‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 137 sur 166 · N* 410 du Spectateur, 29 août 11t · texte numérisé non relu

N* 410 du Spectateur, 29 août 11t

une ode antique, et qu’ils avaient enrichie de notes et de variantes. Mais le mérite d’une satire comme le Clicf-iV œuvre (tun inconnu, ce n’est pas l’idée première, c’est l’exécution : le fond n’est rien; le détail est tout. Dans le petit livre de Saint- Hyacinthe les traits ingénieux abondent; les citations qu’il multiplie pour parodier les commentateurs, sont ou des fragments d’auteurs anciens, qu’il rapproche plaisamment de la chanson de Colin et de Catos, ou des extraits d’auteurs modernes comme Fontenelle et La Motte, qu’il (latte en passant avec délicatesse, ou des souvenirs des anciens écrivains français prodigués à dessein pour contrefaire l’érudition. Les traits plaisants, les épigrammes, les étymologies imprévues, les souvenirs historiques, les anecdotes, et même les réflexions morales se pressent sous la plume du docteur Mathanasius. Un mot du texte enfante des pages de commentaires. A propos du nom de son héros, Colin , le docteur s’abandonne à ces observations philosophiques : « A mesure que nous nous éloignons des premiers siècles, notre corruption augmente.... nous faisons succéder une fausseté contagieuse qui se répand sur tout. Nos bergers n’oseraient plus s’appeler Pierrot, Hcnriot, Colin; il nous faut des 7 iras, des Céladons, des Lygdamis; nos bergères doivent être des Silvanires, des Delphires, des Florises. Cependant Ronsard a appelé Henri II Hcnriot , et Catherine de Médicis Câlin. M. de Fonlenclle remarque même que c’est tout ce qui fait le pastoral des églogues de ce poète. » Mais au bout de ses digressions, l’habile docteur sait toujours revenir à son sujet, c'est-à-dire aux anciens et aux ridicules de leurs interprètes. Colin et Henriot le ramènent tout naturellement à Homère et à Mme Dacier : « Le divin Homère, dit-il, n’a pas fait de difficulté de nommer une nymphe Abarbarée. Si un petit poète français avait une maîtresse de ce nom , il la débaptiserait, je m’assure, plutôt que d’écrire jamais, Stances à la belle Abarbarée. Fi, dirait-il. Abarbarée! C’est un nom à conjurer le farcin; puis prenant pour de bonnes raisons

celle expression de petit-maître, il irait fadement l’appeler belle Iris, charmante Dorimène, et croirait alors dire les plus belles choses du monde. Ce n’est pas le goût d’un petit-maître qui me surprend ; ce qui m’étonne le plus, c’esl que Mme Üacier ait osé proscrire de son aimable traduclion de Y Iliade le nom d'Abarbaree, qu’elle l’ait trouvé désagréable en notre langue, et qu’elle ait osé dire : c'est une chose assez singulière qu'un nom qu' Homère nu pas trouvé trop dur pour son vers, ni mal né pour les oreilles, me paraisse trop dur pour ma prose. » Le Chef-d'œuvre d'un inconnu, écrit de ce ton vif et agréable, eut un grand succès : il atteignit rapidement plusieurs éditions. Quand Saint-Hyacinthe vint à Paris, précédé d’une réputation d'homme d’esprit, que lui avait méritée son livre, et de la renommée d’homme heureux, que lui avait faite la jalousie conjugale du ducd’Ossuna, les salons accueillirent avec empressement un journaliste français de Hollande qui avait su conserver intactes à l’étranger les deux choses les plus chères alors à la France, l’esprit et la galanterie. Présenté à Fonlenelle et à La Monnoye, à qui on avait attribué successivement la paternité du Chef-d'œuvre, il trouva en eux des parrains bienveillants pour son livre. On le conduisit chez Mme Dacier, cl il vit une femme aimable et simple, là où il s’attendait à trouver une virago cuirassée d’érudition. L’estime qu’il emporta pour elle après sa visite se marqua dans l’accent respectueux des deux lettres qu’il lui écrivit en 1715 sur les causes de la corruption du goût'.

Il est un autre opuscule de Saint-Hyacinthe où se montre

I. Lettres à Unie Dacier sur son livre : Des causes de la corruption du goût. 1715. Je n'ai pu retrouver ces deux lettres. Le dernier éditeur du Saint-Hyacinthe, M. Leschcvin, écrivait en 1 807 qu’elles avaient toujours été rares à Caria, et que l'abbé Goujet parait ne les avoir pas connues, puisqu'il n'en fait pas mention dans la liste qu'il a donnée dans sa Bibliothèque française des ouvrages publiés pour et contre Homère. Nous ne savons donc pas quels arguments Saint-Hyacinthe opposait à Mme Dacier: mais d'après un extrait que M. Lescheviu nous a conservé d’une de ces lettres, on peut conjecturer que Saint-Hyacinthe mettait autant de modération dans son attaque contre les anciens que dans sa réplique à Mme Dacier.

