‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 73 sur 166 · I . Sat. vu , vers 22G · texte numérisé non relu

I . Sat. vu , vers 22G

Perrault est plus heureux quand il répond au reproche d’envie : « Voilà, dit-il spirituellement, une espèce d’envie bien singulière. Jusques ici on avait cru que l’envie s’acharnait sur les vivants et épargnait les morts; aujourd’hui l’on dit qu’elle fait tout le contraire. Cela n’est guère moins étonnant que d’avoir le cœur au côté droit; et il faut que ces messieurs aient tout changé dans la morale , comme Molière disait que les médecins avaient tout changé dans l’anatomie. Je voudrais qu’on choisit un homme désintéressé el de bon sens, et qu’on lui dit que, parmi les gens de lettres qui sont à Paris, il y en a de deux espèces : les uns qui trouvent que les anciens auteurs, tout habiles qu'ils étaient, ont fait des fautes où les modernes ne sont pas tombés ; qui, dans cette persuasion, louent les ouvrages de leurs confrères et les proposent comme des modèles aussi beaux et presque toujours plus corrects que la plupart deccux qui nous restent de l’antiquité; les autres qui prétendent que les anciens sont inimitables et infiniment au-dessus des modernes, et qui, dans cette pensée, méprisent les ouvrages de leurs confrères, les déchirent en toute rencontre et par leurs discours et par leurs écrits. Je voudrais, dis-je, qu’on demandât à cet homme désintéressé et de bon sens quels sont les véritables envieux de ces deux espèces de gens de lettres ; je n’aurais pas de peine à me ranger à son avis. Ceux qui nous ont appelés envieux n’ont pas pensé à ce qu’ils disaient. On a commencé par nous déclarer nettement que nous étions des gens sans goût et sans avtorité. On nous reproche aujourd’hui que nous sommes des envieux ; peut-être nous dira-t-on demain que nous sommes des entêtés et des opiniâtres. » Perrault termine cette seconde préface comme la première, par un quatrain qui atteint Boileau :

L'agréable dispute où nous nous amusons Passera sans finir jusqu’aux races futures:

Nous dirons toujours des raisons,

Ils diront toujours des injures.

ta

Enfin on avait adressé de toutes parts à Perrault une objection qu’il juge sérieuse, car il essaye de la réfuter longuement dans son troisième dialogue. « Les modernes, avait-on dit, ne savent ni le grec ni le latin; ils jugent des auteurs par les traductions; ils sont condamnés à juger mal. » Perrault répond d'abord en insinuant qu’il n’ignore ni le latin ni le grec. « Vous savez parfaitement le grec et le latin, dit le Président à l’Abbé, » et l’on se souvient que l’Abbé c’est Perrault. Il y a là quelque prétention. Perrault ne sait que très-peu de grec ; quant au latin, il en possède ce qu’en a pu retenir un homme du monde qui a l’esprit curieux, qui a fait des études satisfaisantes et qui, « s’étant trouvé capable d'emplois considérables, y a occupé les plus belles années de sa vie, ce qui l’a empêché d’apprendre parfaitement les langues anciennes, partage ordinaire de ceux qui ne peuvent rien faire de mieux. » C’est Perrault qui dit cela, toujours à l’adresse des robes noires1. Qu’importe d’ailleurs? Non-seulement, selon l’Abbé, il est permis de juger, mais on juge mieux les auteurs dans une traduction que dans le texte. ) Cette thèse singulière, Perrault l’appuie sur des raisons plus , ingénieuses que persuasives. La première, c’est que l’on comprend toujours moins bien un auteur que le traducteur qui ■ s’est appliqué et a réussi à le bien traduire ; la seconde, c’est que le traducteur vous expose, sinon le style, au moins les sentiments et les pensées de l’original aussi distinctement que l’original lui-même. Longin, ajoute Perrault avec une bonne grâce habile, n’a rien perdu en passant par les mains de M. Despréaux. La troisième raison, c’est que nous prononçons ' fort mal le latin et le grec, que nous leur ôtons par là leur douceur et leur harmonie, et que nous privons ainsi les auteurs originaux de leurs beautés naturelles. Il vaut donc mieux les lire dans des traductions qui , par la mélodie du français, nous donnent une idée de celle du latin et

l. T. Il p. 114.'

