‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 15 sur 166 · Id. , ibid. . partie II, chap. si, p · texte numérisé non relu

Id. , ibid. . partie II, chap. si, p

attendant qu’un Savonarole les brûlât en place publique. Mais loin de moi la pensée de récriminer contre le moyen âge, cette époque si grande dans ses passions et dans ses erreurs, si pénétrée de lumière au milieu de ses ombres, et qui a conquis le respect des esprits mômes qui se refusent à l’aimer. C'est le moyen âge qui a donné à l’idée de progrès un de ses plus illustres aïeux, le grand et malheureux moine Roger Bacon. Du fond de sa cellule, ce Condorcet du xm* siècle rêvait, enlre deux découvertes, la toute-puissance de l’homme sur la nature, par le progrès de la science et de l’esprit humain.

« Sénèque, disait-il en s’inspirant des Questions naturelles que j’ai citées plus haut, Sénèque n’a-t-il pas soutenu avec raison que les anciennes opinions ont dû manquer d'exactitude et de solidité; que les hommes encore grossiers et novices erraient à tâtons autour de la vérité ; que tout était nouveau pour ceux qui essayaient une première fois, et qu’ensuite , par des efforts répétés , les mêmes choses devenaient plus faciles et plus connues; cnlîn, que nul commencement n’est parfait. Sénèque n’a-t-il pas dit au IV* livre du même ouvrage : Un temps viendra où ce qui est aujourd'hui caché se révélera aux générations futures? Pour de telles découvertes il ne suflit pas d’un jour, il ne suffit pas d’un siècle. L’avenir saura ce que nous ignorons, et s’étonnera que nous ayons ignoré ce qu’il sait. Rien n’est achevé dans les inventions humaines et nul n’a dit le dernier mot. Plus les hommes sont nouvellement venus dans le monde , plus étendues sont leurs lumières, parce que, derniers héritiers des âges écoulés, ils entrent en possession de tous ces biens que le travail des siècles avait accumulés / pour eux'....

1 . < Et hoc egregie docet Seneca in libro Qu&stionum naluralium quoniam « libro tertio dicit : • Opinionea veteres parum exaclas esse -, et rudes circa « verum adhuc errabant; nova eranl ornnia primo tentantibus.... etc. - Opu» mojus, cap. vi.

« Puisqu’il en est ainsi, ajoute plus loin Roger Bacon, gardons-nous de nous soumettre servilement à toute opinion que nous rencontrons dans les livres ou dans la bouche des hommes : examinons attentivement la pensée des anciens, afin de suppléer leurs omissions et de corriger leurs fautes, avec déférence et modestie »

Tout est là, on le voit : l'idée du progrès des connaissances humaines, l’indépendance de la raison, le libre examen, et : même le respect du passé qui manque presque toujours aux novateurs. Le pauvre moine du xrn* siècle a devancé le chancelier Bacon et Descartes, et il a été plus sage que Perrault. Voilà ce qu’un homme de génie enseignait au moyen âge, près de quatre cents ans avant le Discours de la méthode. Mais cette voix qui s’élève du fond d'un cloître n’est pas entendue. Si le moyen âge n’a jamais entièrement rompu avec la tradition et l’étude des anciens, s’il leur a laissé une place dans la bibliothèque de quelques monastères et dans la cellule de quelques religieux de génie, ce flambeau de l’antiquité, qu’il n’a pas éteint, ne projette sur lui que des lueurs incertaines et troublées. Dans les cloîtres mômes d’ofi l’étude n’était pas bannie, que d’indifférence pour les livres anciens, abandonnés aux dédains de l’ignorance, et souvent aux intempéries du ciel ! Que de rigueurs exercées contre les moines qui travaillent ! Roger Bacon lui-mème n’a-t-il pas reçu de son supérieur la défense de communiquer ses écrits? N’a-t-il pas fallu, pour que ÏOpus ma jus franchit le seuil de sa cellule, un ordre du pape Clément IV qui le voulut connaître, et, sous un pontife moins favorable aux lettres, Bacon n'a-t-il pas achevé dans un cachot sa longue et laborieuse vie? J’admets, et je montrerai plus loin, que le nom

1. Opus majus, cap. vu : • Quoniam igitur hæc ita se habent, non oportet « nos hærere omnibus qua> audimus et legimus, sed examinare debemus * districlissime sentenlias majorum, ut addamus quæ eis defuerunt et cor- « rigamus qua? errata sunt , cum omni tamen roodestia et exettsatione. » VOput mojns . composé vers 1270 . a été publié Londres en 17SS . d'après un manuscrit trouvé à Dublin.

de henainance donné, comme par acclamation, au triomphe des lettres anciennes, après la prise de Constantinople, n’a été qu'une hyperbole d’admiration, mais l’excès même du mot atteste la vivacité du sentiment public, et 1a différence que l'opinion a établie d'elle-môme entre le demi-jour où languirent, pendant la plus grande partie du moyen âge, les ou- r vrages de l'antiquité, et la lumière vivifiante dont les inonda le soleil de la Renaissance.

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