‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 138 sur 166 · OS · texte numérisé non relu

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humain est sauvé. Ainsi dogmatisait le triomphant bossu de M. de La Motte; ainsi chantait en chœur avec lui ce public léger qui effleurait tout , jugeait tout , défaisait la gloire d’Homère en feuilletant une gazette, et tranchait sur Y Iliade aussi lestement que sur un opéra.

Il faut bien dire un mot ici de ces écrivains violents qui se mêlent à toutes les discussions, non pour l’honneur de défendre la vérité , mais pour le plaisir de répandre l’injure. Il y en a dans tous les temps. Du côté des modernes , l’abbé Cartaud de La Vilatc, l’auteur peu connu des Essais historiques et philosophiques sur le goût se chargea de ce rôle malhonnête. Dans cette querelle homérique, il y avait une place pour Thcrsite. Du côté des anciens, l’abbé Cartaud avait un digne émule. C’était un oratorien défroqué, qui pratiquait dans les bas-fonds de la littérature le métier d’insulteur public; c’était Gacon, le porte sans fard, un de ces polémistes qui manient assez bien la partie vitupérative de la langue française, et dont le pugilat charme le carrefour. Gacon eut des admirateurs : lcsGacons en auront toujours. On leur croit de l'esprit, parce qu’ils osent tout dire; de la verve, parce qu’ils dédaignent toute mesure; de l'imagination, parce qu’ils savent mentir. On les craint, on recule devant eux, comme on reculerait devant un homme ivre qui se jetterait dans la boue pour éclabousser les passants, et ils se composent, moitié de leur audace et moitié du mépris qu’ils inspirent, une sorte de réputation de bas étage qui en impose aux badauds et aux poltrons. Ce sont presque toujours des renégats qui insultent de préférence les hommes qu’ils ont adulés, et, comme ils ont été plats dans la louange, ils deviennent insolents dans l’injure. Gacon, avant d'attaquer La Motte, avait célébré en lui l’orateur parfait et le parangon de l’Académie

1. Mme Dacier et La Motte s'étaient réconciliés depuis longtemps, et la guerre était finie, quand l'abbé Cartaud, avec une acrimonie rétrospective qui ne s'explique pas, vint reprocher à Mme Dacier d'ètre laide, de joindre aux faiblesses de son sexe la férocité des savants du Nord . etc. [Essai hisl. , p. 1 56.)

française. Enfin, pour dernier trait de caractère, ces spadassins de la littérature sont les valets du pouvoir, et, bassement agenouillés derrière lui, ils le poussent entre eux et leurs adversaires, et se font dénonciateurs pour être secourus. « M. de La Motte, osait écrire flacon, devait considérer qu’en méprisant les anciens il contredit en quelque sorte les sentiments d’un prince qui, pour faire régner les arts dans son royaume, a cru devoir faire refleurir les monuments du bon goût des siècles les plus reculés.... C’est pour soutenir celte gloire dont Sa Majesté est en possession que j’ose combattre les sentiments d’un auteur qui tend à l'en dépouiller1. » Ainsi le bon citoyen Gacon défend la gloire du roi contre le séditieux La Motte qui l’outrage! Le Discours sur Homère est un crime de lèse-majesté ! Voilà comme les Gacons entendent la liberté des opinions littéraires de la polémique! La Bastille est au bout de tous leurs alinéa. Le Bossu de M. de La Motte eut le tort de retourner contre Gacon cette arme méprisable de la dénonciation au pouvoir. Il demanda dans le Mercure * le suppression du privilège accordé à l’ Homère vengé. Le pouvoir, sommé d’agir par Gacon et par l’abbé de Pons, fut plus sage que tous les deux : il laissa les adversaires se battre et les regarda. L 'Homère vengé de Gacon’, recueil de lettres en prose, de satires, de rondeaux, d’allégories, de sonnets, de fables, d’épigrammes envers et surtout d’injures, reçut l’accueil qu'il méritait; la duchesse du Maine, à qui il était dédié, refusa la dédicace, et déclara* qu'elle ne connaissait ni ne voulait connaître l’auteur. La Motte ne lui répondit pas. Irrité de ce silence, Gacon lui lit dire un jour qu’il allait composer une brochure intitulée : Réponse au silence de M. de La Motte. La Motte se décida à répondre, mais d’un seul mot juste et charmant ; « Je ne répliquerai pas à M. Gacon ; il n’y a rien à gagner avec ceux qui n’ont rien à perdre. »