du grec. Si, malgré ces arguments, on persiste à soutenir la nécessité de lire les auteurs dans l’original pour les bien juger, c’est pure vanité ou pure politique : pour ne pas perdre le privilège de savant dont on se targue, et pour conserver le droit de récuser le témoignage de bon nombre de gens d'esprit. A ces raisonnements de l’Abbé, très-amplement étalés, le Président , défenseur des anciens, a la bonhomie de ne rien répliquer. Cet adversaire trop discret ne répond môme pas que l’Abbé se fait la partie trop belle en prétendant qu’on a le droit de juger un auteur par une traduction, bien que la traduction ne puisse donner une idée de son style. Qu’est-ce que le style aux yeux de Perrault? Nous l’avons vu plus haut :

. une beauté arbitraire et fugitive, à peine une beauté. Qu’im- : porte donc que la traduction ne puisse reproduire le style?

Elle retrace les sentiments et les idées de l’auteur, cela suffit, domine si le style n’était pas l'homme même, la moitié de l’orateur, presque tout le poète! Le raisonnement de Perrault est de la dernière faiblesse. 11 y insiste cependant. Il abandonne complètement la question de la forme, ce qui le met à x son aise et le dispense de tenir compte des conditions de climat, de civilisation, de religion, de politique, qui exercent une si grande influence sur le goût et sur l’imagination des peuples. 11 ne s’occupe que du fond des sentiments et des pensées. Dans ce champ restreint il rencontre des idées justes et fines qui ont échappé à Desmarets. Il indique, avec une précision élevée, le progrès qu’ont fait, pour le fond des sentiments, l’éloquence et la poésie. C’est une des meilleures pages de ses Parallèles.

« Le cœur de l'homme, qu'il faut connaître pour le persuader et pour lui plaire, est-il plus aisé à pénétrer que les secrets de la nature, et n’a-t-il pas été de tout temps regardé comme le plus creux de tous les abîmes où l’on découvre tous les jours quelque chose de nouveau, et dont il n’y a que Dieu seul qui puisse sonder toute la profondeur? Comme les anciens connaissaient en gros, aussi bien que nous, les sept

planètes et les étoiles les plus remarquables, mais non pas les satellites des planètes et un grand nombre de petits astres que nous avons découverts, de même ils connaissaient en gros, aussi bien que nous, les passions de l’àme, mais non pas une infinité de petites affections et de petites circonstances qui les accompagnent, et qui en sont comme les satellites; ce n'a été que dans ces derniers temps que l’on a fait et dans l'astronomie et dans la morale, ainsi qu’en mille autres choses, ces belles et curieuses découvertes. En un mot, I comme l’anatomie a trouvé dans le cœur des conduits, des valvules, des libres, des mouvements et des symptômes qui ont échappé à la connaissance des anciens, la morale y a trouvé des inclinations, des aversions, des désirset des dégoûts que les mêmes anciens n’ont jamais connus. Je pourrais vous faire voir ce que j’avance en réunissant toutes les passions l’une après l’autre, et vous convaincre qu’il y a mille sentiments délicats sur chacune d’elles dans les ouvrages de nos auteurs, dans leurs traités de morale, dans leurs tragédies, dans leurs romans et dans leurs pièces d’éloquence, qui ne se rencontrent point chez les anciens. »

L’idée est juste, et incomplète cependant, car Perrault, plus philosophe que Desmarets, n'insiste pas assez sur les découvertes du christianisme dans l’âme humaine. Il oublie aussi que, tout en disposant d'instruments moins parfaits, on peut être un plus grand artiste, et que les anciens, précisément parce qu'ils avaient moins de ressources que nous, et connaissaient moins bien l’âme humaine, méritent d'autant plus de louanges pour l'avoir si bien dépeinte.