plus clairement que dans le chef-d'œuvre d’un inconnu son opinion sur l’antiquité. C’est la satire contre le journaliste Masson , intitulée : Déification du docteur Aristarchus Masso. Saint-Hyacinthe y représente une multitude de personnages célèbres de la littérature, s’efforçant d’escalader le Parnasse et roulant en bas de la montagne, avant d’en avoir atteint le sommet. Parmi les plus maltraités, on remarque le docteur Bentley tenant dans ses bras ses trois éditions d’Horace, de Phèdre et de Térence. Il veut monter jusqu'il la double cime, mais il est pris de vertige et se laisse tomber aux pieds d’un Écossais, Alexandre Cuningham, qui lui applique sur la tète un coup violent de son Horace, pour le corriger de son orgueil. Après Bentley arrive le professeur Burmann, sous le nom compliqué de Anylogermanogallomastix. A peine a-t-ik^ravi quinze toises de hauteur, qu’il tombe essoufflé sur son gros ventre. Tout à coup la terre tremble , le Parnasse sc couvre d'un nuage qui bientôt se dissipe et laisse voir toute la cour des dieux réunis sous la présidence de Jupiter. Tous les grands poêles de l’antiquité et des siècles modernes sont rassemblés à leurs pieds. Horace cause avec Longin, Despréaux et La Fare; Pétrone avec Rabelais et Boceace. Lucien est à côté de Cervantes, de Butler et de Rochester; Tite Live, auprès de l’historien de Thon, ne paraît pas plus grand que lui. Mézerai se promène entre Thucydide etSalluste. Eschyle s’entretient avec les deux Corneille, Shakspeare et Cainpistron. Ce sont là, comme on voit, des alliances de noms singulières ; c’est un pêle-mêle plutôt qu’une hiérarchie. Mais il règne dans cette fiction un esprit pacifique, et celte confusion des anciens avec les modernes, sur le pied de l’égalité, prouve que Saint-Hyacinthe est plutôt un homme d’esprit qui s’est égayé sur la question en litige, qu’un polémiste qui a voulu discuter et faire prévaloir ses opinions. Cependant, au pied du Parnasse, on aperçoit un Italien qui s’agite comme un pantomime, un Anglais qui

se promène d’un air mélancolique et distrait, un Espagnol qui fait une oraison à saint Antoine de Padouc, un Allemand qui a ses poches pleines de livres, prend des notes et croit inventer ce qu'il copie. Saint-Hyacinthe figure ainsi l’attention prêtée par l’Europe entière à la querelle des anciens et des modernes. Sur le premier plan il a placé un Français qui se promène d’un air dégagé, riant au nez des uns, regardant les autres par-dessus son épaule, et persuadé « qu’il a naturellement toute la justesse et le bon goût qu’on peut avoir. » Le Français, c’est Saint-Hyacinthe, qui rit et qui s’amuse aux dépens de tout le monde.

Parmi les adversaires déclarés de Mme Dacier et des anciens, il faut distinguer les élèves de La Motte, contempteurs de l’antiquité qu’ils ne comprenaient pas, et les esprits philosophiques qui la combattaient par système, avec une foi réfléchie au progrès. Un des personnages qui, au xvui* siècle, représente assez bien la première de ces deux classes, c’est-à-dire le public ,des salons et des cafés, c’est le spirituel et sémillant abbé de Pons, surnommé de son temps Le bossu de M. de La Motte. De Pons est le type du disciple et du caudataire. Il admirait La Motte, il vantait La Motte, il exagérait pieusement les idées de La Motte, il suivait La Motte comme son ombre. Chaque matin il l’accompagnait au café Procopc , où ils discutaient avec des amis communs devant une galerie attirée par le^mhm et l’esprit des causeurs. Le café Procope a entendu lancer bien des brocards contre Homère. Quand le pofit abbé de Pons élevait sa voix pointue, et dardait contre les adhérents de Mme Dacier son mot favori : le parti des érudits, il avait l’air de monter au Capitole. On trouve dans un petit volume publié plus tard, en 1738, la quintessence de ces discussions du matin ou du soir, après la comédie. Mme Dacier n’y est pas épargnée, non plus qu'Homère. « Grâce à Dieu et à M. de La Motte, s’écrie l’abbé de Pons, nous savons maintenant à quoi

nous en tenir sur Y Iliade : « ce n’est qu’un beau monstre *. » Mine Dacicr s’est donné beaucoup de mal pour définir et réglementer la poésie épique. Rien n’était plus simple. L’épopée se définit en deux mots : « Le poéine dramatique est celui dans lequel le pofite fait parler le personnage de ses actions, sans lui prêter son organe comme relateur; le poème épique est celui dans lequel le poète est le relateur de l’action. » Quant à établir îles règles, à quoi bon? les meilleures règles ne valent pas un exemple. Voulez-vous apprendre à faire un poème épique? écoutez l’abbé de Pons. Il en va faire un devant vous, au pied levé. Il prend un sujet : la séparation de Titus d’avec Bérénice. Il dessine le plan, esquisse l’exposition et forme le nœud. « Titus se détermine à voir Bérénice pour rompre avec elle. L’amante infortunée qui n’a rien soupçonné de ce qui la menace, voyant paraître Titus, le prévient par les empressements les plus vifs. Titus déconcerté, soupire percé de douleur, quitte Bérénice, et les yeux en pleurs, se relire dans son appartement. » Voilà une pé- ' — ripélic. — « Les érudits* et les docteurs littéraires , qui ont pris leurs licences dans Aristote, trouvent dans le poème épique de grands mystères. Il n’y a pourtant rien là de si merveilleux *. »

Les Achille et les Hector de cafés , comme les appelle J. B. Rousseau3, gagnaient ainsi les batailles du baut de leurs tabourets. Ce qui achève de peindre l’abbé de Pons et le public denfi-lfittré qu’il représente, c’est qu’il se donnait un air de philosophe, et faisait sonner bien haut les grands mots d’indépendance et d’émancipation de l’esprit humain. A l’entendre, Homère n’est qu’une vieille idole, que La Motte a jetée bas de son piédestal , comme Üescartes a renversé l’autel d’Aristote ; les Homérisles sont taillés en pièces , comme autrefois les péripatéticiens de collège ; et le genre

I. Dits, sur le j luème epit/ue. p. lut. — 2. Ibid. , p. 106. 3. Lettre à Brossette, 1715, t. V, p. t3t). Êil. Lefèvre.

rt

Page 1