Le premier volume parut en
ce qui lui parait excellent et approprié à sa nature, l’Angleterre en use avec l'antiquité plutôt comme avec une amie de bon conseil, que comme avec une nourrice et une mattresse. Aussi quand certains écrivains anglais, plus épris que leur pays de l’antiquité, ont essayé de pousser jusqu’à la soumission ces bons sentiments pour les anciens, que l’Angleterre veut retenir dans les bornes de la déférence, la froideur cl la résistance du goût public les a vite avertis qu’ils faisaient fausse route. En 1762, à peine âgé de vingt-deux ans et échauffé par une lecture sérieuse des chefs-d’œuvre de l’antiquité, poursuivie pendant prés d’une année sur les bords du lac de Genève, Gibbon avait entrepris d'arracher son siècle à sa tiédeur pour les anciens, et de rallumer en Europe la flamme sacrée. Plein de la ferveur et de l'inexpérience de la jeunesse, il accusait Y Encyclopédie d’avoir donné l’assaut à l’antiquité, et l’Académie des inscriptions d’avoir mal défendu la citadelle ; il reprenait vaillamment des mains de Rapin, de Bossu et dclloileau, qu’il mettait sur le même rang, la tradition classique, et réclamait pour les anciens le droit exclusif de former l’esprit moderne*. « Dans ma vanité, écrit-il, je voulais justifier et louer l’objet de mes études favorites.... J’avais l’ambition de prouver, par mon exemple et par mes préceptes, que l’antiquité peut suffire pour développer toutes • les facultés de l’esprit humain. » Gibbon soutenait sa thèse avec une érudition superficielle, et dans un style dont la concision sentencieuse visait à l’imitation de Montesquieu. Le livre du jeune défenseur, composé d’ahord en français, reçut en France, de quelques amis, un accueil favorable; transcrit plus tard en anglais par Gibbon, il fut négligé, c’est Gibbon qui nous l’apprend, par le public de son pays, et n’attira l’attention que longtemps après, quand l'histoire de la décadence de l’empire romain eut popularisé le nom de son auteur *.
1. Essny on study of literalure , p, 321. Paris, Galignani, 1840.
2. Gibbon . Mtmoirs of my lift and ujritingi , p. 86. Paris , Galignani ,
Cette indépendance à l'égard de l'antiquité, cette préférence sensible pour les modernes, accompagnée de respect pour les anciens, voilà la tradition véritable du goût anglais; nous l’avons remarqué au début même de la querelle, en voyant le plus grand érudit de l’Angleterre, Bentley, défendre le champion le plus décidé des modernes, Wotton, et les défenseurs les plus vifs de Temple, Swift et Pope, ménager l’antiquité avec un scrupule ignoré de La Motte et de Perrault. Celle tradition, née du fond même du caractère anglais, a persisté jusqu’à nos jours. Cette année même, un écrivain, dont le talent et la haute situation dans l’Église catholique d’Angleterre recommandent^ l’attention publique les travaux littéraires, le cardinal Wiscinan, a fait à Londres une lecture très-applaudie sur l’amour de la nature chez les anciens et chez les modernes. Jusqu'ici les partisans les plus vifs du progrès n’avaient pas osé contester aux anciens une supériorité que leur qualité môme d’anciens semble expliquer naturellement. Placés plus près que nous de la nature, et venus plus tôt dans le inonde, on comprend sans peine que, dans celle jeunesse de l’univers et de l’imagination humaine, ils aient senti plus vivement que nous et mieux peint celte nature dont les mœurs de la société primitive ne les éloignaient pas, et qui n’avaient pas été cent fois décrite avant eux. On avait pu refuser à Y Iliade l’honneur d'être le plus beau poème, mais non pas à Homère celui d’être le plus grand peintre de la nature. C’est précisément cette supériorité d'amour pour la nature, et de talent pour la peindre, que le cardinal Wiscman a revendiquée pour les modernes. Il admire beaucoup les anciens et vante leur génie ; mais selon lui , Chauccr, Spencer, Millon et Shakspearc ont mieux aimé et mieux exprimé la nature que les plus grands poètes de l’antiquité , parce que le monde s'est agrandi depuis Homère et Virgile par les découvertes des voyageurs; parce que celles des savants nous ont révélé dans l'univers de nouvelles merveilles; parce que
l’Orient a prêté à la poésie ses couleurs incomparables ; parce que l’Écriture sainte a initié l’homme au sentiment plus profond et plus vrai des beautés de la création *. Le cardinal Wiseman va loin, on le voit, plus loin que ses devanciers ; mais il ne s’écarte pas de la tradition de la critique anglaise. L’Angleterre a été moderne même en admirant , en étudiant et en défendant les anciens; elle a été moderne par tempérament, par goût, par fierté nationale, et par habitude de la liberté.