CHAPITRE VI
Alexandre Tassoni. — Ses Pensées diverses. — Boisrobert.
L’ensemble des idées et des faits que j’ai résumés dans le chapitre précédent explique logiquement la naissance de la querelle des anciens et des modernes dans la seconde moitié du xvii* siècle. Mais, outre les causes générales qui dclcr-
minent les événements littéraires, il y a pour eux, comme pour les événements politiques, des occasions particulières qui en aident l’accomplissement, en accélérant l’action des causes générales. Ainsi l'influence des idées cartésiennes est sensible chat Dcsmarels , le premier des modernes qui ait séricuscm Akuvcrt le débat contre l’antiquité. Mais Desmarets a un pmrccesseur, l’abbé de Boisrobert, qui, en 1635, un an avant le Discours sur la Méthode , déclarait la guerre aux anciens; et l’occasion qui mit Boisrobert aux prises avec eux, ce fut probablement un livre italien, les Pensées diverses, de Tassoni, qui tombèrent entre les mains de l’irrévérent abbé, et lui fournirent le sujet de sou premier discours devant l’Académie française. Arrêtons-nous un instant devant ce, livre curieux, dont n’ont pas parlé jusqu’ici les écrivains qui se sont occupés de la querelle des anciens et des modernes.
On connaît cette fameuse querelle qui éclata en Italie, à l’apparition de la Jérusalem délivrée L’Académie naissante de la Crusca se montra plus sévère encore envers le Tasse que l’Académie française envers Corneille, et Salviali, son organe, fut moins équitable et moins poli que Chapelain *. Pendant de longues années cette querelle enflamma tous les beaux esprits de l’Italie. Mon dessein n’est pas de m’y engager après eux : ce serait sortir de mon sujet. Le débat, en Italie, est presque toujours purement italien. On dispute sur la prééminence du Tasse ou de l’Arioste; on accumule volume sur volume ; on se bat en duel, et l’on se tue, comme les sénateurs de Bologne, pour la plus grande gloire de Roland ou de Godefroy ; c’est une querelle domestique, et ^ pour ainsi dire de ménage, entre les critiques d’Italie. Elle n’offre d’intérêt un peu plus général que lorsque le débat, franchissant les frontières de l’Italie, embrasse l’antiquité, et que la question se pose entre les anciens et les modernes,
I. Publiée eu 1680, à Venise, sous le titre de II Golfredo; il n'y avait dans la première édition que les dix premiers chants et quelques fragments du xv* et du XVI*. — 2. Fondée en 1582. Voy. Ginguené, t. V, p. 260-265.
c'est-à-dire au commencement du xvir siècle. L’écrivain qui, le premier, lui donne cet aspect nouveau, c’est l’auteur fameux du Seau enlevé, Alexandre Tassoni. Paul Béni, l’ancien ami du Tasse, qui vengea sa mémoire contre l'Académie de la Crusca , en mettant la Jérusalem au-dessus de l’ Iliade et de YÉnéide, n’a écrit sa comparaison d’Homère, de Virgile et du Tasse, que six ans après la première édition des Questions philosophiques'. Les Nouvelles du Parnasse de Boccalini *, où se glissent çà et là quelques comparaisons de détail entre les anciens et les modernes, sont de 1612. Ç'cst donc à Tassoni qu’appartient l’honneur d’avoir élevé un débat local à la hauteur d'une question de goût d’un intérêt universel ; c’est lui qui, par sa date comme par l’importance de son livre, connu et traduit en France dans la première moitié du xvn* siècle, est le véritable introducteur de la querelle en France, comme Saint-Évremond en sera l’introducteur en Angleterre, à la fin du xvir siècle; c’est donc à lui qu’il faut nous attacher en laissant dfc côté, quoiqu’à regret, un certain nombre d’écrivains comme Errico *, Cresciinbeni*, Gravina*, qui remplirent chacun un rûle intéressant, mais qui sont venus plus tard, et qui ne sc rattachent qu’indirectement à notre sujet.
