‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 71 sur 166 · ParaU. , t. II . p · texte numérisé non relu

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jouement, la simplicité ou la parure, tout cela est purement arbitraire : c’est tantôt plus, tantôt moins, selon l’humeur des auditeurs, selon le goût et la mode du siècle*. En d’autres termes, Perrault n’admet de règle que pour le fond des choses : la forme, le style, le goût, pure convention. ' Il y a le vrai et le faux, le droit et le courbe, le carré et le perpendiculaire ; cela est de tous les temps, et tout le monde le sent. Mais le beau’et le laid, la grâce et la difformité, l’agréable et le désagréable, ce sont des conventions et des caprices, c’est ce qu’on nomme le goût qui n’est autre chose qup la mode. Il s’ensuit naturellement qu’il ne faut pas alléguer le style ni le goût, quand on veut prouver la supériorité des anciens, car d’après la thèse de Perrault, ce qui a plu de leur temps peut déplaire aujourd’hui, et il n’y a pas lieu d’asseoir un jugement sur les beautés mobiles de la forme. Reste le fond; or, comme pour le fond, pour ! la partie positive et matérielle des arts , pour le nombre et la justesse des idées, les modernes l’emportent sur les anciens, il est évident que leur architecture, leur statuaire, \ leur peinture, sont supérieures , aussi bien que leur éloquence. Le palais d’Auguste, dit-on, n’avait pas de vitres : qu’on lui compare la colonnade du Louvre. En architecture, Perrault ne cite que les monuments de son siècle, comme en peinture il tire plus volontiers ses exemples des œuvres de Lebrun qu’il met au-dessus de Paul Véronèse et de Raphaël ’. Si novateur qu’il soit, il borne volontiers son horizon ; il ne sort guère de Paris ou de Versailles, il méprise l’architecture gothique. Au Panthéon, au temple d’Éphèsc, au Colisée, au théâtre de Marcellus, à l’arc de Constantin, il oppose la façade du Louvre, ce qui est d’un bon frère, et ne songe pas un instant à la cathédrale de Bourges et à Notre-Dame de Paris. Il n’aiine pas plus le gothique que ne l’aiment Fénelon et La Bruyère. Il est tout en-

I Paratl. , t. 111 p. 49. — 2 Ibid. , t. I". p. 200 et suit.

lier de son siècle, par ses admirations comme par ses dédains.

Maisàqueltilrediscuterai-jelesunesetlesautres? Perrault m’a désarmé d’avance en récusant le goût. Je ne veux pas en- V treprendre la défense du goût, peu sérieusement attaqué. Une Jr seule réflexion. 11 y a deux sortes de goûts, comme il y a deux sortes de beautés : un goût passager, mobile, arbitraire, qui varie avec le caractère des hommes, avec le génie particulier desépoqueset des peuples, et qui correspond aux beautés passagères des choses; un goût invariable, certain, impératif, qui correspond à ces beautés éternelles que Perrault lui-inème a reconnues. On ne sait, en vérité, commentla distinction des deux sortes de beautés ne l'a pas conduit à celle des deux sentiments qu’elles éveillent et qui les jugent. Il y a dans les arts des convenances permanentes qui ne dépendent ni du temps, ni du génie des nations, ni du tour particulier de chaque esprit, ni de la mode qui règne, convenances que la nature établit, et non la société. Le goût mobile et variable, le seul que reconnaisse \ Perrault, est celui qui s’attache aux convenances accidentelles que règle la société, et qui changent avec elle; c’est le goût qu’on peut nommer artificiel, parce qu’il ne dépend que de circonstances locales et temporaires que l’homme fait lui-

même et défait tour à tour. Mais ces convenances éternelles

établies par la nature, c’est le goût qu’on peut appeler naturel qui les juge; et j’entends par là le sentiment inné dans tous les hommes de tous les temps, cette conscience de l’esprit dont le germe se cache dans les natures les plus incultes, que l’éducation développe, et que l'extrême civilisation corrompt quelquefois. Quand on s’est asservi aux bienséances convenues du goût artificiel, on a grande peine à en affranchir son esprit et à découvrir, sous les règles superficielles inventées par la société, la loi simple et naïve du goût naturel. Combien il en coûte d’efforts pour s’arracher à ces habitudes de noblesse, de dignité, de recherche, qui sont comme l’atmosphère où l’esprit s’est efféminé! Perrault n’a pas

