Huet, De oplimo généré interpretandi
Mlle de Scudéry Quant aux Grecs, on les connaissait encore moins bien que les Romains. 11 suffit d’ouvrir quelques traductions d’Hoinèrc avant celle de Mme Dacier, pour être tenté d'excuser les méprises des écrivains qui l'ont jugé sur ces faux témoignages. J’emprunte à dessein deux exemples au commencement et à la fin du xvn* siècle. Voici comment du Souhait, en 1614, traduit un passage du I" livre de l’ Iliade :
« Les Grecs émus de pitié déclarèrent à haute voix que cette pucclle fût rendue à son désolé père, disant entre eux que c’était une chose pieuse et équitable, tant pour l’excellence des présents qu’il oflrait pour la franchise de sa fille, que pour la dignité du prêtre -d’Apollon, qu’il y avait du péril à l’éconduire, vu la justice de sa demande et la faveur qu’il avait de son dieu. Agamemnon ne fut pas de cet avis; au contraire, se mettant en colère de la demande légitime de Crisès, et s'offensant que les princes la lui eussent si tût accordée, usa de ces termes , poussé de fureur et de colère : « Vieillard, je te défends de le trouver jamais en nos lentes « ni en lieu où nous soyons ; sors présentement de ma pré- « sence, autrement peu le serviront les sceptres et les cout ronnes de ton dieu Apollon, car je t’assure que Criséide ne « sera jamais séparée d’avecque moi. J’ai l’intention de la * conduire en Argos, mon pays, et la tiendrai en ma maison, « où elle filera ma toile et fera mon lit ’. »
Plus de soixante ans après, voici comment un traducteur en renom, l’abbé de La Valteric, rend le même passage :
* Tous les Grecs étaient d’avis de recevoir les présents et de lui rendre Cryséidc. Il n’y eut qu’Agamcinnon auquel sa demande fut désagréable. Bien loin de lui faire aucun honneur, il le traita durement : * Téméraire vieillard, lui dit-il, « ne t’arrête pas plus longtemps sur ces vaisseaux ou dans le
1. D’Ablancourt a traduit les Annalet de Tacite en 1640 et 1651. La Clélie est de 1656. — î. L’Iliade d'Homère, prince des poètes grecs, par le sieur du Souhait, 1681, p. 150.
« camp, et ne pense pas à y revenir jamais. Si j’apprends que « tu ne m’aies pas obéi, la couronne et le sceptre de ton dieu « ne te serviront de rien. J’emmènerai ta fille en Argos, oïl « elle vieillira dans ma maison, avant que je lui donne la « liberté. Mais retire-toi incontinent, et ne m’oblige pas par « ta présence importune à te maltraiter *. »
Du Souhait est exact, mais diffus et délayé. La Valtcrie vise à la politesse ; il abrège Homère , et prétend l’ennoblir : il se garde de parler du lit d’Agameinnon. Tous deux sont infidèles. Telle est la destinée d’Homère au xvn* siècle, jusqu’à Mme Dacier. Il est trahi de toute manière, par la plate exactitude des uns, par l’élégance mensongère des autres. Les traducteurs simples l’avilissent; les traducteurs nobles le guindent. On fait de lui tantôt un conteur de carrefour, tantôt un bel esprit de ruelles, un grand seigneur de Versailles ou de Marly. On l’habille de costumes divers; mais tout le monde est d’accord pour le déguiser. N’existe^t-il pas un lien visible entre cette maxime de d’Ablancourt, qu’il faut émonder et changer les anciens « pour en faire quelque chose d'agréable, » maxime si généralement suivie, et le procédé de La Motte, qui corri- ' geait Homère et le diminuait de moitié « pour le rendre plus * ' digne de sa réputation ? » Les traducteurs du xvn* siècle ont / ouvert la route aux partisans des modernes; les plus sincères amis des anciens ont été, sans le savoir, les complices de leurs ennemis. Tourreil, dans un discours prononcé devant l’Académie française, en 1704, en a fait l’aveu avec humilité*.
t. Traduction de l’Iliade, par l'abbé de LaValterie, t. I,p. 3. Paris, Barbin, 1681.
2. • On a tort, dit Tourreil en expliquant les motifs qui ont fait dédaigner les anciens . d'imputer à d'excellents originaux ce que leur prête un traducteur, c'est-i-dire un copiste qui souvent les défigure et les dégrade toujours.... Une partie de leur obscurité roule sur notre compte. On ne peut mettre sur le leur ni les coutumes abolies que nous ne saurions déchiffrer, ni les fines allusions dont nous n'avons point la clef. Le lecteur présomptueux incline fort à blâmer ce qui ne lui parait pas intelligible. Il n'y a pas de voie plus courte et plus facile pour s'épargner certain aveu qui lui coûte tant, a (Œuvres de Tourreil, t. I, p. 31. Paris, 1721.)
