L’abbé d’Aubignac était mort en
son cousin, Matthieu Terrasson, avocat au parlement, il avait, en dirigeant les études grecques de ce jeune homme, composé une longue dissertation en deux volumes sur l 'Iliade, et c’était de ce livre, . prôné d’avance par les modernes, que La Motte prédisait la prochaine apparition à Mme Dacier : a II va venir un géomètre ennemi d’Homère, » lui criait-il à la fin de ses Réflexions critiques.
« Je vous plains de tomber dans ses mains redoutables. »
Pas si redoutables cependant, si l’on considère la Dissertation de Terrasson comme une œuvre de polémique. Terrasson n’ignorait pas le grec; mais peut-être eùt-il mieux valu pour lui ne pas le savoir et surtout ne pas le traduire. Il n’aurait pas, en mettant en français une scène d’Alceste, pour en donner « une idée fidèle » à ses lecteurs , trahi fort infidèle- -'•'■’meut la pensée d'Euripide il n’aurait pas égayé le public aux dépens de Diodore, sous prétexte « de rendre le texte de cet écrivain dans toute sa turpitude*. » Il n’aurait pas parlé de la langue d’Homère comme du premier bégayement des Grecs , comparable « au jargon de nos troubadours *, » ni de son style « plein de bourre, » c’est-à-dire de chevilles et de diffusion *. En apprenant que l’abhé Terrasson allait disserter sur l'Iliade , Mme Dacier s’était écriée : Un géomètre ! quel fléau pour la poésie qu’un géomètre ! Terrasson, loin de se défendre de l'esprit géométrique, s’en prévaut et répond : « Il faut avouer que le goût de la géométrie a manqué à la plupart des admirateurs de l'antiquité ! » et il soutient que la géométrie ayant toujours servi à rendre l’esprit juste, attentif et amateur du vrai, rien ne prépare mieux que les mathématiques à bien juger des ouvrages d’esprit*. » « Il ne faut pas d’esprit, écrit-il ailleurs, pour
1. V. prêt, de U Dits, sur l’Iliade. — î DAlembert, Éloge de Terrasson. — S. Dits, sur l'Iliade, part. IV, chap. vi, p. 498. — 4. Ibid., p. 503. — 5. Préf. de la Dits, sur l'Iliade, p. 65.
suivre l’opinion actuelle. Il en faut beaucoup pour être d'un sentiment dont tout le monde ne sera que dans cent ans. L’esprit consiste à sentir les opinions futures*. » — A ce compte, l’abbé Terrasson était bien spirituel : car à la distance de plus d'un siècle, il a senti la faveur dont jouissent aujourd’hui en France les mathématiques, et il a prêché la subordination de la littérature à la géométrie. Il aurait volontiers gravé sur le fronton du temple de la poésie la devise de l’école de Pvtliagore : Que nul n’entre ici sans être géomètre. C’est justement ce qui l’empêche de bien juger Homère : il s’arme d’une logique impitoyable, et fait au poète une guerre de raisonnement perpétuel. D’Alembert qui appelle l’abbé Terrasson * un grand génie *, » et qui l'admire d’avoir porté dans les belles-lettres l’esprit de lumière et de philosophie, confesse qu’il y a pourtant un point où cet esprit est dangereux : « c’est lorsque égaré par une fausse métaphysique, il analyse froidement ce qui doit être senti*. » La Dissertation de l’abbé Terrasson comprend encore une théorie de l’épopée, qui n’est pas supérieure à sa polémique. L’esprit géométrique y domine toujours. A scs yeux, l’épopée est plutôt un ouvrage de morale qu’un ouvrage d’art. « La morale, dit-il expressément, est l’âme des grands poèmes*; » ce n’est pas seulement la peinture des mœurs, mais l'efTort du poète « pour former les bonnes mœurs et pour corriger les mauvaises. » Or, « la morale est une des sciences qui doit le plus au progrès du temps, non par rapport à ses premiers principes, que le Créateur a gravés dans le cœur de l’homme en le formant, mais par rapport à son détail et à sa finesse*, » et les modernes connaissent mieux le cœur de l'homme que les anciens. L’abbé Terrasson devrait conclure tout au plus que les modernes sont de plus grands moralistes; il conclut qu’ils sont de plus grands poètes. Virgile a été
1. La Philosophie applicable d tous les objets de l’esprit et de la raison, p. US. — 2. Élàije de l’abbé Terrasson — 3. Ibid. — 4. Piss. sur l'Iliade , part. III , section I , cbap. t , art. 3. — 5. Ibid. , part. IV , chap. tv.