Alexandre Tassoni, poète, historien, philosophe, diplomate, était un des esprits les plus étendus et les plus variés du xvu* siècle. Après avoir fait d’excellentes études à Bologne et à Ferrare, il entra au service du cardinal Colonna, et voyagea avec lui en Espagne. Tour à tour secrétaire du duc de Savoie et de son fils le prince cardinal, renvoyé de
1. Questions philosophiques, I" édition, 1601. Comparaison d'Homère, de Virgile et du Tasse, 1607. — S. Ragguayli diParnasto. Cenluria prima, ICI?, Venise. — 3. Guerre di Parnasso, Venise ,.1613, et Miroite di Parnasse, comédie piquante, publiée i Messine en 1625, dont le continuateur de Ginguené a donné l'analyse , t. XII , p. 13S. — 4. Voy. son traité sur 1a beauté de la Poésie vulgaire. [Traita lo délia beilessadella rolgarpoetia.) Rome , 1700. — 5. Voy. principalement son traité Sella ragione poetica, vrai manifeste moderne contre la poétique d'Aristote. 1708. Traduction en français, Paris, 1754.
Turin à Rome et de Rome à Turin par des disgrâces alternatives, il apprit à connaître les hommes dans ce rude métier de la domesticité des grands, et mûrit, par l’observation, son esprit déjà fortifié par le travail. C’est pendant ces années d’épreuves qu’il rassembla dans un livre intitulé d’abord Questions philosophiques, et plus tard Pensées diverses les fruits de ses études sur tous les sujets. Son ouvrage est un résumé rapide, mais confus, de toutes les connaissances de son temps, en philosophie, en morale, en politique , en histoire , en littérature , en physique. Çà et là brillent des idées neuves, mélées à des paradoxes qui ont devancé de plus de deux cents ans des témérités que nous croyons d’hier : J. J. Rousseau, quand l’Académie de Dijon couronnait son éloquente diffamation des lettres , ne savait pus que Tassoni pouvait réclamer une feuille au moins de sa couronne.
Les Pensées diverses excitèrent un violent orage en Italie.
« Elles scandalisèrent au plus haut point, dit Tiraboschi , la plupart des écrivains du temps, qui, trouvant dans ce livre une vive censure de plusieurs passages d’Homère et des -V- opinions d’Aristote , en même temps qu’un doute formel sur l’utilité des lettres , laissèrent éclater leur colère , comme si Tassoni avait déclaré la guerre à toutes les sciences et à tous les savants *. » La partie de l’ouvrage qui rencontra la plus vive opposition, fut le dixième livre, où l’auteur ^ comparait les anciens et les modernes. Tassoni prend pour épigraphe cette pensée de Velleius Paterculus : « L’émulation est l’aliment des esprits; la jalousie et l’admiration les enflafnment tour à tour : on atteint le faite où l’on a brûlé de monter : mais il est difficile de se maintenir dans la perfection; quand on ne peut plus avancer, on recule, et comme le désir d’atteindre ceux qui marchaient devant nous avait soutenu nos efforts, dès que nous désespérons de les dépasser ou de les rejoindre , notre ardeur s'éteint avec
I. Varieta di pensieri divisa in 9 parti, 1612, in-4*, avec une 10* partie, 1620 , in-4’. — 2. Tiraboschi, Stor. Ml. litt ■ Uni. , liv. III , t. VIII . p. 374.
