‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 62 sur 166 · I. Des destinées de la l'oisic · texte numérisé non relu

I. Des destinées de la l'oisic

qui n’avait cru faire qu’une épigramme, et qui avait fait une prophétie.

Avec de telles idées sur la poésie, il est clair que Fontenelle ne peut goûter beaucoup les anciens, qui ne sont en vers ni “"de beaux esprits, ni des métaphysiciens, et dont les images matérielles blessent l’intellect du philosophe. Dans des Remarques sur le théâtre grec, que Trublet voulait donner à Diderot pour Y Encyclopédie, et que Diderot refusa par respect pour les anciens, le calme Fontenelle s'échauffe jusqu’à dire « que les Grecs étaient des rhéteurs; que la descrip- '““’fion d’Hercule faisant bonne chère, dans Alceste, est si burlesque, qu’on dirait d’un crochetcur qui est de confrérie; qu’on ne sait ce que c’est que le Prométhée d’Eschyle; qu’Eschyle est une manière de fou. » Ce sont là de gros mots tout étonnés de se rencontrer sous la plume paisible d’un philosophe aussi poli.

Fontenelle, comme beaucoup de poètes, ne découvrit qu’après coup les règles du genre où il s’exerçait, et les tira de ses œuvres. Sa théorie de la poésie pastorale est celle de sa propre nlanière, la théorie de l’églogue spirituelle et ga- * lante, qu’il prit pour la théorie du naturel dans la bucolique, parce que les idées seules y sont raffinées, et qu’il confond la . simplicité des termes avec celle des sentiments. Une des plus agréables pastorales de Fontenelle, c’est l’églogue d’Atis et Lycidas.

Trois jours s’étaient passés, trois jours qu’avaient perdus Et Delphire et Damon qui no s’étaient point vus;

Leurs troupeaux jusqu’alors confondus dans la plaine.

Tristement séparés ne paissaient qu'avec peine.

Tandis que le berger ne songeait qu'à choisir Les lieux, les sombres lieux où l’un rêve à loisir, - L3 bergère affectait de paraître suivie Des plus jeunes bergers dont elle fut servie;

Mais elle était distraite, et des soupirs secrets Allaient après Damon jusqu’au fond des forêts.

Vois de quelle rigueur était celte bergère :

Damon lui déroba quelque faveur légère;

Ifi/, HISTOIRE DE LA QUERELLE

Soudain il fut banni dans un premier courroux....

Peut-être un peu plus tard l'ordre eût été plus doux.

Un soir que les troupeaux, sortant du pâturage,

D’un pas tardif et lent marchaient vers le village,

Et que tous les bergers chantaient, à leur retour,

-- Les douceurs du repos qui suit la lin du jour,

Delphire qui, malgré l'ombre déjà naissante,

Vil Damon d’aussi loin que peut voir une amante.

S’arrêta sur sa route, et prit soin d’y chercher L’endroit le plus obscur où l’on se pût cacher.

-Rêveur, triste et rempli d’un air de nonchalance,

Tel qu'on peut souhaiter un amant dans l'absence,

Il laissait ses brebis errer en liberté,

Et son hautbois oisif pendait à son côté.

Delphire en fut touchée, et, pour être aperçue,

Elle ht quelque bruit; il détourna la vue,

Et quand vers la bergère il adressa ses pas,

Elle le reçut mal, mais elle ne fuit pas '

Voilà, selon Fontenelle, le modèle de l’églogue ; et comme on n’en saurait démêler tous les mérites au premier coup d’œil, il a développé lui-méme le secret de cette nouvelle poésie, si différente de la poésie des anciens *.

Le grand tort des faiseurs d’églogucs, d’après Fontenelle , c’est de croire ou qu’il faut peindre les bergers tels qu’ils sont,

u qu’il faut les élever tout à fait au-dessus de leur condition et de leur caractère. Qu’esl-ce qui platt dans la représentation delà vie pastorale? C’est la tranquillité qu’on se figure y être attachée; c’est le charme qu’on goûte dans l’oisiveté dont on y jouit, et le peu qu’il en coûte pour y être heureux ; ce n’est pas le soin de garder des moutons, de les voir paître, et de parler du ménage de la campagne. 11 faut donc éviter de donner aux bergers trop de bassesse en les peignant comme ils sont, ou trop d’élégance en les peignant comme des gens du monde. C’est le défaut de Tliéocrite et de Virgile. Théocritc allernalivement élève ses bergers au-dessus de leur génie

t. Fontenelle, Poésies Pastorales, |i ïj.

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