‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 129 sur 166 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

/ , •/ Fénelon : Le Télémaque. — lettre sur les occupations de T Académie française. — Correspondance de Fénelon et de La Motte.

Le défenseur le plus illustre des anciens, dans celte seconde période de la querelle, c’est l’auteur du Télémaque. Ce livre immortel, à la fois roman passionné, peinture savante des mœurs antiques, utopie politique, satire d'opposition, sermon insinuant de pédagogie1, et chef-d’œuvre de style, avait divisé les esprits et obtenu en France, parmi les adversaires de la politique royale, un succès combattu par la rancune de la cour. Mais au plus fort de la querelle do Boileau et de Perrault, il n’y avait eu qu’une voix en Europe pour admirer le Télémaque comme la réparation la plus glorieuse, offerte par un beau génie à l'antiquité classique outragée. En composant des fictions d'Homère, des souvenirs de Sophocle, des rêveries de Platon et des préceptes moraux de la Cyropédie, un livre exquis où brillait la fleur de l’antiquité tout entière , Fénelon avait dignement défendu les anciens par un chef-d’œuvre éclos au souffle de leur génie. Boileau, qui regrettait que Mentor fût un peu trop ® prédicateur » et trouvait parfois ses maximes « un peu hardies, » salua Fénelon comme un allié et le Télémaque comme un

I. Les réfugiés français de Hollande, qui devaient être disposés à chercher dans le livre de Kénelon un dessein d’opposition politique, y rirent surtout une allégorie pédagogique. V. Basnage. Ouv. des sar., juin Toutefois, Basnage convient que beaucoup de politiques spéculatifs y cherchèrent une intention secrète d’opposition.

plaidoyer en faveur d’IIoinère Quelle plus belle défense, en effet, de l’antiquité païenne, que de la faire aimer en l'imitant, en lui dérobant sa mythologie gracieuse, le pathétique de scs poêles, les doctrines de ses moralistes, les rêves même de ses philosophes, épurés par la sévérité toujours présente du génie chrétien. Cette alliance de la pensée chrétienne et de l’inspiration antique, si visible pour nous dans le Télémaque et si vivement dépeinte par M. Yillcmain’, échappa d’abord aux yeux des contemporains éblouis par les couleurs homériques, répandues sur le roman du (ils d’Ulysse. Lorsque dans son libelle de la Télémacomanie, où parmi beaucoup d’injures sc glissent quelques bonnes raisons , l'abbé ' Faydit compara le Télémaque à la boutique des orfèvres et des sculpteurs chrétiens que Tcrtullien ordonne de fermer, parce qu’ils étaient pleins de Jupitcrs, de Cupidons et de Vénus, Faydit exprima l’illusion de beaucoup d’âmes pieuses, trompées sur le caractère moral du Télémaque par sa perfection littéraire s. Fénelon, comme Bossuet, était un de ces rares esprits, assez vastes pour contenir, à l’exemple des Pères les plus illustres de l’Église, beaucoup de science cl beaucoup de foi. Heureux siècle, que celui où l’Église pouvait montrer à scs amis et à scs adversaires ces grands évôques, les premiers dans les lettres comme dans la religion, et de qui le génie captivait l’admiration de ceux même dont leur doctrine ne soumettait pas la foi! L’Église, par l’ascendant de ses chefs-d’œuvre, gardait ainsi une prise même sur l’indifférence, et s’emparait des esprits quand elle n’avait pas les âmes. Chrétien admirable, Fénelon était le dépositaire le plus fidèle du génie antique, l’interprète le plus vrai de la muse de Sophocle et d’Homère.

1. • L’avidité arec laquelle on le lit fait bien voir que si l’on traduisait

Homère en beaux mots, il ferait l'effet qu’il doit faire et qu’il a toujours fait.» (Lettre à Rrossette ; 1699.)

2. Voir, dans les Discourt cl Mélanyes littéraires . la belle notice sur Fénelon. — 3. Télémacomanie, p 42.

De tous les partisans des anciens ce fut le plus étroite^ nient attaché à leur cause, parce qu’il aimait l’antiquité, non pas avec son goût , niais avec son cœur. L’amour des anciens dans Fénelon , ce n’est pas seulement une inclination littéraire; c’est une idée morale, je dirais presque : c’est une préférence politique. Pourquoi celte tendresse pour Homère ? Est-ce uniquement parce qu’il a le mieux peint le premier âge du monde? Non ; c’est parce qu’aux yeux de Fénelon, le premier âge du monde est réellement l'âge d’or. La société antique, avec la simplicité de son mécanisme et la frugalité de ses mœurs, lui parait la plus parfaite des sociétés. Il s’arrête en souriant devant le roi Évandrc, qui fait paître ses troupeaux ; devant le vieillard de Tarente, qui cueille le premier ses fruits et scs roses : leur vie est à ses yeux la plus naturelle et la plus vraisemblable. « J’aime cent fois mieux, dit-il, la pauvre Ithaque d’Ulvsse, que la Rome brillante de Salluste. » Rome ici, c’est Paris, c’est Versailles '. La description de Salenle dans le Télémaque , ce n’est pas seulement une fantaisie littéraire de poêle rêveur, un ornement détaché des œuvres de Platon pour parer un roman; c’est le vœu sincère d’un retour de l’humanité vers les premiers âges du inonde, c’est la théorie d’un politique et d’un moraliste qui voudrait ramener l’humanité virile au berceau de son enfance. La simplicité des temps héroïques unie aux lumières de la religion chrétienne, voilà l’idéal que Fénelon a conçu, et comme à scs veux le premier âge du monde est l’époque la plus belle et la plus heureuse, il regarde le poêle qui l’a peinte en beaux traits comme le plus grand des poètes. Sa théorie même de l’art porte la marque de cette prédilection pour la simplicité du monde naissant. La perfection de l’art, selon lui, c’est le naturel; la beauté qu’il aime, c’est la beauté unie, aimable, .si familière et si simple « que chacun soit tenté de croire

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