1. Homère vengé, lettre I™, p. 8. — 2. Mai 1715. — 3. Publié en 1715. — 4. Goujet, Biblinth. franç. , t. IV, p. 115.

Les amis des anciens pouvaient dédaigner les attaques de l’abbé de Pons et mépriser les apologies de Gacon. Ni les unes ni les autres n’étaient préjudiciables à l’antiquité. Mais il était difficile de laisser passer sans réponse le plaidoyer d’un homme aussi savant et aussi estimé que le P. Hardouin. Ce nom éveille en nous l’idée d'un érudit visionnaire, que la manie des systèmes a conduit jusqu’au bord de la folie. Mais n’oublions pas que des ouvrages divers qui nous l’ont rendu suspect, un seul était publié quand l’auteur écrivit l’ Apologie d’Homère : c’est sa Chronologie restituée d'après les médailles', première tentative d’un scepticisme historique qui, plus tard, devait ne connaître aucune* borne. En 1716, le P. Hardouin n’avait pas encore franchi, au moins publiquement, tous les degrés qui séparent une hypothèse iconogra phique d’un système complet d’incrédulité en littérature et en histoire. V introduction à la critir/ue des anciens *, où il a exposé les principes de son scepticisme, le Pseudo-Virgile 5 et le Pseudo-Horace *, où il les a appliqués, ne furent publiés qu’après sa mort. Quand il prit la défense d’Homère, son système, ébruité seulement par les conversations, mais non pas exposé par lui sous les yeux du public, ne pouvait discréditer l’autorité de son témoignage. Mme Dacier n’hésita pas à repousser la dangereuse apologie d’Homère que présentait cet allié compromettant.

L'Iliadeei l 'Odyssée d'Homère sont parmi les rares ouvrages

1. Chronologie ex nummis anliquis reslitul/r specimen primum. Parisiis, 1692. — Le P. Hardouin prélude dans cet ouvrage à l’opinion qu'il soutint plus tard . que la plupart des ouvrages grecs et latins sont apocryphes et ont été composés par une société de conspirateurs, ennemis du christianisme , panthéistes et athées. Mais il n'ose pas encore exposer cette doctrine en son nom; il la met sur le compte d'une personne sceptique et soupçonneuse : Aon munir se mper conjecloris , sed n une lamen plus justo forlassis tuspiciosi,

2. Ad censurant scriplorum reterum prolegomena. Londini. 17C6.

3. l'seudo-Virgilius. Obserraliones tri Æneidrm. Ibid., p. 260.

4. J’seudo-Horalius , sire animndrersiones critic.r quibus nslendilur lloralii poct.r n ihil superesse genuinnm pra ter epistolas et sermones. — Opéra porlhurna . p. 328. Amstelodami, 1733.

des anciens dont le P. Hurdonin n'a pas attaqué l’authenticité1. Son scepticisme s’est arrêté devant Homère, c’est-à-dire devant le poète dont l’érudition moderne a pu contester l’existence pour les moins mauvaises raisons. Mais s’il croit à Homère, il n’v croit pas avec la foi de tout le monde. Quand par hasard le P. Hardouin n’est pas incrédule, il est au moins sectaire. Son interprétation de Y Iliade fil un véritable schisme dans la petite église des admirateurs d’Homère. Selon lui, Ylliade est « le chef-d’œuvre le plus ingénieux de l’esprit humain. » Non qu’elle soit sans défauts, et qu’il y faille chercher toutes les perfections de l’art, de la morale et de la philosophie. Homère n’a rien de commun avec Moïse; c’est un panthéiste qui n’a d’autre dieu que la nature*. Mais ce qui est admirable dans Homère, c’est le dessein de son poème, que tout le monde a méconnu. Le dessein de V Iliade, ce n'est ni le siège de Troie, ni la colère d’Achille ; « c'est la destruction entière de la maison de Priam et le transport de la couronne de Troie dans la branche collatérale et dans la personne d’Énée, arrière-petit-fils d’Assaracus, frère d’Ilus, comme le prouve le nom même du poème : llias. Car que signifie ce nom? Une seule chose, la ville d’Ilus, ou la maison ctla postérité d’Ilus. C’est comme si on intitulait aujourd'hui un poème épique latin, Valesias. Ce titre ne signifierait rien, sinon la fin ou le sort des Valois, et la suite nécessaire, qui était que l’auguste maison de Bourbon montât sur le trône ’. »

Le P. Hardouin emploie la seconde partie de son Apologie â exposer la Théomylhologie de l'Iliade. Les dieux d’Homère ne sont pas des dieux, parce qu’ils ne sont pas des personnes, « des substances animées ou intellectuelles. » Ce sont des personnifications allégoriques des bonnes qualités que la nature, le seul dieu que reconnaisse Homère, donne

I. Le P. Hardouin n'admet pour authentiques que Plaute, Pline, Virgile (Églaguet et G tforgiquet) , Horace [Épitrcs et Satire») , Homère et Hérodote. (VroWgamènes . p. 190.)