Perrault, dans ses raisonnements, pèche souvent par omission. C’est un esprit qui perce droit devant lui ; mais tandis qu’il pousse en avant, il n’aperçoit pas autour de lui bien des idées qui moditicraient son argumentation. Il a plus de pénétration que d’étendue. Pour démontrer dans son troisième Dialogue que l’éloquence des modernes est supérieure à celle des anciens, il commence par établir qu’il y a plu-

sieurs manières d’être éloquent , et que l’éloquence n’a pas besoin, pour plaire, d’être vêtue à la grecque, comme , Démoslhène, ou à la romaine, comme Cicéron. Tandis qu’il déduit son raisonnement , n’ayant en vue que la conclusion qu’il médite, à savoir qu’il peut y avoir autant d’excellents orateurs qu’il y a de manières d’être éloquent, il oublie une considération capitale dans un tel sujet : c’est que l’éloquence a besoin, pour se produire dans tout son éclat, d’une tribune qui en est le théâtre, d’événements qui en sont le sujet, d’une liberté publique qui en est la condition. Ce n’est que longtemps après, en parlant du Dialogue des orateurs , qu’il avisa que le Forum , chez un peuple libre , était un lieu plus favorable à l’éloquence qu’une salle d’audience devant des juges. Mais, en revanche, « les prédicateurs chrétiens, dit-il, sont dans des conditions oratoires plus belles que les orateurs anciens, parce qu’il est plus beau et plus difficile de décider le pécheur à combattre ses vices, que le peuple à faire la guerre à l’ennemi. » De plus on a, au xvir siècle, en France, bien plus de ressources pour étudier l'éloquence qu’autrefois à Rome ou à Athènes. Les anciens voyageaient au loin; ils allaient s’asseoir dans l’école de quelques rhéteurs et de quelques philosophes dont la science était bornée. Les modernes, sans se déranger, s’établissent dans une bibliothèque, où les philosophes et les orateurs de tous les temps et de tous les pays sont à leur commandement.

« Les anciens orateurs sont des gentilshommes de campagne qui, ayant à régaler une grande compagnie de leurs amis, ne peuvent leur donner que ce qu’ils ont dans leur basse-cour, le gibier de leur chasse et les fruits de leur jardin; les orateurs modernes sont des grands seigneurs qui ont à leur disposition tous les jardins de Paris pour traiter magnifiquement leurs convives. » Quel malheur pour Cicéron et pour Démoslhène de n’avoir pas été les contemporains de Perrault !

Le quatrième Dialogue roule sur la poésie. Perrault se promet de triompher encore mieux des anciens sur ce terrain

que sur celui de l’éloquence. 11 commence par définir la poésie : une peinture agréable qui donne un corps, une âme, du sentiment et de la vie aux choses qui n’en ont point. Il distingue deux sortes d’ornements à l’aide desquels la poésie anime et embellit toutes choses : les uns naturels et communs à toutes les nations du monde, comme le sentiment, les passions, la parole, le raisonnement qu’on attribue aux choses qui n’en ont point ; les autres artificiels et qui n’ont d’usage qu’en de certains pays, comme les divinités que les anciens ont introduites dans leur poésie, comme les anges et les démons qu’on mêle dans les poèmes chrétiens. Les ornements de cette espèce font une grande beauté dans un ouvrage, mais ils ne sont pas de l’essence de la poésie, qui peut s’en passer sans cesser d'èlre poésie. Perrault cite, à l’appui de cette assertion, la poésie des psaumes de David, une des plus belles qui aient jamais été, et où le poêle ne se sert d’aucune de ces images tirées de la religion. Il en conclut que les anciens ne peuvent pas se prévaloir de leur mythologie pour prétendre à la supériorité, puisque les divinités païennes peuvent être remplacées dans les vers par les anges du ciel chrétien , et que d’ailleurs la poésie se passe des uns et des autres. Elle peut également les admettre, ajoute Perrault, avec impartialité : l’usage de la fable est agréable, l’usage des anges et des démons est légitime. Et comme le Président allègue ici, d’après Boileau, que c’est une irrévérence de mêler aux jeux de la poésie la majesté de ces personnages chrétiens, l’Abbé répond au Président, c’est-à-dire à Boileau : « La poésie est un jeu d’esprit quand on s’en sert pour se jouer ; mais dans unpoêmesur des matières importantes, la poésie n’est pas plus un jeu d’esprit que la grande éloquence dans des harangues, dans des panégyriques et dans des serinons. On ne peut pas dire que les poésies de David et de Salomon soient un pur jeu d’esprit, et vous ne voudriez pas, cher Président, l’avoir dit de Y Iliade ou de Y Enéide. Il est donc vrai qu’il y a des ouvrages de poésie très-sérieux et où, par