notre espérance, et renonce à poursuivre le but qu’elle ne saurait toucher. Nous abandonnons une carrière occupée , pour nous en ouvrir une plus libre, et ce passage d’une route dans une autre , cette inconstance perpétuelle de nos efforts sont les plus grands obstacles à la perfection '. »
Ilans une série de vingt-sept chapitres, Tassoni examine les divers objets de la science, qu’il distribue en trois classes : les sciences spéculative s, les sciences actives, et les arts. Il subdivise les sciences spéculatives en trois catégories , les sciences mathématiques, les sciences naturelles et les sciences dont Dieu est l’objet , à savoir la théologie et la philosophie. Les sciences actives comprennent la politique, la jurisprudence , la guerre, l’hippialrique, l’histoire, l’éloquence, que Tassoni semble regarder comme une dépendance de la politique, et la poésie, égarée dans la môme catégorie, avec l’industrie et l’agriculture. Enfin, parmi les arts, Tassoni considère particulièrement la statuaire et la peinture. Il trace un résumé rapide de l’histoire de chaque science, et il nomme les personnages principaux qui s'y sont distingués depuis l’antiquité jusqu’à son temps. Dans cette revue d’objets si variés, se révèlent , malgré les omissions inévitables , une instruction étendue et une singulière curiosité d'esprit. Tassoni cite trèssouvent les écrivains latins, mais il ne parait pas connaître les originaux grecs ; quand il s’appuie du témoignage de Platon, il transcrit Marsile Ficin. On chercherait vainement ~f dans celte esquisse encyclopédique l’idée générale du progrès f de l’esprit humain. Tassoni ne rassemble pas sous son regard l’humanité tout entière , ni l’ensemble de son histoire ; il
1. « Alit æmulatio ingénia, etnuncinvidia, nuncadmiratio incitationemaccendit. naturaque quod summo studio petitum est ascendit in summum, difficilisque in perfecto mora est : naluraliterque quod procedere non potest, recedit; et ut primo ad consequendos quos pnores ducimus accendimur, ita ubi aut præteriri aut æquari eos posse desperavimus, studium cum spe senescit, et quod assequi non potest, sequi desinit, et velut occupatain rolinquens materiam , quærit novam sequiturque ut frequen? ac mobilis transitus maximum perfectioperis impedimentum sit. » llist.ttom., l.I.cap. xvii.
observe chaque nation en particulier et note les vicissitudes de sa grandeur et de sa décadence.
* Les arts, dit-il au début de son dixième livre, se perfectionnent par la longueur des efforts et de l’étude, et dans chaque chose, comme parle Sénèque, les débuts ont été loin de la perfection : in omni negotio longe semper a perfecto ftiere principia. Aussi semblerait-il que le progrès dût appartenir aux temps modernes , puisque tout ce qui prend sa source dans la nature ou dans l’art commence d’ordinaire par l’imperfection et s'améliore par des efforts successifs. Mais ce raisonnement est défectueux. Les sciences et les arts ne se sont pas perfectionnés sans interruption par une suite de génies excellents ; quelquefois ils tombent aux mains d’esprits lourds et débiles, qui les laissent rétrograder, quelquefois ils s’éteignent et meurent, comme il advint à l’Italie dans la décadence de l’empire romain.... »
Mais si les peuples les plus illustres de l’antiquité sont tombés, après leur période d’éclat, dans les ténèbres d’une longue nuit, les peuples modernes, à leur tour, ayant retrouvé l'héritage des anciens, voient luire une ère de splendeur qui efface les plus beaux jours de l’antiquité. « Il semble que depuis quelques années Dieu, touché de compassion pour ses misères, a éclairé de nouveau l’Italie, longtemps aveugle, et qu’il a dans les pays voisins créé de nouveau des génies qui non-seulement mériteront l’attention de la postérité, mais lutteront sans désavantage contre la gloire des Grecs et des Romains. »
Malheureusement l’Italie ne connaît pas son bonheur. Elle se passionne pour l’antiquité sans se douter qu’elle l’égale. D’où viennent cet excès d’admiration et cet excès de modestie? « C’est que les lecteurs obéissent toujours à une prévention qui les porte à estimer le passé et à mépriser le présent : » Vitio enim malignitatis humante vetera semper in laude,pr(Psentia in faslidio sunt, a dit l’auteur du Dialogue des orateurs. Tassoui prie son public de se dépouiller de ce préjugé et d’èlre un
juge impartial entre les anciens et les modernes dont il va débattre les titres.
