‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 123 sur 166 · SC · texte numérisé non relu

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prit , quand il assortit ainsi les poêles aux ministres , et les ministres aux poètes!

11 n’est pas surprenant que l’écrivain qui devait finir par nier la poésie, ait commencé par nier le plus grand des poètes. 11 fut l’athée d'Homère avant d’étre celui d’Apollon. Si Y Ode à M. de Fleury avait précédé le Discours sur l'Iliade , .Mine Dacier ne se serait pas indignée si fort d’entendre outrager le grand prêtre du temple par l’apostat du Dieu. Mais, quand La Motte traduisit Homère, il croyait encore à la poésie; que dis-je! on le croyait poëte. En voyant de tels coups partis d'une telle main, Mme Dacier perdit toute mesure, et la vivacité de son langage fit un contraste remarquable avec le câline et l’urbanité de son adversaire. Dans cette seconde période de la querelle, comme dans la première, les partisans des modernes surent mettre de leur côté les bienséances de la discussion. Mme Dacier s’est comparée elle-même, dans son duel avec La Motte, aux héros d’Homère qui fondent impétueusement sur l’ennemi '. La Motte reçut le choc de Mme Dacier, et s’abstint de lui rendre violence pour violence. C’était un bel esprit, qui dédaignait trop la grossièreté des héros homériques, pour imiter Diomède, et pour blesser une femme.

Depuis longtemps déjà, Mme Dacier était prévenue contre La Motte, malgré l’ode flatteuse et prosaïque où il avait célébré sa traduction d’Anacréon. Dans un Discours sur la poésie, La Motte, après avoir tracé une théorie de la poésie lyrique conçue d’après ses odes, avait affiché la prétention d’imiter Anacréon et Pindare. « J’ai tâché de ressembler à Anacréon, sans m’abandonner autant que lui. » Pour rendre la ressemblance plus sensible tout en respectant la décence, il s’était donné une maîtresse, mais une maîtresse fictive et purement poétique; « car, sans maîtresse, le moyen d’imiter Anacréon? » Il se proposait aussi d’imiter Pindare et de reproduire les caractères de son génie, moins ses obscurités et ses

I 1. Des causes de la corruption du goût, p. 12.

digressions. En un mot, il prétendait surpasser les anciens en les imitant. Il pensait, comme Perrault, que l'esprit humain est aussi fécond aujourd'hui qu’nutrefois, et que la nature peut aussi aisément produire de nouvelles pensées dans l’esprit des hommes que leur donner de nouveaux visages. Telle est' **■l’idée de La Motte dans son Discours sur la poésie, et c’est peut-être le seul de ses ouvrages où il aborde directement le côté philosophique de la question des anciens et des modernes. Encore ne fait-il que l'effleurer en quelques lignes. Partout ailleurs, il perd de vue les idées générales du progrès et de la permanence des forces de l'esprit humain. Cet écrivain, que ses amis ont appelé un grand philosophe, est moins philosophe que Dcsmarets et que Perrault, et avec lui1 la discussion fait un pas en arrière : elle devient une dispute. ) j sur le mérite d’Homère. Ce serait inutilement fatiguer le lecteur que de lui infligerle récit détaillé de celte nouvelle controverse sur l'Iliade. 11 ne suffit pas de nouveaux noms pour rajeunir de vieux arguments. Si la pièce est la même, qu’importe que les acteurs de la pièce, au lieu de s’appeler Perrault et Dcsmarets, Huet et Despréaux, s’appellent La Motte et Mme Dacicr? La Motte joue précisément le rôle de Perrault*, et, chose singulière, on dirait qu’il n’a pas lu ses devanciers, tant il a l’air de parler en son nom; il ne cite jamais Saint- Sorlin, et s’il nomme Perrault une ou deux fois, c’est en pa- ' raissanl le connaître plutôt par la tradition que par scs lectures; il se croit évidemment l’inventeur de paradoxes imprimés depuis cinquante ans. Je résumerai seulement l’histoire de ce second débat sur Homère, en n’insistant que sur les incidents nouveaux.