conséquent, l’entremise des anges et des démons n’a aucune indécence. Comme nous sommes très-persuadés que ces esprits se mêlent par l’ordre de Dieu dans les actions des hommes, soit pour les tenter, soit pour les secourir, et pour des raisons qui nous sont, la plupart, inconnues, le poète ne peut-il pas nous les rendre visibles et leur donner des corps, suivant le privilège de la poésie? C’est par ce principe qu’Homère a introduit toutes les divinités païennes, et qu’on voit Minerve accompagner presque toujours Ulysse. Ce qui a tant plu, lorsqu’il était faux, doit-il ne plaire plus lorsque la vérité s’y rencontre? C’est-à-dire, a-t-on dû être charmé de voir Minerve aux côtés d’Ulysse pour le préserver des traits de ses ennemis, quoique, effectivement, il n’y ait jamais eu de Minerve auprès d’Ulysse ? Et doit-on n'avoir plus que du dégoût quand des anges secourent un héros combattant pour la foi, lorsque la même foi nous assure que les anges combattaient avec lui? »

Ces vues de Perrault sur la poésie ne manquent pas de justesse. Mais bientôt il passe à la critique de détail, et j’ai déjà remarqué que ses jugements ne valent pas ses idées. Tout à l’heure, il attaquait Démosthène et Cicéron. C’est maintenant le tour d’Homère et de Virgile. « Il y a, dit Perrault, des savants qui ne croient pas à l’existence d’Homère et qui disent que l’ Iliade et V Odyssée ne sont qu’un amas de plusieurs petits poèmes de divers auteurs, qu’on a joints ensemble. Pour ce qui est du nom d’Homère, qui signifie : aveugle, plusieurs de ces poètes étaient de pauvres gens, et la plupart aveugles, qui allaient de maison en maison réciter leurs poèmes pour de l'argent, et à cause de cela, ces sortes de petits poèmes s’appelaient communément les chansons de l’aveugle. » Et comme le Président se récrie , l’Abbé ajoute : « C’est l’avis de très-habiles gens. L’abbé d’Aubignac n'en doutait pas, il avait des mémoires tout écrits. On dit, d'ailleurs, qu’on travaille sur le sujet en Allemagne, où ces mémoires ont peut-être passé. » Nous retrouverons plus loin

ce que Perrault appelle les mémoires de l'abbé d’Aubignac.

