‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 45 sur 166 · Trublet. Mémoires sur Lamotte et sur Fontenelle, p · texte numérisé non relu

Trublet. Mémoires sur Lamotte et sur Fontenelle, p

dire le père de celte génération d’esprits géométriques, si nombreux aujourd’hui, dont l’aptitude scientifique a troublé le sens littéraire, et qui inclinent à regarder l'étude des anciens comme l'apprentissage d’une société adolescente , inutile aux peuples émancipés. Enfin ce qui moins que tout le reste aurait pu arrêter Fontenelle, c’est le respect pour les opinions établies. Il fut profondément sceptique avant Voltaire, et peut-être plus que lui, car il le fut jusqu’en littérature, où Voltaire admettait l’autorité. Plus maître de lui que Voltaire, plus calme, plus égoïste, nullement tenté de troubler la quiétude de sa vie, en lâchant sur l’espèce humaine quelques poignées de vérités, il se fit une loi, dès son âge mûr, de tenir sa main tout nu plus entr’ouverte, et il assista, comme un témoin curieux, à la grande guerre que se faisaient devant lui la philosophie et la religion. Mais, \ à l’époque où nous sommes, il était encore jeune, il aimait à contredire pour briller, il avait à prendre une revanche et à se venger d’adversaires personnels ; il se croyait obligé d’être l’ennemi de Racine, comme neveu de Corneille, et parce que Racine s’était moqué d’/ls/wr. Fontenelle donc se décida, et se mit en campagne contre les anciens, mais comme Fontenelle pouvait entrer en campagne, sans bruit, à petits pas. On peut dire, en changeant un mot au vers de Jean-Baptiste :

C'est le guerrier le plus joli du inonde.

La Bruyère a tracé le portrait de Cydias, qui, « après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués.... Soit qu’il parle ou qu’il écrive, il ne doit pas être soupçonné d’avoir en vue ni le vrai, ni le faux, ni le raisonnable, ni le ridicule. Il évite uniquement de donner dans le sens des autres, et d’être de l’avis de quelques-uns. » Dans ce portrait sévère, où Fontenelle se reconnut , deux traits conviennent parfaitement h sa

jeunesse : le désir de briller par la contradiction, et l’absence d’opinions arrêtées. Il ne croit pas à ses idées; aussi, quand il discute , prend-il une précaution inaccoutumée dans la polémique, c’est d’adoucir d’avance les coups qu’il va porter, cl d’affaiblir la valeur de ses arguments: il semble oser et n’ose pas. Avant d’exposer ses idées sur les anciens et les modernes, par exemple, il déclare qu’en matière de goût tout est vrai et tout est faux. On dirait qu’en faisant bon marché de sa critique, il prend d’avance ses sûretés contre celle d’autrui. On lui demandait un jour comment il s’était fait tant d'amis, et si peu d’ennemis : « En trouvant tout possible, répondit-il, et que tout le monde a raison. » Dans l 'Hpitre dédicatoire qui précède le Jugement de. Plut un sur la querelle des anciens et des modernes, il a développé ce principe de la tolérance illimitée :

« Je vous ai dit qu’il n’y avait rien de plus inutile ni en même temps de plus aisé que de faire des critiques. Critiquez tout ce qu'il vous plaira. Faites-vous revenir quelqu’un de son premier jugement? Personne du monde. Et puis, pourquoi ferait-on revenir les gens? Leur premier jugement a souvent été fort bon, et s’il ne l’a pas été, ils reviennent d’euxmêmes avec un peu de temps.... Tout paresseux que je suis, je voudrais être gagé pour critiquer tous les livres qui sa font. Quoique l’emploi paraisse assez étendu, je suis assuré qu’il me resterait encore du temps pour ne rien faire. »

C’est parler de la critique avec dégagement. Mais comme, après avoir écrit ces lignes, Fontenelle consacra plusieurs ouvrages à critiquer des opinions établies en littérature, et différentes des siennes, je suivrai son exemple plutôt que ses préceptes.

La première escarmouche de Fontenelle contre les anciens, ce furent les Dialogues des Morts (1683). Dans ce petit ouvrage très-agréable, où Fontenelle rapprochait avec une certaine affectation d’imprévu des personnages de siècles et de caractères différents, il prêtait à ses acteurs des pensées philo-

sopliiqucs singulièrement justes, d’un tour aisé, et hardi, qui annonçaient de bonne heure l’esprit le plus libre et le plus pénétrant. Les héros antiques ou modernes de Fontenelle, dans leurs entretiens souvent subtils et maniérés, laissent échapper, comme sans y prendre garde, des vues rapides qui portent loin. Le défaut de ces dialogues, c’est que l’auteur parait derrière tous ses personnages. 11 en tient les fils; il pense et parle pour eux. Dans le dialogue d'Ésope et d’Homère, Ésope représente 'd’abord les idolâtres d’Homère, qui lui prêtent partout des allégories profondes. Homère se défend d’avoir eu tant d’esprit ; il affirme qu’il n'a pas entendu prêcher comme le croient ses admirateurs : « Quoi, dit Ésope (c’est Fontenelle qui prend la parole), ces dieux qui s’estropient les uns les autres, ce foudroyant Jupiter qui, dans une assemblée de divinités, menace l’auguste Junon de la battre, ce Mars qui étant blessé par Diomède, cric, dites-vous, comme neuf ou dix mille hommes, et n’agit •pas comme un seul (car au lieu de mettre tous les Grecs en pièces, il s’amuse à s’aller plaindre de sa blessure à Jupiter), tout cela eiil été bon sans allégorie? — Pourquoi non, répond Homère, et Homère, c’est encore Fontenelle, qui prête à l’auteur de l’Iliade la théorie du scepticisme le plus intrépide :

