I. De VÉglite gallicane
instances et les indiscrétions de ses amis. Bossuet en surveilla l’impression, et le livre parut en 1683, avec l’approbation de plusieurs évêques. Je ne parlerai pas ici de l’orage qu’il souleva. Le réformateur fut attaqué de toutes parts. La seule réponse à son livre qui nous intéresse, est celle de Mabillon, qui représente l'autre esprit du christianisme. Mabillon était l’un des bénédictins les plus sa van ts de son ordre./ On croit que La Bruyère l’a désigné quund il a dit : « Une personne humble, qui est ensevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte. » Mabillon, chargé par ses frères de défendre les études des cloitres, composa le Traité des études monastiques, qui fut publié en 1601. Il ne m’appartient pas de décider sur le fond de la querelle. Comme l'a dit le savant historien de la Trappe ' , il semble difficile de contester le droit de M. de Rancé, puisque la règle de Saint-Benoît, dont il avait eu soin de donner la traduction et l’explication, prescrit exclusivement le travail des mains et les lectures pieuses , sans assigner aucune place à l’étude ’. D’autre part, qui aurait le courage de condamner Mabillon? Proscrire les études monastiques, c’est supprimer l’œuvre admirable des Bénédictins et des autres religieux dévoués au travail, c’est enlever au christianisme une de ses gloires les plus pures, c’est attirer sur lui l'accusation de prêcher l’ignorance, parce qu’il a peur de la science et de la vérité. Mabillon, d’ailleurs, et c’est une des forces de son beau livre, ne demande pas pour les religieux la liberté sans frein des études profanes : il pousse si loin la sobriété de l'esprit, qu’il conseille aux jeunes moines de s’abstenir de la prédication, de peur que l’ambition du succès oratoire et de la rc-
1 . M. Gaillardin, les Trappistes ou l’Ordre de Ctteaux au x il’ siècle, 1. 1". p. 233.
2. C’est un argument auquel Mabillon ne répond pas suffisamment , même dans son chapitre vu : que les études ont été établies par saint Benoit même dans ses monastères, chapitre dont le titre est plus affirmatif que le testa n’en est convaincant. P. 39.
nommée ne corrompe le désintéressement de leurs études.
Mais est-il nécessaire, est-il possible même de bannir des couvents l’étude de l’histoire, de la philosophie, de la théologie et des sciences ? Sans doute les monastères ne sont ni des écoles ni des académies ; mais , si l’amour de la retraite et le détachement du monde sont les plus solides fondements de la vie religieuse, la science doit-elle être comprise dans le mépris du monde dont les solitaires font / profession? La science est-elle l’ennemie du christianisme? L’ennemie véritable de la religion , c’est l’ignorance , c’est l’oisiveté, qui dégradent la raison de l’homme, et la plongent dans l’égoïsme, tandis que la science, unie à l’humilité, est, comme dit saint Augustin, l’instrument qui sert à élever dans son cœur l’édifice de la charité, tanquam machina queedam , per quam structura caritatis assurgat '.
Voilà, représentés par deux grands hommes, les deux esprits du christianisme ; d’une part, le détachement absolu de toute chose profane, même du savoir, et l’absorption en Dieu de toutes les forces de la pensée ; d’autre part, Ja conciliation de la piété la plus sévère avec les besoins intellectuels de l'homme et avec l’élude des lettres, filles de la raison, la raison, ce reflet humain de la pensée divine, ce rayon terrestre de la lumière des cieux.
Chacun de ces deux esprits a tour à tour été vainqueur. Au iv* et au xvu* siècle combien a été douce aux chefs-d'œuvre de l’antiquité la religion lettrée d’un saint Basile et d’un saint Grégoire de Nazianze, d'un Bossuet et d’un Fénelon ! Mais au moyen âge, que de blessures faites à l’antiquité par des mains chrétiennes! C’est alors qu’il s'est trouvé des papes pour défendre la lecture des chefsd’œuvre antiques ’, et des moines inexorables pour en effacer les derniers vestiges sur le parchemin violé, en
1. Mabillon , Traité des Études monastiques , partie III, chap. i, p. 3R6.