Après ce Deau début, Perrault démontre à sa manière que la fable de Y Iliade est puérile; la composition du poème, défectueuse; les caractères, mal dessinés; les mœurs des héros, grossières; celles des dieux, pires encore; et quant au style, Perrault laisse au Chevalier le soin de le juger :

« Nous nous avisâmes l’année dernière de nous réjouir à la campagne avec ces sortes de comparaisons à longues queues, à l'imitation du divin Homère. L’un disait : le teint de ma bergère ressemble aux fleurs d'une prairie où paissent des vaches bien grasses qui donnent du lait bien blanc, et dont on fait d’excellents fromages. L’autre disait : les yeux de ma bergère ressemblent au soleil qui darde scs rayons sur les montagnes couvertes de forêts, où les nymphes de Diane chassent des sangliers dont la dent est fort dangereuse. Et un autre disait : les yeux de ma bergère sont plus brillants que les étoiles qui parent les voûtes du firmament pendant la nuit, où tous les chats sont gris. »

Cette anecdote du Chevalier n’est peut-être pas une fiction. Il me semble assister à une conversation joviale des frères Perrault, à la campagne, pendant l’après-souper. Les irrévérenls qui dès leur jeunesse travestissaient Virgile, sont bien capables de parodier Homère. Perrault n’épargne ni la reine Pénélope avec ses amants, ni la princesse Nausicaa, lavant son linge à la rivière, ni le roi Laérte « et sa vieille servante qui lui apprête son dîner pendant qu’il se promène dans ses vignes. » Quand il passe à irgile, il n’est pas plus doux pour Énée ni pour Didon, ni pour Vénus, « une horrible impudente, qui prie Vulcain, son mari, de lui forger des armes pour son bâtard ! » Horace ne manque pas de génie ; mais sa versification est quelquefois bizarre :

Jove non probante, u — xorius amnig. ...

Que! singulier Irait d’union ! Que penserait-on de cette strophe française en vers coupés comme le latin :

L’autre jour, dans nos bois, lebrrger Tircis, qui Endure de Philis les rigueurs inhumaines,

Lui faisait une longue kyrielle de ses peines.

Ovide est un homme d’esprit; mais il n’a pas parlé de l’amour avec l’art délicat et lin des Voiture, des Sarrasin, des Benserade. Les tragiques anciens ne soutiennent pas la comparaison avec Corneille ; leurs tragédies n’ont pas d’intrigue « et ne peuvent occuper le quart de l’attention des spectateurs. » Et leurs comédies ! Une personne d'un mérite extraordinaire, Mme Dacier, vient de traduire Aristophane. Qui a pu le lire, sinon les savants de profession ? Ce ne sont que de méchants mots et de fades plaisanteries ! Les comédies lutines valent mieux ; mais Plaute a trop envie de faire rire, et Térence n’y songe pas assez. Plaute est trop chaud, Térencc est trop froid. Restent les satires . « Le meilleur satirique que nous ayons aujourd’hui , a imité Horace en plusieurs endroits. Mais il n’est point vrai qu’il n’ait fait que cela. Il y a dans ses satires une infinité de choses de son invention très-excellentes et beaucoup meilleures que celles qu'il a tirées d’Horawr fPèst .même dommage que la vénération trop grande qu’il a eue poW^cct auteur , lui ait fait croire que par là il enrichit ses ouvrages ; .je trouve que cette imitation trop grande diminue quelque chose de leur beauté, mais il n’est pas moins vrai que les ouvrages du satirique moderne ne le cèdent point à ceux des anciens. »

C’est ainsi que Perrault, fidèle à sa politesse et à sa tactique d’impartialité envers ses adversaires, met le public de son parti, en ne montrant ni passion ni colère, et en répondant par des louanges aux sarcasmes de Boileau. Une fois cette attitude prise, il adresse à Boileau, sans le nommer, quelques

reproches habilement choisis, qui doivent rallier autour de Perrault toutes les victimes de son adversaire. 11 se plaint que les satiriques modernes nomment les gens dans leurs vers, au lieu de prendre des noms en l’air, comme Jean et Martin. Il prend la défense de Quinault, de Chapelain, qui avait encore des partisans; de Colin, dont il vante la science dans les langues anciennes et dans les langues orientales; de Cassagne, de Saint-Amant, l’auteur de la Solitude, « un homme du plus grand mérite, qu'on a eu grand tort de traiter de fou, sur ce qu'on suppose qu’il a mis des poissons aux fenêtres. » Enfin, Perrault hal le rappel et enrôle tous les ennemis de Boileau. Tel est le dessein de son quatrième Dialogue, le plus faible de tous pour le fond des idées, le plus curieux par la politique qu’il révèle, et par la confiance qu’il suppose dans l’approbation du public. Perrault se félicite de l’avoir obtenue, et son assurance est celle d’un homme qui se sent écouté et souvent applaudi.

