I. Paris
tion des anciens et des modernes. Elle ne s'étalera pas certainement, mais elle se fera deviner. Ariste vient de définir le bel esprit : c’est l’union de l’éclut et de la solidité, en d’autres termes, c’est le bon sens qui brille. La définition n’est pas mauvaise; c’est l’équivalent de la raison assaisonnée, avec le brillant de plus, chose si chcre au spirituel jésuite. Poussant un peu plus loin son analyse, et s’aventurant un peu plus qu’il ne convient à la prudence dans les rapports délicats du physique cl du moral, Ariste indique pour origines physiologiques du bel esprit : un cerveau rempli d'une substance délicate, une bile ardente et lumineuse (c'est sans doute la splendida bilis d’Horace (pii lui revient en mémoire), fixée par la mélancolie et adoucie par le sang. « La bile donne le brillant et la pénétration; la mélancolie donne le bon sens et la solidité ; le sang donne l’agrément et la délicatesse '. » La conclusion, c’est que la nature est pour beaucoup dans la formation des beaux esprits. Sans doute elle no les fait pas toute seule : « La plus heureuse naissance a besoin d’une bonne éducation et de cet usage du monde qui raffine l’intelligence et qui subtilise le bon sens *. » Mais elle y a une grande part. Aussi partout où la nature n'est pas languissante, il y a de l’esprit. 11 y en a plus dans les climats heureux, mais on en trouve en Allemagne et en Pologne comme ailleurs. « Il n’est pas des esprits comme de l'or et des pierreries que la nature ne forme qu’en certains endroits de la terre. »
Ici Eugène veut amener évidemment Ariste à s’expliquer sur les anciens et les modernes. S’il y a de l’esprit partout, si la nature en produit toujours, en présence de cette perpétuité des forces de la nature, que faut-il penser de la supériorité prétendue de l’antiquité? Eugène est un homme prudent ; il témoigne le plus grand respect pour les anciens. 11 a dit précédemment, en faisant allusion à la controverse engagée ; « Les Grecs et les Romains sont si jaloux de la gloire de leur
1. Entretiens d' Ariste et d'Eugène, p. 215. — 2. Ibid. , p. 281.
nation qu’on ne peut leur disputer rien là-dessus Sans se brouiller avec eus. Cl sans avoir des affaires avec les plus braves et les plus spirituels hommes du monde. Pour moi, comme je n'aime pas à me faire des ennemis, j'aime mieux céder aux Grecs et aux Romains, et confesser de bonne foi que tous les pays sont stériles en héros, au prix de l’ancienne Grèce et de l’ancienne Italie. » Arisle n’est pas moins prudent qu’£wyène, ni moins respectueux, et il ne s’avise pas de contester la beauté des esprits grecs et romains. Mais il ajoute : Comme il y avait autrefois de beaux esprits grecs et romains, il y en a maintenant de français, d’italiens, d’espagnols, d’anglais / /
et de moscovites. Us sont plus rares dans les pays froids, j j
parce que In nature y est morne et languissante (le cardinal j du Perron disait un jour en parlant du jésuite Gretser : « Il a bien de l’esprit pour un Allemand 1 »). Mais il y a du bel esprit partout, seulement le plus parfait est en France, « soit que cela vienne en partie de la température du climat, soit que —f notre humeur y contribue quelque chose. * — On voit d’ici le P. Bouhours, sourire satisfait de la louange indirecte qu’il vient de se donner, car en pensant au bel esprit, il n’est assurément pas désintéressé. — On dirait que vous vous ôtes peint vous-mème dans le tableau que vous venez de faire du bel esprit, tant il vous ressemble, dit Eugène à Ariste. ~~~
— Ariste lui répond par une autre politesse, et comme le P. Bouhours est tout ensemble Ariste et Eugène, il tire double profil de la civilité de ses deux personnages. — Mais, répond Eugène , si le bel esprit est de tous les pays, il n’est pas de tous les siècles? car il y eu a de polis, il y en a de grossiers.