un plus grand poète qu’Homère; Le Tasse un plus grand poète que Virgile ; et Fénelon un plus grand poete que Le Tasse ; le Télémaque est le plus beau poème qui existe, parce que c'est le plus moral, le plus philosophique ; * si le bonheur du genre humain pouvait naître d’un poème , il naîtrait de celui-là » (L’abbé Terrasson n’a pas encore fait Séthos.) Ainsi l’essentiel d’un poème, selon Terrasson, c’est la morale, et la poésie n’en est que l’accessoire. Voilà pour .le fond de l’épopée. Quant aux règles de la composition, il est piquant de voir l’abbé Terrasson, après avoir secoué le joug d’Aristote et foulé aux pieds le code du P. Le Bossu, s’établir à son tour en législateur épique, réglementer l’usage du merveilleux, mesurer la dose de vertu qui doit entrer dans chaque caraclôre, et déterminer les conditions auxquelles l’amour est admissible dans l’épopée * c’est-à-dire toutes les fois qu’il s’est formé entre des personnes libres, qu’il tend à une union légitime7 et qu’il s’accorde avec tous les devoirs. » Que l’amour soit tenu, pour être épique, de viser au mariage, n’est-ce pas beaucoup demander? Combien d’amants illustres dans les vers cette loi sévère exilera de l’épopée ! Que devient la passion de Bidon pour Énée , passion coupable et charmante, qui fait gémir les nymphes sur la montagne, mais qui depuis tant de siècles ravit toutes les âmes éprises de poésie ? Que devient l’amour de Renaud et d’Armide , amour voluptueux qui n’aspire pas à la sainteté des « unions légitimes, » mais dont le charme poétique absout l’irrégularité? Le programme épique de l’abbé Terrasson est plus rigoureux que celui du P. Le Bossu. Ce n’était pas la peine de faire une émeute contre la Poétique au nom de la liberté, pour être moins libéral qu’Aristote. Grimm, qui tout philosophe qu’il était, ne se faisait pas scrupule de médire de ses amis, a dit d’un petit livre de l’abbé Terrasson, où sont développées quelques-unes des idées que je viens d’exposer* :
I. Dût. sur F Iliade , part. III, chap. 11, art. I. — 2. La Philosophie applicable.
t Presque tout ce qui regarde la philosophie y est excellent, presque tout ce qui a rapport aux belles-lettres n’a pas le sens commun. » C’est l’expression un peu rude du jugement que le parti philosophique portait sur l’abbé Terrasson. On faisait grand cas de ses opinions et de ses talents; on dédaignait son goût littéraire. En faveur de son insurrection contre Aristote, on lui pardonnait d’être plus formaliste que lui, et on lui sut gré d’avoir rabaissé le génie d’Homère pour démontrer plus aisément le progrès de l’esprit humain.
La théorie de la perfectibilité est la seule partie intéressante et nouvelle du livre de l’abbé Terrasson. Terrasson n’est pas un critique, c’est un de ces philosophes spéculatifs qui plient les faits à leurs idées, et qui de gré ou de force font entrer les hommes dans les cadres qu’ils ont d’avance tracés. Il avait conçu de bonne heure l’idée de la perfectibilité de l’esprit humain : il n’était pas homme à laisser déranger son système, et la langue grecque eût-elle ressemblé encore moins « au jargon des troubadours, » le style d’Homère eût-il été encore moins rempli de « bourre, » Terrasson aurait mis nécessairement au rang des ébauches de la poésie naissante un poème que, selon lui, sa date condamnait à l'imperfection. L’autorité de la tradition ne pouvait l’arrêter : la tradition n’est rien à ses yeux ; il est cartésien, et il fait table rase des opinions reçues. Personne n’a vu plus clairement et mieux établi que lui que la querelle des anciens et des modernes n’est que l'introduction du libre examen dans la littérature. L’application du principe de Descarles aux belles-lettres, voilà ce qu’il prêche partout et toujours, et il observe avec joie le \ progrès que cet esprit philosophique fait peu à peu dans le public. Il regarde comme une conséquence du perfectionnement des esprits que l’application du libre examen aux belleslettres trouve plus de facilité au xvm* siècle que l'application du même principe à la philosophie dans le siècle précédent ; et, d’un ton impérieux qui contraste avec la douceur de son caractère, il prononce cette sentence sans appel : « Tout
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homme qui ne pense pas, en matière littéraire, comme Descartes prescrit de penser sur les matières de physique, n’est pas digne du siècle présent1. »
Comment doit donc penser en littérature l’homme vraiment digne du xviii* siècle? Terrasson, à l’exemple de Perrault et de Fontenelle, proclame la permanence des forces de la nature. Mais il s’avance plus loin qu’eux. Pour lui, le progrès de l’esprit humain n’est pas seulement une conjecture philosophique, c’est une loi naturelle, loi impérieuse et absolue, exactement semblable à celle qui fait croître un homme en expérience et en sagesse, depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse. Le progrès peut être interrompu dans une nation par une invasion de barbares, comme il est interrompu dans l'homme par une maladie; mais l’homme une fois guéri se remet à s’instruire ; la nation une fois délivrée, recommence à marcher en avant *. Personne n’a pris plus à la lettre que Terrasson la comparaison de l’humanité avec l’homme. D’ordinaire les philosophes qui assimilent ainsi l’espèce à l'individu, hésitent à pousser le parallèle jusque dans le détail, ce qui est la grande difficulté. 11 est aisé d’assimiler l’humanité à un homme qui a passé successivement par différents âges en grandissant toujours. Mais où commence l'adolescence, où commence la virilité ? Le genre humain est-il encore dans l’âge mùr, touche-t-il au déclin, est-il parvenu à la vieillesse? Autant de questions dont la solution embarrasse les théoriciens les plus convaincus du progrès. La vieillesse surtout, voilà le plus sérieux embarras. Cognent accwpder le déclin avec le progrès ? La plupart s’en tirent en supposant que l'humanité est encore pour longtemps dans l’âge viril ; ils reculent la difficulté. Quelques-uns la suppriment, en n’admettant pas que l’humanité puisse vieillir. L’esprit humain pour eux ressemble à certains dieux de la Fable, qui ont eu leur enfance, leur adolescence, leur virilité, mais qui ne sont