‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 145 sur 166 · l.a Philosophie appliwble , p. 5. — î. l^d'. , p · texte numérisé non relu

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jamais devenus des vieillards. Terrasson est le premier en date de ces radicaux de la perfectibilité : il désigne nettement par des époques précises les trois premiers âges du genre humain. «Je place, dit-il, son enfance au temps d’Homère, son adolescence au temps d'Athènes, et sa maturité au temps de César et d’Auguste '. » Dans ce passage, l’abbé Terrasson semble s’arrêter à l'antiquité; mais en réalité il étend le progrès jusqu'aux siècles modernes : à ses yeux le monde est encore dans cette maturité, qui commence au siècle de César et d’Auguste, et dans sa maturité même, le temps lui donne tous les jours de l’expérience. C’est là une division bien inégale des âges ! L’enfance du genre humain depuis Homère jusqu’à Périclès, et son adolescence depuis Périclès jusqu’à Auguste, sont beaucoup plus courtes que sa maturité, depuis Auguste jusqu’à la régence du duc d’Orléans. Terrasson rendrait mieux sa pensée en disant que si la durée de l'enfance et de l'adolescence du genre humain ont été limitées, celle de sa maturité est indéfinie. Après Auguste et ses successeurs, ajoute-t-il plus loin, le progrès de l’esprit humain s’était arrêté devant les barbares : mais la Renaissance lui a rouvert la voie; le xvn* siècle a éclipsé le siècle d’Auguste en répandant par les mains de Descartes les lumières de la philosophie, et il dépend du xvur siècle de surpasser - i son devancier. Il n’a qu’à fortifier celte alliance établie par le siècle de Louis XIV entre les belles-lettres et les sciences naturelles *; il n’a qu’à rappeler les unes et les autres à un principe commun, à l’esprit de philosophie, et alors une fois secoué le joug ridicule de la prévention, une fois reconquise par la victoire des modernes sur l'antiquité, la dignité de l’esprit humain, un âge de perfection s’ouvre à la littérature. L’esprit français supérieur aux Latins, t qui n’ont pas eu assez de force pour se sauver de l’imitation des Grecs, » devra son indépendance littéraire et sa gloire à cette dispute des an-

1. Préf. de le Diu. iur Bomère, p. 13. — 2. Préf. de la Dit*- sur l'Iliade.

riens et des modernes, éternel honneur de l’Académie française qui l'a commencée, comme elle a dù son indépendance scientifique à l’Académie des sciences, victorieuse d'Aristote.

Dans cette maturité du genre humain, qui est l’âge de la délivrance, rien n’annonce, comme on voit, la décrépitude; dans cette ère d’indépendance qui s’ouvre devant l’esprit humain, rien ne fait pressentir le déclin. Le quatrième âge de l’humanité n’apparatt pas encore à l’horizon, ou plutôt, il ne viendra jamais : « L’homme, pris en particulier, ne peut croître en un sens, qu’il ne décroisse en un autre : en acquérant la force du jugement, il perd le feu de l’imagination. Il n’est pas ainsi de l'homme pris en général, parce qu’étant composé de tous les âges, il acquiert toujours au lieu de perdre'. » Voilà la vraie pensée de l’abbé Terrasson : l’homme acquiert toujours, et il ne perd jamais rien. Illusion singulière du philosophe optimiste, qui ne voit pas que si l’on compare le genre humain à l’individu, il faut pousser la comparaison jusqu’au bout. L’humanité, comme l’homme, en acquérant la force du jugement, perd le feu de l’imagination, parce que l’humanité vieillit comme l’homme, en dépit de Terrasson , qui écarte vainement cette importune idée de la vieillesse. Et pour n’avoir pas voulu voir cette analogie de l’espèce avec l’individu , pour n’avoir pas distingué dans l’esprit humain les facultés que le temps fortifie et ^ celles qu’il épuise, Terrasson a confondu les arts et la poésie, qui après avoir brillé pâlissent et s’éteignent, avec les sciences, dont le foyer s’étend et s’avive toujours. Nonseulement il n’établit pas cette distinction nécessaire, mais il la rejette formellement. « Séparer, dit-il, la vue générale du progrès de l’esprit humain à l’égard des sciences naturelles et à l’égard des belles-lettres , pourrait être un expédient convenable pour celui qui aurait deux âmes; mais il ne peut servir de rien à celui qui n’en a qu’une1. »

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