I. Ecrivains du siècle de Louis IIY , p. i
des folies, ce qui domine chez elle, c’est le bon sens, et la preuve, c’est que personne ne juge mieux que la France ses propres travers, personne ne blâme plus sévèrement ses fautes qu’elle-même; elle les commet avec son caractère qui est fantasque ; elle les juge et les regrette avec son esprit qui est sensé. Les orgies d’imagination où nous nous abandonnons parfois ne prouvent rien contre la sobriété naturelle de notre tempérament : nous ressemblons à ces gens rangés qui se dérangent une fois par an, la veille du mercredi des Cendres. Ce tempérament d’esprit n’est pas précisément celui qui fait les poètes. Aussi rencontre-t-on dans notre histoire des époques tout entières où le public confond la poésie avec la versification. Si l’on s’est élevé si vivement contre La Motte et Fontenelle, c’est qu’ils ont eu l’imprudence de nier théoriquement la poésie dans leurs dissertations, au lieu de se borner à une négation pratique dans leurs vers. Tant qu’ils n’eurent pas la prétention de dogmatiser et de décréter pour ainsi dire la poétique de la prose, on leur pardonna, que dis-je? on les admira. Mais quand ils eurent tiré la conséquence logique de leur méthode, et conclu ouvertement que la prose pure et simple valait mieux que la poésie, les Aristarques du temps se fâchèrent, et La Harpe déchaîna contre eux les tonnerres de l’Athénée. La Motte et Fontenelle avaient raison pourtant. La prose vaut mieux que la poésie, telle qu’ils la comprennent. Seulement ils ont tort de prendre pour la poésie ce qui n’en est que l’ombre , et d’argumenter en conséquence. Leur conclusion est juste, mais leur prémisse est fausse. La critique du xviii* siècle admettait leur prémisse ; elle prenait la poésie de La Motte et de Fontenelle pour la poésie, et elle attaquait leur raisonnement, qui était inattaquable. L’histoire littéraire est pleine de ces méprises. J’arrive à l’exposition des idées de Fontenelle.
Les Réflexions sur la poésie sont précédées d’un article que Fontenelle fit insérer dans le Mercure de janvier |6?&, C'est une allégorie assez bizarre, intitulée : Description de l'empire
de la poésie. Cet empire est un pays très-peuplé, dit l’auteur; il est divisé en haute et basse poésie; la haute poésie est habitée par des gens graves, mélancoliques et refrognés. Elle a pour capitale le poème épique. Les montagnes de la tragédie sont aussi dans le pays de la haute poésie ; deux rivières l’arrosent : l’une, la rivière de la riinc , qui prend sa source au pied des montagnes de la rêverie; l’autre, la rivière de la raison, qui coule loin de la première et à une grande distance de la forêt du galimatias. — Rien d'intéressant dans cette fiction, si ce n’est un passage : « Entre la haute et la basse poésie, il y a des solitudes qu’on appelle les déserts du bon sens. 11 n’y a point de ville dans celte grande étendue de pays, mais seulement quelques cabanes assez éloignées les unes des autres. Peu de gens s’avisent d’y aller demeurer. » C’est dans une de ces cabanes qu’a prétendu se loger Fontenelle; c’est de là qu’il a médité sur la poésie, et qu’il l’a si mal comprise. Je n’entreprendrai pas la réfutation de sa théorie. La Harpe s’y est dévoué, dans son Cours de littérature, avec une insistance et une sévérité qui ne laissent rien à désirer '. Je veux seulement rappeler quelquesuns de ces paradoxes qui feront mieux comprendre les jugements de l'allié de Perrault. Fontenelle attribue à la ^poésie deux origines : la première, la nécessité de graver les lois dans la mémoire des hommes, alprs que l’écriture n’était pas inventée; la seconde, l'imitation du chant des oiseaux. Il assigne deux causes au charme de la poésie : la musique du discours mesuré et le plaisir de la difficulté vaincue. Il n’y découvre absolument rien autre chose, c’est-à-dire qu’il ne considère que la partie matérielle de l’art, et qu’il prend la versification pour la poésie. 11 mentionne bien en passant le plaisir que procurent à l’esprit les grandes images, et l’on peut croire qu’il va parler de l’imagination ; mais il a soin d’ajouter que de toutes les images les plus belles et les seules
La Harpe, lycée , III'' partie, XVIII* siècle, Poésie.