Ni le succès de Perrault, ni les éloges calculés qu’il accordait aux anciens, n’étaient propres à les désarmer. « D’excellents hommes, dit-il, que j’ai loués et dont j’ai cité les ouvrages comme des preuves incontestables de la supériorité de notre siècle, ont mieux aimé se fâcher de l’injustice qu’ils prétendent que j’ai faite aux anciens, que de me savoir gré de la justice que je leur ai rendue. » Mais, dans l’intervalle du quatrième au dernier Dialogue , des amis communs de Perrault et de Boileau réussirent à les réconcilier, et Perrault renonça au dessein, qu’il avait annoncé, d’établir un parallèle entre les plus beaux endroits des poètes anciens et ceux des poètes modernes, quoique les matériaux fussent prêts. « J’ai mieux aimé, dit-il, me priver du plaisir de prouver la bonté de ma cause, que d’être brouillé plus longtemps avec des hommes d’un aussi grand mérite que ceux que j’avais pour adversaires, et dont l’amitié ne saurait s’acheter trop cher. » Déclaration loyale qui fait honneur à Perrault, et qui prouve que, si ses théories valent mieux que ses jugements, ses sen-

liments sont supérieurs à ses idées. En lui le philosophe remporte sur le critique, et l'homme sur l’écrivain.

J’entrerai plus loin dans le détail de cette réconciliation et des autres épisodes de la guerre. Je les ai écartés jusqu’ici, pour ne pas interrompre l’analyse des Parallèles , que je vais achever.

Perrault, comme je l’ai dit, renonça bien à comparer les beaux endroits des poètes anciens et modernes, mais non pas à terminer son ouvrage. Son dernier Dialogue , publié en 1697, forme le quatrième volume des Parallèles. L’auteur y examine les titres des anciens et des modernes dans les sciences, en médecine, en philosophie, en musique, etc. C’est la partie de son livre qu’il recommande le plus, parce qu’il a été secouru par messieurs de l’Académie royale des sciences, « qui ont bien voulu lui donner des mémoires sur les choses dont chacun d’eux fait une profession particulière. » Je passerai rapidement sur ce Dialogue, qui ne renferme pas de vues générales, et dont le sujet s’éloigne de mes éludes. Je dois remarquer seulement que la réconciliation a porté ses fruits. Perrault montre plus de respect à l’égard des anciens. Le dédain qu’il leur témoignait fait place à une compassion bienveillante, assez piquante quelquefois. 11 s’apitoie sur le sort de tous ces grands personnages de l’antiquité, qui, dès l’âge de quarante à cinquante ans, devenaient inutiles au public, à leur famille et à eux-mômes, parce que leur vue s’affaiblissait, et qu’ils n’avaient pas le bonheur de porter des lunettes.. jl parle de l’astrologie, en homme affranchi des préjugés que le xvu* siècle conservait encore. 11 exprime, sur l’art de découvrir les caractères dans les physionomies, des idées justes et liucs, qui sont comme des pressentiments de celles de Lavater. Il parait connattrc tous les instruments nouveaux de la mécanique, de la médecine, de l'industrie; il explique la fabrication des bas de soie et des rubans, et il indique comment on pourrait faire des cornets pour les sourds. Enfin il prête aux idées scientifiques , dont il a