et Boileau dit un jour vivement à l’abbé d’Olivet : « Savezvous pourquoi les anciens ont si peu d’admirateurs? C'est parce que les trois quarts de ceux qui les ont traduits étaient des ignorants et des sols. »
Si nous considérons maintenant dans quel esprit on étudiait l'antiquité, rappelons-nous qu’aux yeux de Port-Royal, les anciens parurent toujoursdes instruments utiles pour l’éducation de la jeunesse, mais que cependant la perfection de l’art antiquelui fut toujours suspecte et redoutée. Port-Royal n’a jamais aimé l’art pour lui-même. Scs premiers écrivains, M. Sainte- Beuve l’a noté finement, se défiaient même du talent de style comme d'une vanité où il n’était pas bon de se laisser prendre. Ils ne se servaient des anciens qu’en les purifiant par l’esprit évangélique, en opposant sans cesse la pensée chrétienne à la pensée païenne, en rappelant à la jeunesse que le capital n’est pas d’être un savant, mais un bon serviteur de Dieu , et que les lettre^, si utiles quand elles sont animées de l’esprit divin, sont dangereuses sans lui. Telle était l’idée toujours présente du plus austère des jansénistes, de celui qui, le premier, conçut le dessein des écoles, M. de Sainl-Cyran. «Un jour, raconte . Lancelot, il entra dans la chambre des enfants, et, comme il avait toujours l’air gai et un cœur porté au bien , il leur dit en les caressant : « Hé bien! que. faites-vous ? car il ne faut pas perdre de temps , et ce que vous ne remplissez pas , le diable le prend pour lui. » Ils lui montrèrent leur Virgile, qu’ils étudiaient, et il leur dit : « Voyez-vous ces beaux verslà ? Virgile, en les faisant, s’est damné , parce qu’il les a faits par vanité et pour la gloire. Mais vous, il faut que vous vous sauviez en les apprenant, parce que vous devez le faire par obéissance et pour vous rendre capables de servir Dieu. » Virgile damné pour avoir fait \' Énciile par amour de la gloire ! L’antiquité tout entière , si fortement éprise de cette noble passion, est enveloppée dans l’arrêt de Sainl-Cyran. Cet esprit rigide du maître persista toujours à Port-Royal, quoique adouci beaucoup , surtout dans la pratique , par ses succcs-
Gl» HISTOIRE i)E LA QUERELLE
seurs. Ces grands religieux se servirent des aneiens sans les aimer; ils en usèrent comme des vases conquis sur les Philistins, qu’on purifie avant de les destiner à l’autel, dit saint Basile. Ils christianisent l’antiquité, dessein édifiant sans doiite , au point de vue de la pédagogie ; mais au point de vue de l’art et du goût (choses trop mondaines pour les occuper), celte métamorphose pieuse de l'antiquité ne leur permet pas de la bien comprendre. En arrachant les anciens à leur religion, à leur morale, à leur caractère, pour les pénétrer d'un esprit chrétien qui permette de vivre avec eux sans se damner, comme dit Saint-Cyran, on arrive à les^ déguiser saintement , comme Racine a déguisé la Phèdre antique , en vrai disciple de Port-Royal qu'il était. Ce que Port-Roval admirait dans la Phèdre nouvelle, ce qui réconciliait Arnauld avec Racine, c’est précisément, on le sait, ce repentir chrétien ignoré d’Euripide. En littérature, on ne comprend bien que ce qu’on aime. Pour avoir du goût, il faut que le cœur s’en mêle. Le cœur des solitaires, tout entier à Dieu, ne donnait rien à l’art antique, dont leur esprit se bornait à tirer adroitement parti. Trop éclairés et trop sincères pour contester, comme on l’a fait de nos jours, l'admirable beauté de l’éloquence et de la poésie païennes , ils allaient jusqu’à proclamer la supériorité littéraire des anciens, mais en opposant avec un dédain triomphant à cette beauté de leur littérature la vérité dont la révélation a donné le privilège aux chrétiens. M. Sainte-Beuve, dans son Histoire de Port- Royal, raconte que Saint-Cyran, lisant avec admiration les Offices de Cicéron , dit un jour : « Il faut avouer que Dieu a voulu que la raison humaine fit les plus grands efforts avant la loi de grâce, et il ne se trouvera plus de Cicérons ni de Virgiles. » «Vue ingénieuse, ajoute l’historien, perspective inaccoutumée qui tendrait à partager l’histoire littéraire en deux,
et qui la subordonne, comme tout le reste, à la venue de
Jésus-Christ : le beau surtout d'un côté, le vrai de l’autre.
\C’est dans ce sens qu’un penseur chrétien, M. Joubert, a pu
dire : « Dieu ne pouvant départir ia vérité aux Grecs, leur donna la poésie. » Dans la querelle des anciens et des modernés, les défenseurs tout littéraires des premiers se sont peu avisés d’un argument religieux si transcendant '. » Cela est vrai ; mais les défenseurs des modernes ne manqueront pas de s'en emparer; iis opposeront la vérité des lettres chrétiennes non pas à la beauté ( plus dédaigneux que Port- Royal lui-même, ils ne la confesseront pas), mais au mensonge des lettres païennes, et nous retrouverons dans Dcsmarcts une aggravation de l'argument religieux de Saint-Cyran.
