Réflexion lur Longin
par un engouement un peu vif les dédains injustes dont Mme Dacier a été longtemps victime, et qu’on admire à l’excès sa traduction, trop mésestimée par nos pères; mais pour les bons auteurs, trop avilis par leurs contemporains, c’est un dédommagement légitime d'ètre surfaits par la postérité.
La préface de la traduction de Y Iliade est un vrai plaidoyer pour Homère. Mme Dacier n’y prononce les noms ni de Desinarets ni de Perrault. Mais c’est à eux qu’elle s’adresse, tout en ne paraissant répondre qu’à Platon. Sa réponse peut se ramener à deux points : la question d’art et la question i de morale. Elle prouve, par des raisons bien choisies, qu’en i peignant les anciens Grecs et leurs dieux tels qu’ils étaient, Homère n’a violé ni les règles de la morale ni celles de la poésie. Mais bientôt son ardeur l’emporte : à l'entendre célébrer la conformité de Y Iliade et de la Bible, on prendrait Homère pour un confident de Moïse’. Elle explique les combats des dieux et des héros par la lutte de Jacob avec l’ange, \ et celle des dieux entre eux par la guerre civile de l’ange Xiabriel, qui protège la Grèce, avec l’ange Michel, qui protège
1 . Cette idée , qui devait plus tard inspirer à Herder des pages si belles et si vraies sur la ressemblance des poésies primitives, et à H. de Chateau- 1 briaud son parallèle didactique entre la Bible et Homère, n'était pas une idée nouvelle. Les Pères de l'Eglise, en citant souvent Homère et eu (Visant ressortir les leçons morales qu'on peut tirer de ses fables, avaient donné i quelques-unes de ses pensées une sorte de consécration chrétienne. Longin, en rapprochant quelques vers d'Homère d'un passage de l’Ecriture, avait provoqué la discussion fameuse entre Boileau. Huet et Leclerc. En 1658, parut à Oxford une comparaison en règle entre Homère et les écrivains sacrés : Moments U pouÇiov, sire comparalio llomeri cum scriptoribus sacris , par Zacharie Bogan . qui compara plutôt le style et la langue d'Homère et de la Bible que leurs idées et leurs sentiments. Zacharie Bogan ne semble pas avoir connu un petit livre publié à Paris en 1604 et intitulé : Discours en forme de comparaison sur les ries de Moïse et d'Homère , livre anonyme et très-curieux dont l'auteur n’est indiqué ni par Barbier ni par de Manne. On y cite le rabbin Abra-Aben-Esra. qui avait établi une comparaison entre la mythologie païenne et les préceptes du décalogue (p. 163). Enfin Grotius, dans la préface de son Commentaire sur Ezéchiel, l'a comparé à Homère pour la magnificence des expressions.
les Juifs Loin de reprocher aux dieux païens « le sang des boucs et des génisses, » versé en leur honneur, elle justifie les sacrifices antiques par un précepte des Paralipomcnes'. Accuse-t-on Homère d'avoir dit que Dieu est la cause de nos maux, elle lui donne pour avocats le prophète Miellée et le prophète Ainos. Les deux tonneaux" qu'Homère place aux deux côtés du trône de Jupiter font pendant à la coupe de vin que David met dans la main du Seigneur. Jupiter, envoyant un songe trompeur à Agamemnon, imite le Dieu des Juifs, chargeant l’esprit de mensonge d’abuser l’impie Achab.
Après avoir lu la préface de Mme Dacier, il est difficile de ne pas voir dans Homère l’élève du roi Salomon. C’était aussi, on le sait, le faible de M. Dacier de retrouver dans les païens les vestiges de l’Écriture sainte. Aussi Mme Dacier cite-t-elle affectueusement, pour s’en appuyer, l’opinion de son mari, qui lui rend hommage pour hommage dans sa traduction d’Horace. Avant leur mariage, ils aimaient déjà à se citer l’un l’autre et, comme on a dit, à se faire la cour sous le couvert des anciens. Le mariage ne suspendit, on le voit, ni leur affection, ni leurs citations mutuelles.
