‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 106 sur 166 · Biblioth. de Fabricius, 1. 1", iiv. II, chap. x · texte numérisé non relu

Biblioth. de Fabricius, 1. 1", iiv. II, chap. x

2. Qu’on lise, par exemple, la lettre suivante, adressée à Pythagore : a Quel chagrin pour un monarque qui semble n'avoir rien à souhaiter, qui fait tout trembler , dont la gloire est égale & la fortune , et qui ne trouve rien dans la nature qui ne paraisse , pour ainsi dire , être formé pour ses plaisirs , quelle mortification pour un prince si puissaut de se dire à soimême : Ces honneurs , ces grandeurs périront avec moi ; j’ai eu le pouvoir de me rendre maître de toute la terre, ma voix faisait frémir tous ses habitants , et néanmoins ma fin n'est pas différente, et j'ai le même sort que le plus simple berger. Mon élévation est un éclair , ma puissance est un coup de tonnerre qui, en un instant, étonne toute la nature par son impétuosité et par la force de ses coups, mais bientôt va s'éteindre au sein de la terre d’où il était sorti. Que ces tristes réflexions, sage Pythagore, sont capables de faire rentrer l'homme en lui-même, et de lui faire connaître quelle est sa folie lorsqu’il s'impose de tels efforts pour s'élever au-dessus de luit Qu’il pense à l'avenir et qu'il se dise qu'une vie obscure et rustique est la seule qui puisse rendre l'homme heureux, parce que, dans cet état de la simple nature, on ne vit que pour mourir.... > Cette illusion d’un petit prince de Sicile qui se dit le maître de la terre, cette opposition entre l'éclair et le tonnerre, entre le trône et la chaumière, c’est de la rhétorique pure, et l'on ne comprend pas que Temple et tant d'autres aient pu s'y tromper.

Bentley a bien raison d’appeler les Lettres de Phalaris « une fiction épistolaire, une élucubration de rhéteur, une spéculation de scribe affamé. »

Mais les arguments de Bentley contre l’authenticité des Lettres de Phalaris étant fondés sur l’anachronisme des idées et des sentiments qu’elles renferment, n’auraient convaincu ni les gens du monde, comme Temple, ni les demi-savants du collège d’Oxford. Ces arguments , le goût seul peut les saisir, et ils échappent quelquefois aux meilleurs esprits, surtout quand il s’agit de l'antiquité. Jul. C. Scaliger prit pour un fragment d’une comédie antique quelques vers de Muret. Boxhornius écrivit un commentaire sur un petit poërne De Lite qu’il attribuait à un ancien , et dont l’auteur était le chancelier de France, Michel de L’Hôpital. En citant ces exemples des méprises de l’érudition, Bentley en conclut la nécessité d’invoquer des arguments plus décisifs , et il prouve, au nom de la philologie, que le dialecte attique dont se sert Phalaris n’était pas usité à la cour d’Agrigente, colonie dorienne ; au nom de la chronologie , que Phalaris parle dans ses lettres d’événements et de personnes qui n’ont vécu que longtemps après sa mort. Il relève les plagiats de l’auteur inconnu des Lettres, qui emprunte sans façon les pensées d’écrivains célèbres, postérieurs à l’époque de Phalaris; il signale les contradictions que présentent divers passages difficiles à concilier ; et dans cette argumentation savante, qui aurait le droit de se passer d’esprit, il déploie un art étonnant de polémique plaisante , il place heureusement l’anecdote et fait sortir l’épigramme de l’érudition, avec une aisance qui confondit un instant ses adversaires. A ceux qui se prévalent de ce qu’une foule de personnes distinguées , et notamment \V. Temple , ont cru aux lettres de Phalaris, il raconte le trait suivant : « Selon Pline l’Ancien, Licinius Mucianus rapporte que, lorsqu’il était gouverneur de Lycie, il avait vu et lu dans un temple du pays une lettre sur papier écrite de Troie par Sarpédon.

