‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 77 sur 166 · I . Tel excelle à rimer qui juge sottement · texte numérisé non relu

I . Tel excelle à rimer qui juge sottement

Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville ,

Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.

{An poétique, chant iv.)

la description dans son poëme, et la magicienne Erichto, avec , ses herbes humectées de l’écume de la lune. Mais le poète moderne la mit en fuite avec tous ses attirails, attaqua toute l’ordonnance de la Phnrsale , et ramena Lucain tout battant jusqu’au pied du Mont-Parnasse »

On souhaiterait dans ce récit plus de légèreté, de malice et de grâce. Mais cette imitation de l’épopée homérique, ces généraux qui s’entre-haranguent avant le combat , cette personnification guerrière de leurs ouvrages , cette critique allégorique de leurs défauts littéraires, paraissaient aux contemporains des inventions agréables. Dans le vif de la lutte, quand des combattants illustres étaient en scène, sous les yeux du public attentif à juger les coups, on accueillit avec empressement cette allégorie mythologique , sous laquelle se cachaient quelques vues pénétrantes et des intentions équitables de conciliation. Elle était d’ailleurs signée d’un nom distingué dans la politique et dans la littérature. L’auteur, M. deCallières, était un conseiller du roi, un futur ministre plénipotentiaire â Ryswick, et pendant ses loisirs, il avait composé quelques ouvrages dignes de sa réputation d’homme d’esprit *. Dans la conclusion de son Histoire \ poétique, M. de Gallières emploie ses talents diplomatiques à négocier la paix entre les parties belligérantes. L’arrêt qu’il prête au souverain du Parnasse , Apollon, est le plus conciliant des arbitrages : Apollon ordonne l'oubli des injures mutuelles, il confirme Homère dans la possession du titre de Prince des poêles; Corneille et Racine seront désormais appelés le Sophocle et l’Euripide de la France ; Sophocle et Euripide, le Corneille et le Racine de la Grèce; Boileau sera l’Horace des Français, et Horace le Boileau des Latins ; Molière aura le pas sur Plaute, et marchera de pair avec Ménandre, Aristophane, et Térence ; Balzac sera loué « pour avoir servi de

t. Histoire poétique . p. 121.

2. Il est l'auteur des Mots à la mode (1695), un petit livre curieux pour l'biitoire de la langue française.

degré aux bons écrivains qui ont porté la langue française A un plus haut point de perfection, qui consiste en un style moins guindé, moins étudié, et plus naturel que le sien. » — (Le jugement est excellent.) — Cicéron tiendra le second rang entre les orateurs, et Démosthène le premier. Enfin, le poème du Siècle de Louis le Grand conservera à perpétuité le nom de poème de discorde, « pour punition de l’esprit de révolte qui y règne contre les plus grands des anciens. » Mais le poète moderne qui en est l’auteur recevra les louanges du Parnasse pour le style de ses vers, qu’Apollon a trouvés beaux.

Apollon, comme on le voit, n’est pas très-difficile ;mais il est pacifique; son arrêt ne donne tort à personne, pas même à Perrault, qui sur quelques points triomphe, et que le Dieu renvoie du tribunal avec une couronne de lauriers. Et cependant Perrault fut le seul à qui déplut la sentence; il la prit pour une condamnation Mais , rare bonne fortune pour un médiateur, le livre de M. de Callières fut applaudi dans les deux camps, et décida la réception de son auteur à l’Académie française l’année suivante, à la place de Quinault. C’était la première fois que les anciens étaient défendus comme ils étaient attaqués, avec enjouement. Jusque-là, dans la querelle, le savoir avait été d’un côté, et l’esprit de l'autre. M. de Callières n’est pas un savant, mais il a du goôt ; il est ingénieux et sensé, et sauf dans quelques jugements, témoignages curieux des erreurs de la critique contemporaine * , il unit presque toujours la raison à l’agrément. Cependant Y Histoire poétique était plutôt un jeu d'esprit aimable qu’une réponse sérieuse aux écrits de Perrault et de Fontenelle, et les anciens cher-

1. « L'auteur de l'Itistoire poétique est presque partout d'un sentiment contraire au mien. • Parait-, t. I", préface.

2. « Apollon déclare le style de La Calprenède véritablement héroïque, noble et élevé, tel qu'il le faut pour les romans, qui sont des espèces de poèmes en prose , et il met les romans de cet auteur au premier rang des romans sérieui el héroïques. •

chaient encore un défenseur qui, au talent du style, joignit la force du raisonnement et la solidité du savoir. Lorsque l'évêque d’Avranches, Huet, prit la parole, on put croire qu’ils l’avaient trouvé.