Ce n’est pas tout : à entendre Mme Dacier vanter l’art exquis de V Iliade au nom des règles de la poésie épique, on croirait qu’Homère a pris conseil d’Aristote ou du P. Le Bossu. Ce fut la singularité de cette longue discussion sur le poème épique au xvir et au xvm* siècle , qu’on regarda toujours l’épopée comme un genre de littérature soumis à un code officiel de règles et de conventions, et Homère comme une espèce d'homme de lettres, qui avait composé Y Iliade et Y Odyssée, d’après les termes de ce règlement. Aux yeux de la critique moderne , le poème épique est un ensemble de traditions, une œuvre populaire et collective à laquelle un grand poète, qui parait à propos, vient donner l'unité, les belles formes et les proportions heureuses
I . Préface de la trad, de Vlliade , p. 21 — 2. Ibid. , p. 25.
des ouvrages de génie. C’est le tableau complet des mœurs et de la vie d’un siècle et le résumé d’une civilisation tout entière; c’est le fruit spontané d’une de ces rares époques où l’imagination d’un peuple est assez jeune pour avoir foi au merveilleux, et sa langue assez mûre pour exprimer tous les sentiments et toutes les idées. Cela nous explique pourquoi les Français, qui ont eu la tôle épique, n’en déplaise à M. de Malézieux, puisque la France a enfanté au moyen âge tant d’épopées dignes d’admiration , n’ont pas de poète épique comparable non-seulement à Homère, mais à Dante. Par un malheur de notre fortune, notre imagination et notre langue n’ont pas été prêtes en même temps pour l’épopée. Quand notre imagination était épique, notre langue à peine formée ne l’était pas encore ; et quand notre langue fut assez mûre , notre imagination avait perdu cette jeunesse et cette naïveté sans lesquelles l’épopée est impossible. Cette idée vraie du poème épique, conçue pur la critique moderne, l’antiquité l’avait entrevue et perdue ' ; le xix' siècle l’a retrouvée après Vico. La critique française du xvn* siècle explique Homère par Aristote, et Aristote par le P. Le Bossu, qu’admirent à l’envi les plus beaux esprits du temps; l’idée qui prédomine , c’est que l’épopée est un apologue et Ho- * mère un Ésope de génie*. Môme au xviu* siècle, où se forme une opposition violente contre la théorie du P. Le Bossu, la
1. Le l’seudo-Plutarque représente Homère comme l'expression la plus exacte des sciences, des arts et même de la philosophie de son temps. Maxime de Tyr , dans sa Dissertation 32 sur la philosophie d'Homère, dit qu'Homere a rettacé dans ses poèmes • les croyances, les idées politiques, les mœurs, les sentiments, les événements heureux et malheureux de son époque. » Je doi ajouter que Maxime de Tyr. en disant que la forme de lVpopee homérique est le récit des aventures, et que la morale en est le fond , se rapproche de la théorie d’Aristote.
2. « L'épopée, dit le P, Le Bossu, est une fable agréablement imitée sur une action importante, qui est racontée en vers d’une façon agréable et merveilleuse. » Liv. I", chap. ni. Voy. aussi, au chap. tx, la comparaison de l'Iliade avec les Fables d'Ésope. Pour voir comment le P. Le Bossu a tiré son gros volume de quelques pages de la Poétique d’Aristote , consulte! 17/ixl. de la crit. chef Us Grecs, parM. Egger, chap. ni, S 6.
critique, en pleine révolte, est d’une timidité d’ingénue. Marmontel , qui se croit novateur, forme d’un certain mélange du dramatique et de l’épique la recette infaillible de l’épopée. L’abbé Terrasson , un des plus violents contre l’autorité d’Aristote, définit l’épopée : « un poème héroïque en forme de narration, dans lequel un héros, soutenu visiblement par le secours du ciel , exécute un grand et juste dessein '. » Définition très-fausse, lui crie de loin Voltaire, puisque les Anglais ont un poème épique dont le héros, loin de venir à bout d’une grande entreprise par le secours céleste, est ' trompé par le diable et par sa femme, et chassé du paradis terrestre pour avoir désobéi à Dieu. Enfin Voltaire lui-méme, qui se moque avec tant de bon sens de la définition de Terrasson et de toutes ces règles arbitraires, inventées pour obscurcir les connaissances les plus simples’, Voltaire s’y conforme docilement dans son poème. Comme le plus modeste écolier, il calque le plan de la Uenriade sur celui de YÉnéide :
« il a une tempête, un récit, une Gabrielle quittée comme Didon, une descente aux enfers, un Élysée, une vue anticipée des grandeurs et des maux de la patrie, et même un Tu Marcellus eris en l’honneur du dauphin’. » Voilà les hardiesses de la critique littéraire, au siècle de l’encyclopédie.
Ne cherchons donc, dans cette querelle de Mme Dacier et de La Motte, rien qui ressemble aux opinions de la critique moderne sur la nature de l’épopée. Dans leur controverse sur les dieux d’Homère, ne leur demandons rien qui nous fasse pressentir les beaux travaux des mythologues célèbres de la France et de l’Allemagne sur l’ori- i gine des dieux d’Homère et d’Hésiode. La Motte remarquera ( bien que les dieux d’Homère ressemblent à des hommes; ) mais il ne tirera de cette remarque aucune vue sur l’anthropomorphisme, à l’aide duquel Homère popularisa ses dieux
1. Dissert, sur Homère, lit* part., sect. i”, chap. n , art. 2.