‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 115 sur 166 · n,pi pdüou;. — 2. Cliap. III · texte numérisé non relu

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attentivement la composition des chefs-d'œuvre anciens, on peut en tirer un certain nombre de règles qui, fidèlement observées, produiront à leur tour de nouveaux chefs-d’œuvre dans les genres les plus relevés. Par exemple, tout le monde convient que le poème épique est la plus sublime production dont l’esprit humain soit capable. Voulez-vous faire un poème épique? « Je vais tâcher, dans l’intérêt du bien public et de mes illustres compatriotes, de démontrer clairement que l’on peut, sans génie et même sans érudition ni lecture, composer des poèmes épiques.... Molière a dit qu’il n’y a personne qui, avec de l’argent, ne puisse faire un bon diner, et que si un traiteur n’en peut pas faire un sans argent, son art est fort inutile. On peut dire la même chose de la composition d’un poème. On en vient aisément à bout avec du génie; mais l’habileté consiste à en faire un sans génie. C’est pour parvenir à ce but que je vais présenter à mes lecteurs une recette facile et infaillible, à l’aide de laquelle il n’y a pas d’auteur qui ne puisse mener à bonne lin un si grand ouvrage. » Swift indique alors des procédés pour composer la fable, ajuster les épisodes, choisir les héros, tracer les caractères et les sous-caractères, et faire manœuvrer les machines poétiques. « Prenez autant de divinités mâles et femelles que vous en pourrez employer. Séparez-les en deux parties égales, et mettez Jupiter dans le milieu. Que Junon le fasse fermenter, et que Vénus le tempère et l’adoucisse. Surtout n’oubliez pas de vous servir en toute occasion de Mercure volatile. Si vous avez besoin de démons, vous pouvez les emprunter au paradis de Milton, et demander quelques esprits au Tasse. L’utilité de ces machines est évidente. Quand vous ne pouvez tirer votre héros de l’ornière par aucun moyen humain, invoquez le secours d’en haut, et les dieux feront votre affaire. Le précepte que je donne ici s’accorde avec celui d’Horace, qui dit formellement dans Y Art poétique :

Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nudus.

c’est-à-dire : n’appelez les dieux à votre aide que lorsque vous êtes dans l’embarras. Pour les descriptions, vous avez d’autres machines. Si vous décrivez une tempête, par exemple, prenez l’Eurus, le Zéphir, l’Auster et Borée, jetez-les tous ensemble dans un vers, ajoutez-y une dose suffisante de pluie, d’éclairs et du tonnerre le plus terrible que vous pourrez imaginer, mêlez bien ensemble vos vagues et vos nuées jusqu’à ce qu’elles écument, et jetez par-ci par-là du sable mouvant dans votre description pour l'épaissir ‘ . >

Sous cette forme d’une bizarrerie piquante, quelle justesse dans l’idée de Swift! et comme il indique avec précision le défaut de certains classiques, qui, dans leur passion de l'antiquité, préfèrent l’imitation des anciens à l'imitation directe de la nature! C’est là presque toujours le terme où vient aboutir l’idolâtrie littéraire : on s’éprend des œuvres inspirées par la nature au lieu de s’attacher à la nature même ; comme dans l’idolâtrie religieuse, on adore la créature au lieu d’adorer le créateur. L’imitation féconde est celle que définit éloquemment Longin, quand il compare la contemplation des chefs-d’œuvre qui élève et enthousiasme le poète, à l’ascension de la prêtresse sur le trépied qui la met hors d’elle-môme, et fait éclater la parole prophétique. Les modèles de l'art ne doivent être pour nous que des termes de comparaison avec la nature, qui nous aident à la mieux comprendre, à la mieux sentir. Nous devons étudier les œuvres des grands écrivains comme on étudie la -traduction d'un auteur dont on ne sait pas encore parfaitement la langue; puis, quand nous la comprenons, nous devons les étudier encore, pour comparer notre interprétation à la leur, et la fortifier par leur autorité. Mais nous réduire aux livres où la nature est le mieux exprimée, sans communiquer avec la nature même, c'est consentir à ne jamais lire un chef-d’œuvre dans l’original, c’est nous résoudre à le juger par la traduc-

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