vraiment neuves, ce sont les images spirituelles, autrement dit les pensées, et il en donne cet exemple : Quand La Motte appelle les flatteurs :
Idolâtres tyrans des rois,
ou qu’il dit :
Et le crime serait paisible Sans le remords incorruptible Qui s'élève encor contre lui,
les expressions idolâtres, tyrans, remords incorruptibles, sont des images spirituelles. Il serait plus vrai de dire qu’elles ne sont nullement des images. Mais Fontanelle les préfère à toutes les autres, parce quelles offrent une combinaison d’idées plus nouvelle et plus utile. Plus de gens diront : la diligente abeille, que le remords incorruptible. Fontenelle conclut à l’emploi des images spirituelles dans la poésie ; en d’autres termes, la poésie n’est pour lui qu’une forme du bel esprit et de la philosophie.
Au-dessus des images spirituelles il y a des images plus spirituelles encore, placées dans une région où l’esprit humain ne s’élance qu’avec peine : ce sont les images de l’ordre général de l’univers, de l’espace, du temps, des esprits, de la divinité; elles sont métaphysiques; on pourrait les appeler intellectuel les pour les distinguer de celles qui ne sont que spirituelles. Fontenelle regarde cette poésie métaphysique comme le plus grand effort de l’esprit humain : peu d’esprits en seraient capables, peu de lecteurs la goûteraient ; mais qu’importe? elle serait le vrai chef-d’œuvre poétique par excellence. Il cite, comme un des modèles de poésie intellectuelle, cette strophe prodigieuse de La Motte :
La nature est mon seul guide;
Représente-moi le vide A l’infini répandu;
Dans ce qui s’offre à ma vue J'imagine l'étendue,
Et ne vois que l’étendu.
et cette autre :
La substance de ce vide Entre ce corps supposé Se répand comme un fluide :
Ce n’est qu’un plein déguisé I
Fontenelle ne voit pas qu'à force de spiritualiser la poésie, la poésie n’existe plus; il en fait une idée pure, une idée —►rationnelle, une algèbre de la pensée. La poésie n’est pas une idée pure, c’est l’homme même avec toutes les facultés de —“son esprit, avec tous les sens de son corps, et c’est là ce qui fait sa beauté. « La poésie, a dit M. de Lamartine, c’est l’in— I carnation de ce que l’homme a de plus intime dans le cœur, de plus divin dans la pensée , dans ce que la nature a de plus magnifique, les images, cl de plus mélodieux, les sons. Elle est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière; et voilà pourquoi c’est la langue complète, la langue par excellence, qui saisit l’homme par son humanité tout entière, idée pour l’esprit, sentiment pour l’âme, image pour l’imagination, et musique pour l’oreille'. » Fontenelle faisait de la poésie le chiffre des idées métaphysiques : c’était la tuer, et les poètes le sentaient bien. J. B. Rousseau disait spirituellement de La Motte, qu’il représentait récitant ses odes sur le Parnasse devant Apollon et les Muses :
Ces odes-là frisent bien le Perrault
Lors Apollon bâillant à bouche close :
Messieurs, dit-il, je n’y vois qu’un défaut,
C’est que l’auteur devait les faire en prose!...
La conséquence était naturelle; elle fut rigoureusement acceptée, et La Motte, en bon logicien, soutint, on le sait, que la poésie lyrique pouvait exister en prose, sans l’embarras inutile des vers , aux grands éclats de rire de Rousseau ,