A la tin de 1713, La Motte publia et dédia au roi Louis XIV, qui l’eu récompensa solidement, une traduction en vers de l'Iliade, précédée d’un discours et d’une ode intitulée : l'Ombre d'Homcre. Dans cette ode, il suppose qu’Homère i quitte les champs Élysées, et monte sur la terre pour inviter La Motte à le traduire en vers français. Mais ce n’est pas

seulement une invitation que lui fait Homère, c'est une confession :

Mon siècle eut des dieux trop bizarres,

Des héros d’orgueil infectés,

Des rois indignement avares,

Défauts autrefois respectés.

Homère en conclut humblement que son Iliade a besoin d’être amendée, et il prie La Motte, qui a le bonheur de vivre au xvtii* siècle, d’en faire une édition française revue et corrigée. La Motte, par obéissance, compose une Iliade en douze chants , à la dernière mode de son temps , et se flatte d’embellir Homère, comme Dryden croyait embellir Shakspeare et Millon en recommençant la Tempête, et en mettant en opéra le Paradis perdu.

Dans le Discours sur Homère qui précède sa traduction, La Motte revient sur les éloges que Mme Dacier avait donnés au poète grec, et leur oppose les arguments de Desmarets et de Perrault, sur la grossièreté des dieux et des héros, la longueur des descriptions et des comparaisons, la monotonie des combats1 2, etc.... Il soutient qu’on a le droit de juger un poète dont on ne sait pas la langue, et même de le traduire et de le corriger sur une traduction. C’est le procédé dont il use, il le déclare, à la grande indignation de l’ami de Mme Dacier, l’abbé Fraguicr, qui prétendait n’avoir compris Homère qu’après l’avoir lu quatre fois de suite d’un bout à l’autre dans le texte, et qui, soulignant chaque fois ce qu’il trouvait beau, finit, îi la quatrième lecture, par avoir souligné tous les vers *. La Motte, moins scrupuleux, s’explique avec la plus grande libel lé sur sa méthode de traduction. A prendre sa doctrine ;i la rigueur, la vraie manière de traduire, c’est d’embellir ce qui est beau dans un auteur, et de supprimer

1. Voir sur les Combals de VIliade une excellente réponse «le I.a Harpe à La Motte. C'est un «les meilleurs morceaux du Lycée , t. I , p. 5.3.

2. M/m. de l'Acad. des inter., t. Vil, p. 396. Eloge de Fraguier par de Boxe.

ce qui ne l’est pas. « C’est par cette raison, dit-il, que j’ai réduit les vingt-quatre livres de Y Iliade en douze, qui même sont beaucoup plus courts que ceux d’Homère. Le bouclier d’Acliille m’a paru défectueux par plus d’un endroit : j’ai donc imaginé un bouclier qui n’eût point ces défauts;... j’ai trouvé la mort d’Hector aussi défectueuse que le bouclier d’Achille, et j’ai changé toutes les circonstances de cette mort pour rétablir la gloire des deux héros de Y Iliade. Voilà ce que j’avais à dire de Y Iliade et de mon imitation. *

Si l’on veut juger ce que La Motte appelle son imitation, qu’on cherche dans son Iliade la célèbre allégorie d'Homère, les Prières. Comme c’est là une de ces « longueurs ennuyeuses » qu’il convient de retrancher, La Motte a remplacé la belle peinture d’Homère par cette sentence toute sèche ;

On offense les dieux, mais par des sacrifices,

De ces dieux irrités on fait des dieux propices.

Mais peut-être que le poète qui devait plus tard faire pleurer son siècle sur les infortunes d’Inès, aura mieux compris les beautés pathétiques de Y Iliade. — Androntaque attend aux portes Scécs Hector qui la cherche dans le palais; elle est accompagnée d’une esclave, et porte dans scs bras son jeun« fds, semblable à une étoile brillante.... Hector parait et sourit, contemplant son (iis en silence. Andromaque, près de lui, versait des larmes et, lui prenant la main, elle parlait ainsi : « Cher Hector, ton courage te perdra ; tu n’as ni pitié de ton fils ni de ta femme infortunée qui sera bientôt veuve, car bientôt les Grecs, fondant sur toi, t’arracheront la vie '.... Voici la réduction de ce tableau d’Homère dans Y Iliade de La Motte :

Hector parle déjà de rejoindre l'armée :

ünoi ! s’écrie Andromaque, où veut courir Hector?

Tout blessé, tout mourant, va-t-il combattre encor'*

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