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CHAPITRE VII

Les médiateurs : Apologie d'Homère. — Le P. Buffier : Homère en arbitrage. — Fourmont : Examen pacifique. — Réconciliation de La Motte et de Mme Dacier.

Jean Boivin , professeur au collège royal , connu sous le nom français de Boivin le cadet , et sous le nom latin de Junius Biberius Mero , était un des anciens les plus fervents et les plus pacifiques, un vrai pontife d’Homère, mais un pontife tolérant. Il avait appris le grec à l’école de son frère Louis Boivin, qui avait surveillé son éducation avec une sévérité plus que fraternelle. De Boze , auteur d’un éloge de Boi-

t. La Fauste mirante , par Marivaux.

vin le cadet, raconte que Boivin l’alné enfermait son disciple dans un galetas, avec un Homère tout grec, un dictionnaire, une grammaire , et ne lui rendait la liberté que lorsqu'il le trouvait en état d’expliquer en français et en latin le nombre de vers dont ils étaient convenus. Après trois ans de ce régime, Boivin le jeune, au sortir de son grenier, savait le grec aussi bien qu’homme de France*.

Jean Boivin fut si reconnaissant envers son aîné de sa sollicitude que, lorsqu'il fut nommé professeur en langue grecque au Collège royal, il écrivit au ministre pour demander l’autorisation de se démettre de sa chaire en faveur de Louis*. Mais le ministre, écoutant plutôt les vœux du public que ceux de cet excellent frère, le maintint dans ses fonctions, et c’est en professant sur Homère qu’il se prépara à le défendre. Déjà il avait composé une Apologie en réponse à La Motte; mais, discret et modeste, il avait laissé Mme Dacier prendre les devants, et s’était interdit de combattre, par respect * pour un si illustre combattant. » Quand il vit La Motte refuser de rendre les armes à son adversaire, et publier la première partie des Ré flexions sur la critique, Boivin se présenta, mais plutôt comme un médiateur que comme un athlète, pour pacifier, non pour vaincre. Dans sa préface, pleine d’urbanité, il demande grâce à un homme du mérite de M. de La Motte pour quelques termes peu mesurés qui pourront lui échapper dans son livre (le doux Boivin se calomniait, ils ne lui échappèrent pas); et il réclama d’avance l’honneur de son amitié, une fois le combat fini. Un duel qui commence par la demande d’un embrassement mutuel ne peut pas être bien sanglant. Boivin, dans ses objections contre La Motte, se rencontre souvent avec Mme Dacier; aussi ne m’arrêterai-je pas longtemps à son livre qui n’ofïre pas beaucoup de nouveauté. Mais à côté de Mme Dacier, quelle aménité et quelle mansuétude! Boivin,

1. Hém. df l’Acad. des injerip. , t. VII , p. 311 . — 2. Ibid. , p. 382.

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par amour de la paix, prodigue des concessions que Mme Dacier lui reproche et dont La Motte le remercie; et Boivin se trouve doublement compromis, par le mécontentement de son alliée et par la reconnaissance de son adversaire. La partie la plus neuve de V Apologie cT Homère est le morceau intitulé : le Bouclier d'Achille. Desmarcts, Perrault et La Motte avaient attaqué cette admirable fiction d’Homère , alléguant qu’un bouclier ne pouvait être assez grand pour contenir une telle suite de tableaux, que ces tableaux étaient mal choisis et sans rapport avec le poème , que des personnages sculptés ne pouvaient ni danser ni tenir des discours. Boivin démontre que le choix des images guerrières ou pacifiques du bouclier est parfaitement approprié au poème, que les paroles et les mouvements prêtés par le poète à ses person- 1 nages sont admis sans effort par l’imagination du lecteur, enfin que tous les tableaux peuvent être contenus sur le bouclier, sans qu’il excède quatre pieds de diamètre. La démonstration de Boivin, fortifiée par un plan qui représente exactement les divisions du bouclier, est une réfutation sans réplique des critiques de La Motte , de Perrault et de Desmarcts. Mais plus elle est décisive, plus on s’étonne qu’elle ait été nécessaire, et que des hommes d’esprit en soient venus à prendre un compas pour mesurer le bouclier d'Achille. Grâce à Dieu personne, au xix* siècle, en lisant le poème de M. de Lamartine : la Mort de Socrate, n’a récriminé, au nom de la vraisemblance , contre l’admirable description de la coupe où le prisonnier boit la ciguë, et où la main d’un artiste a ciselé l’histoire de YAmovr et de Psyché. La critique française , devenue moins tracassière , n’intente plus de ces petits procès — Ce que j’aime le mieux dans le volume de Boivin, c’est une fable en prose qu’il dit avoir tirée d’un manuscrit de la bibliothèque royale, et qui est intitulée ; le Datillier et la Courge. C’est une leçon de modestie donnée aux modernes. Une courge avait suspendu ses jeunes rameaux aux branches d’un vieux « datillier. » L’arbre qu’elle enlaçait

lui demandait grâce ; mais la courge lui répondait avec insolence, et menaçait de l’étouffer sous le poids toujours croissant de ses feuilles et de ses fruits. « Quant ly Datilliers vit que la paix ne trouveroit avec elle, sy lui dist bien humblement : Je vous prie, belle Dame Courge, pour ce que je ne ouvs oncques parler de vous, et sy ay tant d’aage, que vous me dittes combien il a que vous estes venue cy. — Certes, Datillicr, disl-elle, il y a bien deux mois et demi. — Adonc ly Datilliers commença à rire tant grandement que ce fut merveilles, et se commença à mocquer, truffer et rigoler de Dame Courge, et de faire lui grimaces et grant despit. — Sy lui dist Dame Courge, Datillier, de quoy vous ryez vous 1 Ne menez tel joye. — Par ma foy, Dame Courge, ce dist ly Datillicrs, vous m’avez fait tant grant peur que bien pensoye estre perdu. Car oncques ne vis monter chose tant hault en si pou de tems, ne venir en tant grant estât. Mais quant vous dittes qu’en pou de tems estes venue, je ne vous craing, ne riens ne vous prise, et sy m’en ris. Car aussi en un bien pou de tems vous vous en yrez1. »

La courge ne s’en alla pas si vite que le prédisait le datillier; et l’arbre vénérable de l’antiquité continua de ployer sous l’effort des modernes , qui , comme La Motte , se moquaient de sa vieillesse et cherchaient à lui dérober ses fruits, ou, comme l’abbé Terrasson, méprisaient les fruits avec l’arbre. La Motte venait de publier la deuxième partie de ses Réflexions, l’abbé Terrasson travaillait à sa Dissertation sur l’Iliade, quand un autre modérateur s’entremit pour réconcilier les anciens et les modernes. C’était un ami de Mme de Lambert, un jésuite, un homme aimable et circonspect qui savait se ménager, et qui ne s’inquiétait pas trop d’avoir une opinion arrêtée, pourvu qu’il n’offensât personne ; en un mot , un digne successeur du P. Bouhours, le P. Buffier. La marquise de Lambert l'invitait à s’entremettre

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