I. I.ellre sur les occupations de l'Académie française
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qu’il l’aurait trouvée sans peine, quoique peu d’hommes v v, soient capables de la trouver. » Il admet le commun, même le trivial, s’il est expressif ; il a été presque le seul de son temps à louer * les magots » de Tcnicrs. Mais le rare l’effraye.
« Les rayons du soleil, dit-il, sont-ils un moins grand trésor parce qu’ils éclairent tout l’univers? » — Mais, pourrait-on répondre, parce que le soleil éclaire tout l’univers, il n’en est pas moins rare, puisque le soleil est unique. S’il y avait deux soleils pour éclairer l’univers, le nôtre aurait moins de prix.
Les beautés simples et naturelles sont charmantes; mais, à force de les aimer, Fénelon ne fait-il pas tort aux beautés ornées et sublimes? Il n’épargne pas les louanges à La Fon- " * taine; mais il en est bien avare pour Racine et pour Cor- ) neillc, dont il signale surtout les défauts. « Le Titien, dit Fé- ) nelon, peint un vallon plein de fraîcheur avec un clair ruis- „ — seau; il se garde bien de peindre un riche parterre avec des . jets d’eau et des bassins de marbre '. » Aimons les fleurs naturelles des prairies, mais aimons aussi les fleurs charmantes des parterres cultivés par l’art d’un Racine; aimons ces fleurs rares et merveilleuses, que, sur la cime des montagnes, fait éclore le souffle puissant d'un Corneille.
Fénelon était donc par ses idées, par ses sentiments, par son goût littéraire, le plus ancien de tous les anciens. Quand il fut prié de donner son avis sur les travaux de l’Académie, par Dacicr, le secrétaire perpétuel, il n’évita pas de s’expliquer sur une discussion qui occupait tous les esprits ; mais il s’efforça d’exprimer sa pensée, sans blesser l’opinion d’une assemblée, où l’antiquité n’était pas souveraine. Il est curieux d’étudier la marche que va suivre ce grand esprit, jaloux de plaire à tout le monde. Le caractère de Fénelon s’y montre tout entier. Effleurant d’abord avec délicatesse la question philosophique, et reprenant la comparaison de Perrault et de Fontenelle, il reconnaît que, « comme les arbres ont au-
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jourd'liui la même forme et portent les mêmes fruits qu'il y a deux mille ans, les hommes produisent les mêmes pensées1. » Mais il demande qu’on tienne compte des climats, car « certains climats sont plus heureux que d’autres pour certains talents, comme pour certains fruits.... Les Arcadicns étaient plus propres aux beaux-arts que les Scythes.... Les Athéniens avaient un esprit plus vif et plus subtil que les Béotiens. » La conclusion, c’est que moins bien partagés que les Grecs du côté du climat, nous pouvons leur être inférieurs pour certains dons de l’esprit. Cette conclusion qui, présentée immédiatement, pouvait heurter l’opinion d’une partie de l’A- ■ cadémie, Fénelon la sous-entend avec prudence ; il la laisse s'insinuer toute seule dans les esprits. Puis, s’avançant un peu plus, quand il les a suffisamment préparés, il remarque que o les Grecs avaient une espèce de longue tradition qui nous manque, et plus de culture pour l’éloquence que notre nation n’en peut avoir. » En termes plus nets, une autre cause de la supériorité des anciens dans certains arts de l'esprit, dans l'éloquence par exemple, ce sont leurs institutions politiques; c’est la forme de leur gouvernement, c’est la liberté de la parole, c’est la tribune avec sa puissance, c’est la place publique avec scs orages. Ici, qu’on se rappelle le développement précis et éloquent donné à cette idée par l'auteur du Dialogue des orateurs; ce souvenir, en faisant mieux ressortir la timidité volontaire des expressions de Fénelon, nous montre les ménagements qu’il impose à sa pensée. Toutefois il ne veut pas que son opinion soit douteuse, et bientôt il aborde la comparaison des anciens et des modernes dans l'éloquence et dans la poésie. Sa préférence marquée pour les anciens le rend sévère pour les modernes. Il est certain que la France n’a pas eu de Démosthènc ni de Cicéron ; mais est-ce rendre complètement justice à l’éloquence politique de notre pays, que de ne citer aucun monu-
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DES ANCIENS ET DES MODERNES. as 5
ment, aucun nom dans notre histoire qui fasse honneur à la parole? Et cependant, les États généraux de 1614 n'étaient -, pas si loin! Fénelon n’a pas jeté un coup d’œil assez attentif sur le passé. Tout entier au spectacle du présent, et n’opposant à la Grèce de Démosthène, à l’Italie de Cicéron que la France de Louis XIV, il est accablé par l’infériorité de notre éloquence. « La parole n’a aucun pouvoir semblable chez nous, dit-il, les assemblées n’y sont que des cérémonies et des spectacles ;... l'usage public de l’éloquence est maintenant borné aux prédicateurs et aux avocats. » Mais dans les limites mêmes où Fénelon enferme l’éloquence française, n'en trouverait-il pas quelque monument digne d’arrêter un instant scs regards? Si l’on ne connaissait la prévention de Fénelon en faveur des anciens, on s’étonnerait qu’il n’ait vu dans les avocats de son temps que des parleurs à gages et des hommes d’affaires « plaidant pour la rente d’un particulier, ou s’enrichissant aux consultations, » et que le souvenir d’un I’ellisson et d’un Patin n’ait pas adouci ses dédains. On s’étonnerait bien plus encore que, parlant d’un genre d’éloquence que l’antiquité n’a pas connu, de l'éloquence sacrée, il n’ait' pas songé à opposer aux anciens, sinon le génie oratoire d’un Bossuet, du moins la parole originale d’un Augustin et d’un Chrysostomc! Il les propose pour modèles aux orateurs modernes, il oublie de les opposer comme rivaux aux orateurs v anciens.
Dans le chapitre qu’il consacre à la poésie ', il compare aux inversions commodes , aux belles cadences, à la variété, aux expressions passionnées des langues anciennes, la construction logique, la gène, la monotonie de la nôtre, la tyrannie de la rime, la pauvreté de nos images, la dureté de nos sons.
La perfection de notre versification lui parait « presque impossible. » Il admire avec une complaisance charmante Homère, Virgile, Horace, et les citations de ces poètes coulent