î. Apol. d'ffam. Paris, 1716, p. î et 3. — 3 Ibid. , p. Î3.

aux hommes; ce sont des abstractions pures, destinées à orner le poème épique Le principal, c’est de démêler les allégories dans l’action de Y Iliade, et c’est à quoi personne n'a encore songé, ce qui est fâcheux ; car les allégories sont partout. Ainsi ces simples paroles que Thétis adresse à Jupiter (I" chant, v. 508) : « Comblez mon fds de gloire, » on les a prises pour la prière d’une mère au maître des dieux. Mais Thétis, ce n’est pas une mère, ce n'est pas une femme ; son fils Achille, ce n’est pas un fils, ce n’est pas un homme : Thétis , c’est l’emblème de la (lotte des Grecs ; Achille, c'est la personnification du corps de la marine; et ce passage d’Homère signifie que la flotte des Grecs demande pour les officiers de marine les faveurs du Destin *. Voilà un spécimen des interprétations de l’apologiste d’Homère. Le P. Hardouin expliquait Y Iliade par une sorte d’allégorie continue, à l’usage d’un petit nombre d’initiés, comme on a tenté de nos jours d’expliquer la Divine Comédie, Rien de plusanlipoélique que ce système fantastique d’interprétation. Aux divinités vivantes de Y Iliade, substituer de froides abstractions; à la place de ces admirables peintures de la nature et de la vie, comprises et admirées de tout le monde, supposer les combinaisons compliquées d’un symbolisme au-dessus du vulgaire, c’était le rêve le plus chimérique et le plus injurieux pour Homère. Mme Dacicr ne put contenir son courroux. Elle aussi découvrait des allégories dans Homère ; elle aussi avait construit un système d'interprétation, et c’est pour cela qu’elle fut sans pitié pour le P. Hardouin. Les systèmes ne se pardonnent pas entre eux. Mme Dacier n’a pas de peine à prouver à son adversaire que son explication du dessein de X Iliade est une fantaisie d’imagination, et qu’Homère serait le plus méchant poète, s’il avait été nécessaire au genre humain, pour le bien comprendre, d’attendre la venue du P. Hardouin et de son Apologie. « Les dieux d'Homère, dil-

t. Apo/. d fltnn., p. 64. — 2. Ibid. . p. G*.

elle, ne sont, selon le P. Hardouin, que la nature ou le destin, et les bonnes qualités qu’elle donne. Cette imagination me fait souvenir d’un souper que quelque ville municipale donna un jour à Auguste, si je ne me trompe. La table fut couverte d’une infinité de mets; Auguste, fâché de cette profusion, gronda son hôte. Celui-ci lui répondit : Seigneur, tout ce que vous voyez là n’est qu’un mets, mais varié par les différents apprêts. De même, dans Homère, cette quantité de dieux ce n’est qu’un seul destin, diversifié par différents noms*. » En quelques pages très-sensées, Mme Dacier défend l'antiquité contre l’accusation d’athéisme, qui est la thèse favorite du P. Hardouin. Elle prouve que son symbolisme arbitraire défigure les mœurs et les caractères des personnages d’Homère, et flétrit la poésie’. Enfin, avouant que le motif qui l’a engagée à combattre le P. Hardouin, c’est le désir de conserver aux yeux du public le mérite d’avoir bien compris et bien traduit Homère, elle termine avec grâce par un souvenir biblique : « Quand j’ôterai au P. Hardouin le mérite d’avoir entendu Homère et pénétré l’art de la poésie, je ne lui ôterai presque rien; il lui reste des richesses infinies, au lieu que moi, si ce révérend père m’avait ravi le médiocre avantage d'avoir passablement traduit et expliqué ce poète, et démêlé l’ordre du poème, je n’aurais plus rien. C’est la seule petite brebis que je possède ; je l’ai nourrie avec soin ; elle mange de mon pain et boit dans ina coupe : serait-il juste qu’un homme si riche vint me la ravir? » Toutefois, Mme Dacier ne craignait pas seulement pour sa gloire, mais aussi pour celle d’Homère, et elle n’avait pas tort. L 'Apologie du P. Hardouin souleva, aux dépens d’Homère, des éclats de rire homériques. « Les amis de Y Iliade, a dit d’Alemberl, lui ont fait plus de mal en ne s’accordant pas pour l’admirer, que ses ennemis en s’accordant pour en médire*. »

I . Homère défendu contre V apologie du P. Hardouin , ou Suite des causes de ta corruption du goût. Paris. 1716, p. 62. — 2. P. 116. — 3. Éloge de l’abbé Terrasson {Mél. de /il». , t. II, p. 76).

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