— La question comme on voit, devient un peu plus pressante, et la comparaison entre les anciens et les modernes parait inévitable. Mais Ariste se gardera bien de l’aborder de front. Il passe lestement à côté et il cite avec une habile im-
I. On attribue d’ordinaire au P. Bouhours ce mot incivil de du Perron: ce n'est qu'une citation chez Bouhours. Barbier d'Aucour a le premier commis la méprise (Sentiments de Clèantlie , i. I", p. ! j6).
partialité plusieurs siècles ingénieux, celui de Périclès, celui d’AugusIc, le iv* siècle de l'Église, celui de Médicis, celui de François I", celui de Richelieu * où la passion du cardinal pour le théâtre a porté la comédie à sa dernière perfection, et a fait naître des poètes dramatiques qui effacent presque les anciens. » — Qui effacent presque ! on ne peut pas retenir avec plus de soin l’idée près de s’échapper !
Eugène veut en savoir davantage : D’où vient, demande-t-il, qu’un siècle est plus ou moins spirituel que l’autre? — On dirait qu’Amte aperçoit le but où la question peut conduire, car il n’indique dans sa réponse que des causes générales : la bonne ou la mauvaise éducation, l’émulation entre les esprits cultivés, la protection des souverains, les hérésies naissantes qui servent à bannir la barbarie et l’ignorance par la passion qu’ont les uns pour établir et les autres pour détruire une nouvelle doctrine. Enfin Ariste ajoute pour se mieux tirer d’affaire : « Il y a en tout cela, je ne sais quelle fatalité, ou pour parler plus chrétiennement, je ne sais quelle disposition de la Providence, où l’on ne voit goutte. Car celle barbarie ou celte politesse des esprits passe de pays en pays et de siècle en siècle, par des voies qui nous sont souvent inconnues. En un temps , une nation est grossière , et en un autre elle est ingénieuse. Du temps d’Alexandre, les Grecs avaient plus d'esprit que les Romains ; du temps de César, les Romains avaient plus d’esprit que les Grecs. Le siècle passé était pour l’Italie un siècle de doctrine et de politesse.... le siècle présent est pour la France ce que le siècle passé était pour l’Italie ; ! on dirait que tout l’esprit et toute la science du inonde soient maintenant parmi nous, et que tous les autres peuples soient barbares en comparaison des Fi ançais. ...»
En lisant attentivement la suite de cet entretien, on voit clairement qu’.lmte s’est efforcé d’éviter la comparaison entre les anciens et les modernes, tout cil essayant de faire conclure la supériorité des modernes sur les anciens, et que a Providence arrive à la fin comme le Unis r.r machina, pour
prendre la responsabilité d’une opinion dont le timide Ariste ne veut pas se charger tout seul. Mais il serait injuste de ne voir qu’une échappatoire dans ce recours final à la Providence. 11 y a là une idée, indiquée d’un de ces traits faibles et légers dont j’ai parlé plus haut, mais juste et importante, que fiouliours a, le premier, introduite dans le débat, et qui paraîtra plus lard avec plus d'éclat et de force entre les mains d'autres écrivains plus décidés : c’est l'idée que la politesse des esprits (nous l'appelons la civilisation) passe de siècle en siècle et de peuple en peuple, selon la lefi mystérieuse de la Providence ; que chaque nation parait à son tour sur la scène pour exercer la souveraineté du génie, et que le tour de la France est arrivé d’occuper la place qu’ont remplie jadis la Grèce et l’Italie; c'est une idée philosophique de la marche de la civilisation dans le monde, et celte idée, qui vaut mieux assurément qu’un parallèle entre Sophocle et Corneille, entre Térencc et Molière, Barbier d’Aucour ne saurait reprocher au P. Bouhours de l'avoir dérobée à personne. Voilà sa part dans ce débat où il a tenu à paraître sans se montrer, et où il aurait joué un plus grand rôle, s’il avait été naturellement moins évasif et plus hardi. Bouhours est un moderne timoré qui ne veut pas se compromettre, et Dcsmarcts a bien fait de ne pus l'appeler comme champion.