« Vous vous imaginez que l’esprit humain n'aiine que le vrai ; détrompez-vous. L’esprit humain et le faux sympalhi- Jasent extrêmement. Si vous avez la vérité à dire, vous ferez fort bien de l’envelopper de fables; elle en plaira beaucoup plus... Le vrai a besoin d’emprunter la figure du faux pour être agréablement reçu dans l’esprit humain ; mais le faux y entre bien sous sa propre ligure, car c'est le lieu (le sa naissance et sa demeure ordinaire , et le vrai y est étranger. » Fontenelle est là tout entier. La conclusion du dialogue est charmante. Ésope s’effraye de celte disposition de l'esprit humain, qui prend si facilement le faux pour le vrai. Cela • me fait trembler, dit-il. Je crains furieusement que l’on croie que les bêtes aient parlé comme elles font dans mes

apologues, ipais si l’on a bien cru que les dieux aient pu tenir les discours que vous leur avez prélés, pourquoi ne croira-t-on pas que les bêles aient parlé de la manière dont je les ai lait parler? Homère lui répond : Eli ! ce n’est pas la même chose. Les hommes veulent bien que les dieux soient aussi fous qu’eux'), mais ils ne veulent pas que les lié tes soient aussi sages.

Dans le dialogue entre Érasistrate et Harvey , Fontencllc étaj blit le progrès des connaissances humaines dans les sciences; I on sent, en passant de Saint-Sorlin à lui, qu’on vient de quitter un rêveur, et qu’on rencontre un philosophe. Déjà Fontenelle suggère à Perrault des idées sur les sciences et sur les arts que celui-ci développera dans ses Parallèles sur la science et sur les arts. Fontenelle sc peint encore dans ce dialogue avec beaucoup de grâce cl d’esprit :

J’avoue, dit Érasistrate, que les modernes sont meilleurs physiciens que nous, ils connaissent môme la nature, mais ils ne sont pas meilleurs médeoins... Nous voyons venir ici tous les jours autant de morts qu’il y en est jamais venu. — Il serait étrange , répond Harvey, qu’en connaissant mieux l’homme, on ne le guérit pas mieux. A ce compte pourquoi s’amuser à perfectionner la science du corps humain? Il vaudrait mieux laisser là tout. — Érasistrate : On y perdrait des connaissances fort agréables. — Voilà encore Fontenelle. Tout chez lui se tourne en idée. O spiritvs.’ pourrait-on dire de cet élève de Descartes, comme Gassendi disait du maître. Il ne voit dans les choses que ce qui touche l’esprit. Il croit aux progrès des connaissances; il ne croit guère au prolit que l’homme peut en tirer, et il ne s’en inquiète pas : « Pour ce qui est de l’utilité, je crois que découvrir un nouveau conduit dans le corps de l’homme, ou une nouvelle étoile dans le ciel, c’est bien la même chose. » II y a une certaine mesure de connaissances utiles que les hommes ont eue de bonne heure, à laquelle ils n’ont guère ajouté et qu’ils ne passeront guère... — Le reste, c’est le luxe de l’esprit, que

Fonlenellc prise beaucoup, mais comme luxe, et sans se faire illusion sur son utilité. Le progrès des connaissances ne donne pas aux hommes de nouveaux plaisirs, Raymond Lulle, plus loin, le démontre à Apicius; il ne les rend pas meilleurs, Montaigne le prouve très-spirituellement & Socrate. Dans ce dernier dialogue, l’un des plus sérieux de Fontenellc, il côté du tableau piquant de la permanence des vices humains, on voit reparaître, mais cette fois avec plus de précision et de finesse, cette idée sur la permanence des forces de la nature, que nous avons déjà rencontrée dans Saint-Sorlin. Montaigne vient de dire à Socrate, que les hommes dégénèrent, que les connaissances qu'ils ont acquises ne leur servent A rien ; ils sont faits comme les oiseaux qui se laissent prendre sous le filet où l’on a pris mille oiseaux de leur espèce. Il n’y a même plus de ces grandes Ames vigoureuses et roides de l’antiquité, des Aristide, des PUocion, des Socrate.

SOCRATE

Prenez garde , l’antiquité est un objet d’une espèce particulière : l’éloignement la grossit. Si vous eussiez été comme Aristide, Phocion , Périclès et moi , puisque vous voulez me mettre do ce nombre , vous eussiez trouvé dans votre siècle des gens qui nous ressemblaient. Ce qui fait d’ordinaire qu’on est si prévenu pour l’antiquité , c’est qu’on a du chagrin contre son siècle, et l’antiquité en profite. On met les anciens bicnhautpour al«iissersescontemporains.Quand nous vivions, nous estimions nos ancêtres plus qu’ils ne méritaient, cl A présent notre postérité nous estime plus que nous ne méritons; mais et nos ancêtres et nous et notre postérité , tout cela est bien égal , et je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux , pour qui le regarderait d’un certain œil ; car c’est toujours la même chose.

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