Le résultat de sa comparaison est tout à l’avantage des modernes. Ils surpassent les anciens, non-seulement dans les sciences, dans l’industrie, dans l’agriculture , mais dans les lettres et dans les arts, en éloquence , en poésie et peinture.
En peinture, Tassoni n’a pas de peine à justifier la supériorité des modernes'; en éloquence, il se met un peu trop à l’aise en déclarant Boecace, Savonarole, Speroni et Bembo les égaux de Cicéron et de Démosthène-*; en poésie, il n’admire chez les Latins que Virgile ; Lucain , Stace , Silius Italicus, sont, selon lui, plus que médiocres. Il fait le plus grand cas d’Homère, ce qui ne l’empêche pas de conclure ainsi son chapitre sur les poètes : « Nous avons pour nous ces deux souveraines lumières de notre langue et de notre âge, l’Arioste et le Tasse; l’envie les peut bien obscurcir un instant dans ce siècle indifférent ; mais elle ne fera pas que dans les âges à venir ils ne soient illustres et glorieux par-dessus tous les anciens, quoique les anciens, n’ayant pas eu de rivaux pendant tant de siècles , aient atteint à un tel degré de renommée, que des génies surhumains semblent seuls les pouvoir surpasser’. »
Presque toujours, on le voit , Tassoni choisit ses exemples dans l’histoire de son pays. L’Italie moderne lui suffit pour battre l’antiquité tout entière. Même quand il s’agit de la guerre, il s'abstient de citer la France, excepté pour parler de ses carabiniers et pour prononcer le nom d’Henri IV. Et cependant la France et l’Italie entretenaient depuis longtemps des relations politiques et littéraires assez actives, pour que Tassoni pût confirmer, par des arguments français , sa thèse de la supériorité des modernes. Il s’enferme dans son pays , non par un patriotisme égoïste et jaloux , mais parce que l’idée collective des forces de l’esprit humain, déjà
t. Chap. xii. — 2. Chap. xv. — 3. Chap. xiv.
née cependant, n’a pas encore pénétré jusqu’à lui. A l’antiquité grecque et latine, l'Italie du xvn1 siècle appose l’Italie. La France du même temps opposera la France; et même au siècle suivant, l’Angleterre, par la voix de ses modernes, n’opposera que l’Anglelcrre. Chacun chez soi , chacun pour soi , cette fameuse maxime prévaut, même en littérature. Rien n’explique mieux la lenlcur de l’idée de progrès.
Le livre de Tassoni fut traduit en français par Jean Baudoin , le traducteur infatigable de toutes les nouveautés italiennes, anglaises et espagnoles'. Baudoin, un des premiers membres de l’Académie française, y fut nommé dès sa fondation avec Bautru, Silhon , Bourseys, Maynard , Colletet , Gombcrville , etc. La traduction de Baudoin lit peu de bruit , car Pellisson ne la mentionne même pas parmi les ouvrages de cet académicien , et les Pensées diverses , de Tassoni , semblent inconnues non-seulement à Charles Perrault, qui aurait pu s’autoriser de ce nom illustre, mais même à Pierre Perrault, son frère, le traducteur du Seau enlevé. Rien d’étonnant toutefois que Boisrobert ait connu le livre de Tassoni par son confrère Baudoin, et qu'il y ait pris l’idée d’allaquer les anciens. Ce n’est qu'une conjecture, je l’avoue, que le défaut de documents ne me permet pas de changer en affirmation; mais c’est une conjeclure vraisemblable, quoique émise pour la première fois.
C’est Boisrobert qui le premier en France , au xvu* siècle, commença par une escarmouche la guerre si longue des anciens et des modernes. Il arrive aux grandes pièces d’être jouées par de petits acteurs , et c’est souvent un faquin , comme dit Balzac, qui parait sur la scène au lever du rideau. Boisrobert ne se doutait pas que la guerre qu’il allumait durerait plus d’un siècle, et qu’elle occuperait les plus grands esprils de l’Europe; il ne songeait pas davantage à la question philosophique, engagée dans la cause qu’il allait soutenir; il