besoin pour soutenir sa thèse, une langue comparable à celle de Fontenelle pour la clarté et la simplicité. En ce qui touche la morale, un sentiment honorable de piété et une mauvaise habitude de logique le rendent injuste pour les anciens. La morale, selon Perrault, est de toutes les parlies de la philosophie celle que les anciens ont le plus ignorée, parce que le fondement de la morale est de se bien connaître, et que pour se bien connaître il faut apprendre de la religion chrétienne la corruption du cœur humain et le désordre causé par le péché originel. L’âme de la philosophie ancienne, c’est l’orgueil. Les païens n’onl pu être vertueux par aucun principe, n’étant pas chrétiens, et 1 ç paraître a été leur seul but. Nous connaissons cette thèse sur les fausses vertus des païens. Du moins Perrault ne l’a pas poussée si loin que certains écrivains de nos jours; car il avoue que les anciens philosophes « ont dit de très-belles, de très-bonnes choses, de très-propres même à nous confondre, si l’on songe qu’ils n’étaient aidés que par les seules lumières naturelles. » 11 ajoute avec finesse, en songeant aux stoïciens : * Il n’y a qu’à rapporter à Dieu les mêmes actions dont ils se constituaient l’unique fin, et les faire avec humilité, au lieu qu’ils les faisaient avec orgueil. » Arrivant à la philosophie moderne, il se plaint, par le même sentiment de foi chrétienne, que Descartes ait dit que pour bien philosopher, il faut commencer par douter de toutes choses, et par regarder comme fausses toutes celles dont on peut douter. « Sait-on bien, dit-il spirituellement, où l’on s’expose à tomber, quand on fait le saut périlleux du doute méthodique ? » Perrault craint que le doute ne finisse par passer des conaissances naturelles aux connaissances surnaturelles , et que la méthode de Descartes, qui a pour but de restaurer la philosophie, n’ait pour effet d’ébranler la religion. Néanmoins il met Descartes bien au-dessus de tous les anciens, et surtout de Socrate, dont il ne peut souffrir l’air moqueur et ironique. « Je sauterais volontiers aux yeux d’un homme qui en userait de la sorte avec moi. >

DES ANCIENS ET UES MODERNES. i05

La discussion continue quelque temps encore entre l’Abbé, le Président et le Chevalier. Enlin celui-ci la clôt en ces termes: « Il faut que je vous dise, avant de nous séparer, mon avis sur toute notre dispute; je l’ai mis ce matin en vers, n’ayant pu me rendormir après mon premier sommeil :

Quand le Dieu des saisons aura moins de lumière Au milieu de son cours qu’en ouvrant sa carrière ;

Qu’un chêne, qui n'a vu que deux ou trois printemps,

Aura plus de rameaux qu’un chêne de trente ans ,

Qu’un fleuve roulera plus de flots à sa source Qu’il n’en porte à la mer en achevant sa course ;

Que le rustique gland des antiques forêts Vaudra mieux que le blé des modernes guérets ;

Quand, pour trop manier ou le marbre ou l'argile,

On verra qu’un sculpteur en devient moins habile;

Qu'un pilote, en voguant, perd l'art de naviger ;

Qu'un Cvclope, en forgeant, désapprend à forger ;

Je croirai qu'en nos jours il n'est rien qui réponde Aux plus faibles essais de l'enfance du monde.

Le Chevalier aurait aussi bien fait de se rendormir. Sa longue période martelée ne vaut pas les trois vers de Voltaire :

La nature est inépuisable,

Et le travail infatigable,

Est un Dieu qui la rajeunit.

« Mais, continue Perrault, M. le Président ne put s’empêcher d’applaudir aux vers de M. le Chevalier, et de marquer par là qu’il n’avait plus tant de mépris pour les modernes. On vint, dans ce moment, les avertir que leur équipage était prêt, de sorte qu’après avoir fait encore un tour de promenade sur le grand parterre, ils quittèrent ce séjour admirable pour s’en retourner à Paris, avec la ferme résolution de revenir incessamment en admirer encore les beautés qu’ils avaient vues avec tant de plaisir1. »

Page 1