Perrault avait envoyé ses Parallèles à Huet, en le priant, selon l’usage, de les juger franchement et sans prévention. Huet les lut et les annota pendant un voyage qu’il fit en Normandie ; de retour à l’abbaye d’Aulnay, dans cette petite chambre si bien disposée pour l’étude , que ses Mémoires nous font connaître, il rassembla ses notes, et composa pour Perrault une longue lettre de remcrclment et de critique, le suppliant de bien accueillir « ce qu’il aurait su se réserver à lui seul, si Perrault n’avait désiré qu’il lui en fit part'. »

Après les premiers compliments sur le mérite des Parallèles , Huet aborde avec une franchise d’abord très-polie la réfutation des opinions de Perrault. 11 lui reproche de ne pas expliquer assez nettement s’il compare les ouvrages ou les ouvriers. « Tantôt, lui dit-il, vous donnez l’avantage à votre siècle dans les uns et dans les autres, tantôt vous abandonnez à l’antiquité la supériorité de l’esprit..., et il semble que vous avez affecté cette incertitude pour vous faire des retraites quand vous seriez pressé. » A mesure que Huet avance dans son examen, il s’échauffe, il élève la voix, et la civilité de son langage se tourne en sévérité et en rudesse : tVous n’exposez pas assez fidèlement le sentiment de vos adversaires , qui parlent dans la personne de votre Président ; quand vous lui ferez dire des sottises que personne n’a jamais dites, pour avoir lieu de le combattre et de vous égayer, la gloire n’en sera pas bien grande, et vous n’avancerez pas beaucoup votre victoire. » Suit un long relevé de toutes les fautes de Perrault, et une longue défense d’Homère, où le savant évêque continue à rudoyer son correspondant. * Vous

i. Cette lettre, datée du 10 octobre (fi9î, >« trouve dans le tome I” du Recueil de diaiitalioni de l’abbe Tilladet.

trouvez mauvais qu’Hoinère ait mis du fumier à la porte du palais de Laértc. Pourquoi? parce qu’il n’y a pas de fumier à la porte du Louvre ni au palais de Versailles. Et ne nous reste-t-il pas une infinité d’actes faits par nos rois, et datés à corte domini noslri régis, où le mol corte, d’où est venu celui de cour, signifie un pailler avec cour de village, où l’on nourrit de la volaille ? D’ailleurs, avez-vous fait réflexion qu’Homère représente Laürte comme un vieux seigneur las du monde et des affaires, retiré à la campagne pour passer sa vieillesse dans les plaisirs innocents de l’agriculture? Et l’agriculture s’exerce-t-elle sans fumer les terres ? Et peut-on fumer les terres commodément sans avoir le fumier à portée et sous la main du laboureur ? »

Huet donne à son argument une forme singulière, mais le fond en est juste. Il signifie que Perrault a tort de mépriser les mœurs homériques, parce qu’elles n’avilissent pas Y Iliade. Le mérite d’un ouvrage ne dépend pas des mœurs du siècle qu’il décrit. « Méprisez-vous, ajoute l’évêque d'Avranchcs, les tableaux des plus grands maîtres, parce qu’on n’y voit pas de brandebourgs , ni de barbes à la royale , ni d’audaces aux chapeaux, ni de falbalas aux jupes des dames? Mais alors vous prenez votre siècle et votre nature pour règles du bien et du bon , vous les faites juges, et comme ils sont parties, ils ne peuvent pas être juges. »

Dans le reste de sa lettre, M. Huet redouble de rigueur contre Perrault. Celui-ci avait affirmé qu’on ne trouve ni dans les livres saints, ni chez les poètes profanes, des comparaisons à longue queue, à la façon d’Homère. Huet le renvoie à l’Al— coran, aux poèmes des Arabes, des Perses, des Indiens, et surtout à la Bible, où il verra les cheveux de l’épouse comparés aux troupeaux qui descendent du Mont-Galaad, et ses dents à des brebis tondues qui sortent du bain. Perrault, se trompant sur le sens d’un vers de YOdyssée, avait reproché à Homère d’avoir placé l’aine des Cyclades sous les tropiques. Huet lui répond : « C’est comme si l’on reprochait à M. Chapelain

DES ANCIENS ET DES MODERNES. SI il

d'avoir ignoré la situation de Bourges ou de Bordeaux.... Les termes d'Homère’ ne signifient nullement ce que vous prétendez.... Jugez par tout ceci, monsieur, de quelle sorte votre critique sera traitée par les critiques ; les erreurs où l’on tombe par la démangeaison de reprendre, sont bien moins pardonnables que celles qui viennent de l’inadvertance. »

Ainsi parle l'évêque d’Avranches. Perrault ne lui répondit pas, et Huet triompha de son silence. Dans le cinquième livre de ses Mémoires, récemment réimprimés et traduits’, il raconte ainsi l'effet supposé de sa lettre à Perrault : « Comme il me demandait ce que je pensais de sa thèse, je lui en démontrai si parfaitement la sottise, qu’il parut depuis revenir à des sentiments plus raisonnables, car il ne répondit point à une dissertation assez longue que je lui adressai à ce sujet, et il ne s’opiniâtra point à soutenir par de nouveaux écrits son système insensé ; il cacha d’ailleurs avec tant de soin ma dissertation, qu’on ne la trouva par hasard dans ses papiers qu’après sa mort. «

Huet, qui ne manque pas d’amour-propre, se fait illusion. Perrault n’était jamais embarrassé pour répondre, et même pour répondre spirituellement, surtout à une lettre dont le ton incivil et pédant donnait prise à la raillerie. Il était lui aisé de demander à Huet pourquoi l’auteur du traité sur la Faiblesse de l'esprit humain avait laissé de côté dans la thèse de Perrault tout ce qui regarde le progrès des connaissances humaines, et avait remplacé la discussion des idées par l’énumération mesquine des erreurs de détail et des contre-sens ; en un mot pourquoi au lieu d’une dissertation il n’avait fait qu’un erratum, comme un maître qui morigène un écolier.

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