Les jésuites, plus doux que les jansénistes, n'avaient pas de ces rigueurs envers l’antiquité; ils l’expurgeaient sans doute, comme avant eux l’avait expurgée Port-Royal (car M. de Sacv, un des plus sensés expurgateurs, a précédé Jouvency); mais ils l’accueillaient bien plus à bras ouverts et sans arrière-pensée. Seulement dès qu’elle entrait chez eux, elle laissait sur le seuil sa simplicité et sa grandeur. M. de Maistre a lancé contre la littérature de Port-Royal un chapitre fougueux et spirituel, où il accuse la roideur, la sécheresse, la nudité du style janséniste '. On pourrait donner un pendant à ce chapitre en prenant pour sujet la littérature des jésuites, et il ne serait pas besoin de l'éloquence de M. de Maistre pour faire aisément préférer jiar les bons juges la tristesse des jansénistes, qui, du moins, a sa grandeur, à l’élégance souriante et parée, aux grâces fades, à la gentillesse des jésuites. Ceux-ci n’ont que le petit goût. En toutes choses comme en vers latins, ils aiment le diminutif. Poussin disait de leur peinture religieuse : « On ne peut s’imaginer un Christ avec un visage de Père Douillet. » Le mot s’applique aux grands écrivains de l’antiquité traduits ou commentés par les jésuites. Quand ceux-ci les traduisent, ils enjolivent le texte ; quand ils les commentent, ils noient la pensée; quand ils écrivent en latin, ils rejettent la langue de
I. Histoire de Port-Royal, t. II, p. 33. — J. De l'Église gallicane.
tout le monde et sc font une langue particulière, ornée, fleurie, pleine de belles expressions propres à figurer sur les cahiers de collège. Ils fardent l'antiquité, ils y introduisent la chose la moins antique, le bel esprit, qui est leur dieu. Le P. Bouhours, un de leurs meilleurs écrivains, a beau définir l'esprit : le bon sens qui brille, et vouloir que l’éclat ne nuise pas à la solidité; il a beau comparer le vrai style « à ces soldats de César qui, tout propres et tout parfumés qu'ils sont, ne laissent pas d'étre vaillants; » ce qui domine dans la manière des jésuites, ce n’est pas la force, c'est le parfum ; on peut leur appliquer le vers de Martial :
male olet, qui bene semper olet.
Et ce qui montre le dommage qu’un tel goût fait à l’antiquité, c’est que le P. Bouhours précisément sera l’un des premiers partisans des modernes.
/Voilà le sort de l’antiquité au xvn* siècle; cultivée avec soin à Port-Royal, mais avec une pieuse défiance de l’esprit païen ; étudiée sans méthode et sans progrès dans l'Université, du moins jusqu’à Rollin enjolivée et rapetisséc par les jésuites; travestie par les traducteurs , négligée par les gens du monde. Un petit nombre de grands hommes seulement, un Corneille, un Racine, un Bossuet, un Boileau, un La Fontaine, un Fénelon, un La Bruyère, enseignaient, par leurs exemples, l'amour éclairé de l’antiquité; encore ne la comprenaient-ils pas tout entière avec une égale perfection, et n’enlraient-ils pas tous au même degré dans le sentiment du génie antique. Comme ces illustres amis des anciens sont les plus grands écrivains de leur temps, nous n’apercevons à distance que ces génies qui dominent leur siècle, et nous prêtons volontiers une part de leurs lumières à leurs contemporains qu’ils couvrent de leur éclat. Mais le goût public, bien loin d'égaler la pureté du leur, était (dus disposé qu’on ne l’imagine à une rébellion contre l'antiquité, dont l’autorité
nous semble de loin aussi fortement établie au xyïi* siècle que celle de Louis XIV. Si l’antiquité avait été aussi pleinement souveraine que le grand roi, la querelle des modernes n’aurait été qu’une émeute, apaisée dans l’espace d’un matin.. Elle a été plus qu’une émeute, plus même que Jg Fronde de quelques beaux esprits. La Fronde ne dcmand^Bu’un changement de ministre. En succombant, elle atl^Wit pour plus d’un siècle ia royauté victorieuse, et ne laissa rien après elle, qu’un frivole souvenir. Les modernes réclamaient, les armes à la main, un changement de dynastie; ils prétendaient détrôner l’antiquité en faveur de l’esprit moderne. Momentanément battus, ils ont recommencé la guerre après une trêve passagère ; ils ont conquis !i leur cause des hommes supérieurs à leurs premiers généraux ; les idées justes qu'ils ont semées sur le champ de bataille ont fini par triompher, et, en vérité, à considérer le déclin du goût classique en France, et l’ivresse toujours croissante de l’esprit moderne, / si fier de ses découvertes, si dédaigneux envers le passé, si présomptueux pour l’avenir, on croirait que les idées fausses des modernes ont fini par triompher avec leurs idées justes, et que les paradoxes ont partagé avec la vérité le bénéfice de la victoire.