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rompu sa chaîne ; il a jugé les anciens, en esclave du goût artificiel, voilà l’origine de toutes ses méprises, de toutes ses j injustices. Il a pris le goût de son siècle pour règle et pour modèle, et il s’est formé l’idée de la souveraine perfection \ d’après la cour de Louis XIV. S'il tourne en ridicule les jardins d’Alcinoüs, c’est qu’ils ne ressemblent pas aux Tuileries. Étrange inconséquence de prendre pour règle exclusive le goût de son temps, quand on n’adinet rien d’absolu dans le goût.

Enfin, Perrault place au nombre des beautés éternelles de l’éloquence les raisons solides et convaincantes, les déductions exactes et suivies, l’encbainement régulier des idées, en un mot, tout ce qui regarde le vrai, et il relègue parmi les beautés accidentelles et arbitraires tout ce qui regarde lé beau. Avec plus de réflexion il aurait vu qu’en vertu de son principe il devait assigner le caractère de mobilité bien plus à ce qui dépend du vrai qu’à ce qui relève du beau. En effet, grâce aux perpétuelles acquisitions de l’esprit humain depuis l’antiquité, si nous l'emportons sur les anciens, c’est surtout par une possession plus ample de la science et de la vérité, c’est par notre manière de penser, bien plus encore que par notre manière de sentir. Quoique les sentiments humains se soient étendus depuis l’antiquité, le progrès de notre esprit a été plus grand que celui de notre âme. Il est difficile de contester à Perrault que les anciens avaient moins d'idées que ! nous. Mais qui oserait affirmer que nous avons plus de goût j que les anciens? Les opinions littéraires du genre humain offrent moins de variété que ses opinions philosophiques. Les hommes diffèrent encore plus dans leur manière de comprendre le vrai que dans leur manière de sentir le beau. Blair, dans sa Rhétorique, fait une réflexion d’une grande justesse : « En matière de raisonnement, les hommes peuvent rester longtemps plongés dans l’erreur : des raisonnements plus solides les en feront sortir. Une proposition fondée sur une science, sur des connaissances ou sur des faits, peut être réfutée par une science plus étendue, des connaissances plus

exactes, ou des faits mieux prouvés. Voilà pourquoi un système quelconque de philosophie ne reçoit aucune sanction de son antiquité ni du grand nombre de personnes qui l’ont embrassé. Il est naturel de penser que si le monde, en vieillissant, ne devient pas plus sage, il devient au moins plus instruit; et en supposant qu’il fût incertain lequel d’Aristote ou de Newton était un plus grand génie, il est du moins constant que la philosophie du second l’emporte sur celle du premier, parce que Newton profita de découvertes plus récentes qu’ Aristote ne put connaître. Mais il en est tout autrement en matière de goût. Le goût n’est point lié au progrès des sciences ou à l’étendue des connaissance^ humaines : il est tout entier dans le sentiment. On voudrait vainement redresser les erreurs que les hommes commettent en fait de goût, comme celles qu’ils commettent en philosophie; carie sentiment universel est en même temps le sentiment naturel, / et il est vrai, par cela seul qu’il est naturel. La réputation de Ylliade et de Y Enéide est donc établie depuis la publication de ces poèmes; celle d’Aristote et de Platon remonte aussi haut, et cependant tout le monde est admis à combattre leur philosophie’. »

J’aurais bien d’autres objections à élever contre Perrault; nous les retrouverons sous la plume de scs adversaires. J’ai dû surtout réfuter, parmi ses idées, celles qui, malgré leur généralité et leur importance, ont été le moins combattues par ses contemporains, les partisans des anciens, comme si, dans la surprise de l’assaut, ils n'avaient pas aperçu d’abord les points les plus vulnérables de l’ennemi.

Le trouble des anciens et leur indignation furent profonds, en effet, quand parut le premier volume des Parallèles: on s’en aperçoit à la préface du second. Perrault annonce qu’il change de plan ; il avait dessein de montrer l’avantage que les modernes ont sur les anciens dans les sciences, et de réserver

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