« Cette lettre sur papier m’étonna beaucoup, dit Pline, car « au temps d’Homère, bien après Sarpédon, la partie de s l’Égypte qui seule produit le papier n’élait encore qu’une « mer ; elle ne fut formée que postérieurement par le limon « du Nil. Ou bien, si le papier était connu du temps de Sar- « pédon , comment Homère a-t-il pu dire qu'en Lycie ce ne « furent pas des letlres, mais des tablettes qui furent portées « par Bellérophon à Prætus : In ipsa Lycia codicillos datas, non < epislulas. » C’est ainsi que le savant naturaliste réfute l'authenticité de la prétendue lettre de Sarpédon. — Avec beaucoup d’humilité, ne peut-on lui faire remarquer en passant que ces lettres n’ont pas été données à Bellérophon en Lycie, mais à Argos, pour être portées en Lycie? — Quoi qu’il en soit, la crédulité de Mucien est suffisamment confondue. Et cependant Mucien avait été gouverneur d’une grande province, général d’une grande armée , trois fois consul sous Claude et sous Vespasieu, et de plus savant et curieux, ce qui ne l’empècba pas d’être misérablement trompé par une fausse lettre de Sarpédon : preuve incontestable que le litre d’honorable, les plus hautes qualités de l’esprit et la plus grande expérience du monde ne sauraient préserver un honnête homme d’être la dupe d’un mensonge *. »

Bentley rencontre souvent de ces bonnes fortunes d’allusion. Les jeunes hellénistes du collège du Christ avaient dit en apprenant que le docteur Itichard préparait une dissertation contre eux : * Nous allons être assiégés par le bélier de l’érudition. » Quand ils se virent battus en brèche par l’artillerie de l’esprit, ils tinrent un conseil de guerre, et se résolurent à une défense désespérée. Ce qui les irrita surtout, ce fut la réponse au pro sinyulari humanitale que Bentley inséra dans sa dissertation. J II racontait brièvement quels avaient

1. A Dissertation upon the Epistles of Phalaris (1697). Je ne pousserai pas plus loin l'analyse de cette dissertation , qui renferme encore l'examen des Letlres de Thcmislocle , d'Euripide , de Socrate et des Eablcs dsopiques : cela ni 'éloignerait encore plus de mon sujet.

été ses rapports indirects avec Boyle, par l’intermédiaire du libraire Bennet, et réfutait l'accusation d’incivilité qu’on faisait peser sur lui : ce n’était pas sa faute s’il n’avait pu obliger, par un plus long prêt du manuscrit, le nouvel éditeur de Phalaris. « Je souhaite de tout mon cœur, ajoutait-il avec un ton de supériorité railleuse, d’être un jour utile à un jeune homme d’aussi grande espérance que celui dont le nom figure sur cette édition. Aujourd’hui, je ne puis lui f

rendre de plus notable service que d’effacer quelques taches du livre qu’il a signé, ce qu’il prendra, je l’espère, en bonne part, car mes corrections sont moins un désagrément pour lui, qu’un reproche à ses professeurs. » Et Bentley relevait une à une, avec une impitoyable clairvoyance, toutes les fautes de style et de goût, toutes les erreurs de texte, tous les contre-sens commis par Boyle et ses collaborateurs, et il affectait de répéter sans cesse ces périphrases significatives : Le livre que ce jeune homme a signé, la nouvelle édition publiée sous son nom, pour insinuer avec une discrétion indiscrète que le nom de Boyle était une unité fictive, destinée à couvrir toute une pluralité de collaborateurs. L’essaim des nbeilles frémit, fondit sur Bentley, et s’attacha à ses flancs. Il est dangereux, le docteur Richard l’éprouva comme Boileau, de s’attaquer à des corps. Le club des Esprits jura, dit Monk, de tirer de son adversaire une punition éclatante. Il choisit dans son sein un comité de vengeurs, dont les principaux membres furent Atterburv, président, Smalridge, Robert Freind et son frère John, Anthony Alsop, l’éditeur des Fables d’Ésope, personnellement intéressé dans la querelle, le docteur en droit civil, King, et Boyle, en un mot, la fleur des maîtres et des élèves d’Oxford, de leurs adhérents et de leurs amis.

