‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 42 sur 166 · Baillet, Jug. des Sar., t.IV, part. Il , p · texte numérisé non relu

Baillet, Jug. des Sar., t.IV, part. Il , p

2. « Le P. Bouhours, dit Baillet, tient aujourd'hui le premier rang parmi les critiques. » Jug. des Sav. , t. II. part. I , p. 154.

il portait la distinction de l’esprit, l’agrément des manières, l’élégance recherchée du langage ; un religieux cher aux salons où la discipline indulgente de son ordre lui permettait de briller; un homme instruit, quoi que dise Ménage', honnête homme d’ailleurs, qui croyait être jésuite, et qui l’était en effet, par le mélange de la dévotion et de la mondanité, par l’habileté insinuante, par le manège ingénieux et agréable; mais rempli de droiture et de sincérité, et digne de réconcilier Pascal avec sa compagnie. On lui reprochait injustement, comme à tous les écrivains qui s'occupent des mots, de n’avoir pas d’idées, et pour avoir voulu trop bien écrire, il passe aujourd’hui pour n’avoir pas su penser. Ses contemporains déjà le punissaient de son purisme en l’accusant d’èlre vide. Voltaire a répété l’épigramme des contemporains. Dans le Temple dn goût, il représente ironiquement le P. Bouhours, à quelques pas de Bourdalouc et de Pascal, qui s’entretiennent sur le grand art de joindre l’éloquence au raisonnement. Le P. Bouhours est derrière eux, marquant sur des tablettes Joutes les fautes de langage et toutes les négligences qui leur échappent. Mais Voltaire oublie qu’il a écrit dans les Variantes du Temple du goût, à propos du P. Bouhours luimème : « Ce sont les grands hommes qu'il faut critiquer, de peur que les fautes qu’ils font contre les règles ne servent de règle aux petits écrivains. » Le P. Bouhours n’était pas un pescur de syllabes. Je ne le défends pas du travers de purisme : il aimait trop le mot choisi et la phrase parée; en le lisant on sent la justesse du reproche de Barbier d'Aucour qui l’accuse de traiter sa langue maternelle comme une langue morte, et de composer en français, comme les jeunes gens composent en latin. Mais il savait penser, et même penser finement. Son esprit s’ouvrait aux idées, il saisissait avec promptitude les aperçus nouveaux, il n’accueillait que trop volontiers toutes les pensées heureuses qu'il rencontrait,

t. Ménage. Observations sur la langue française, p. 7.

môme chez autrui, et il a passé non-seulement pour un chercheur, mais pour un emprunteur d'esprit, comme disaient ses ennemis, par euphémisme. Si le plus souvent les vues qu’il expose manquent de conclusion, c’est qu’il était de cette famille d’écrivains qui se plaisent à indiquer plutôt qu’à affirmer, qui hésitent à s’engager, pour peu qu’un sujet excite la controverse, et qui aiment mieux paraître indécis que de s’attirer des contradicteurs. 11 existe beaucoup de ces esprits délicats et prudents jusqu’à la timidité, et le P. Bouhours, qui tenait cette disposition de la nature, n’avait pas appris de son ordre à se moins ménager entre les opinions. Le livre où il se peint tout entier, ce sont les Entretiens (T Ariste et d'Eugène : on y reconnaît « cet homme poli, comme dit Longuerue, ne condamnant personne, et cherchant à excuser tout le monde. » Mais cette extrême politesse devient un écueil non-seulement pour la pensée de l’écrivain, qui n’ose pas être forte, mais [tour le style, qui glisse, et craint d’appuyer. Une idée qui survient en efface une autre; le mot qui suit fait oublier le mot qui précède ; ce sont des ombres élégantes, légères, dont la fuite rapide forme un contraste singulier avec l’ambition de Bouhours, qui croit sculpter pour la postérité. Il me rappelle cette héroïne de Montcmayor dont il a parlé dans ses Entretiens. Assise sur le bord de la mer, elle écrivait sur le sable une devise espagnole, symbole de l’éternelle durée de son amour. Une vague inonde l’inscription et l’efface. Ce contraste entre la promesse d’une durée sans (in et la soudaineté de la disparition me revient à l’esprit quand je lis ces pages de Bouhours, qu’il a crues immortelles, et qui tracées, pour ainsi dire, sur le sable, par une main trop légère, s’effacent en un moment du souvenir.

Cherchons à démêler, dans les Entretiens circonspects d’ Ariste et d'Eugène l’opinion du P. Bouhours sur la ques-

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