Le comité travailla longtemps : « J’ai mis six mois, écrivait Atterburv à Boyle, à composer la moitié de l'ouvrage, à revoir le reste, à transcrire le tout et à en surveiller l’impression. »

Enfin, au commencement de 1698, parut la fameuse défense du club des Esprits, connue sous le nom de Boyle contre

Bentley *; car Boyle continua d’être le titulaire des productions de la société d’Oxford. Le jeune gentilhomme y gagna la réputation d’un savant de beaucoup d’esprit, et le professeur Atterbury, un bon évêché et un excellent mariage avec la nièce du duc de Leeds, par la protection de la famille de Boyle.

C’est un livre singulier que cette réponse à la dissertation de Bentley. Il a toutes les qualités, mais aussi tous les défauts d’un ouvrage collectif ; beaucoup de variété et peu de suite; beaucoup d’esprit, mais diverses sortes d’esprit; des vues ingénieuses et des incohérences, des saillies originales et peu de conclusions. Le fond de la question, c’est-à-dire l’authenticité des Lettres de Phalaris, est à peu près abandonné. Le comité du collège du Christ a compris que c’était une mauvaise position à défendre ; chacun des combattants s’établit sur son terrain, et choisit une question de détail, un épisode particulier, un rempart, d’où il tire sur Bentley. Ce n’est pas une bataille rangée qu’on lui livre , c’est une série d’escarmouches ; l’ennemi s'est divisé par pelotons et fait la guerre de partisans. Les allusions, les épigrammes, les personnalités pleuvent sur la tête de Bentley. On reprend tous les anciens griefs contre le bibliothécaire royal : c’est un pédant, un jaloux, qui refuse de prêter au public les livres de la bibliothèque ; c’est un plagiaire qui a volé à de pauvres savants inattentifs ses arguments contre l'authenticité des Lettres de Phalaris; et comme on ne daigne pas réfuter des plagiats, la société d’Oxford se dispense de discuter sérieusement les arguments de Bentley. Elle finit par réduire l’analyse de sa dissertation à une table de matières intitulée :

1. Boyle against Bentley. Le vrai titre est : Dr. Bentley’s dissertation on the Epistles of Phalaris and the Fables of Æsop, ezamined by t ht honourable Ch. Boyle, esq. , avec cette épigraphe menaçante :

Remember Milo's end ,

Wedged in that timber wbich he strove to rend (Voy. Monk, chap. vi, etdTsraëli, p. 135.)

t Analyse du docteur Bentley, sous forme A' Index : Civilité du docteur Bentley, page... ; esprit du docteur Bentley, en grec, en latin, en anglais, page.... etc.... » Cet Index était une idée du docteur King ; Smalridge en fournit une autre, non moins piquante, à 1 association : ce fut d’appliquer à la dissertation de Bentley la critique sceptique et sévère de Bentley sur les Lettres de Phalaris. On suppose donc qu’au bout de plusieurs siècles, un critique s’avise de contester à Bentley la paternité de sa dissertation ; on en cite plusieurs passages, dont on discute chaque pensée, dont on pèse chaque mot, en parodiant avec gravité le style de Bentley, dans son examen des Lettres de Phalaris; on prouve qu’un style si pédanlesquc et de si mauvais ton ne peut être celui d’un bibliothécaire royal ; on conclut à la non-authenticité de la dissertation de Bentley, dont quelque rhéteur aura dérobé le nom, et l’on renvoie le docteur du débat, avec un certificat d’innocence et d’irresponsabilité *.

Ce pamphlet, précisément parce que ce n’était qu’un pamphlet, eut un succès populaire. Le public était trop peu compétent, dans un sujet de pure érudition, pour demander aux écrivains d’Oxford un compte rigoureux de leur argumentation. Il ne jugeait pas en scholar, mais en oisif, et s’inquiétait peu que les adversaires de Bentley n’eussent pas raison, pourvu qu’ils eussent tort avec esprit. Ils avaient d’ailleurs la faveur de la haute société, dont quelques-uns faisaient partie. Le nom de Temple les protégeait de sa popularité ; enfin on se persuadait, comme je l’ai dit, que Bentley, l’allié de Wotton, était un moderne, et que les Esprits, défenseurs de Temple, étaient des anciens. En vain Bentley avait eu soin de déclarer au début de sa dissertation qu’il s’abstenait d'entrer dans la discussion générale, et qu’il opinait seulement dans la question particulière des Lettres de Phalaris; le public fermait l’oreille à celte distinction, et, comme la cause

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