Camuzat. fftif. crxt. des journaux, t. I*r, p
circonspectissimes, comme disait Balzac de Chapelain; ils supprimèrent dans leur feuille la discussion et la critique, et n’y laissèrent que l’analyse. En 1687 , le président Cousin, prenant le gouvernement du journal, annonça dans un avertissement aux lecteurs, « que les rédacteurs ne loueraient pas les ouvrages qu’ils analyseraient, et qu’ils entreprendraient encore moins de les critiquer, voulant se tenir dans les bornes d’un compte rendu. » Ne cherchons donc dans le Journal des savants ni une adhésion ni une opposition marquée aux idées de Perrault. 11 se maintient dans une neutralité inexpugnable, et il analyse avec une égale tranquillité de rédaction les paradoxes des Parallèles et les lté flexions sur Longin'.
Le Mercure galant, né en 1672, était dirigé par un écrivain d’un esprit facile et entreprenant, sans instruction, sans principes littéraires, sans goitt et sans style, par le sieur de Vizé. 11 avait débuté par attaquer la Sophonisbe de Corneille : « La témérité appartient aux jeunes gens, et ceux-là qui n’en ont pas, loin de s’acquérir de l’estime, devraient être blâmés de tout le monde. » Tel avait été le manifeste du journaliste. Il parait que l’inconséquence et la contradiction étaient aussi à ses yeux deux privilèges de la jeunesse, car l’abbé d'Aubignac ^ ayant à son tour critiqué Sophonisbe, de Yizé la défendit, sans s'inquiéter de se mettre d’accord avec sa première attaque. Je ne veux pas dire qu’il était né journaliste ; mais enfin, il communiquait au journalisme naissant cette flexibilité d’esprit et cette mobilité d'opinions qu’on a souvent reprochées au journalisme adulte, et même parvenu à sa maturité. Cette volte-face le réconcilia avec Thomas Corneille, qui devint un des rédacteurs du journal. Le premier jour de chaque mois, paraissait un volume du Mercure galant, qui renfermait un peu moins de matière qu’un numéro de nos feuilles quotidiennes, et qu’on vendait trente sous relié en veau, vingt-
1. Voy. dans l’année 1687, les article» sur te Discours de Longepierre (p. 82) et sur l'Histoire poétique de M. de Callières (p. 121); en 1689, p. 9, et 1693, p. 1 , tes articles sur les Parallèles.
cinq sous couvert en parchemin. Bien de comparable à ces petits livres pour le désordre et pour la bigarrure : entre une mort, un mariage, un accouchement et une énigme, de Vizé enregistre les nouvelles de la littérature; il accueille tous les petits vers que lui envoient les jeunes gens, ravis de se voir imprimés; il rédige la chronique des académies de province; il signale à ses abonnés les noms des QEdipes qui devinent ses énigmes ; il informe le public des changements survenus dans le personnel des filles d’honneur; il note les voyages et les retours, les maladies et la guérison des grands seigneurs avec la ponctualité d’une gazette anglaise ; il raconte les procès scandaleux, les assassinats et les vols, comme la Gazette des tribunaux; il enregistre les nominations officielles, comme le Moniteur; il analyse les thèses soutenues en Sorbonne, comme le Journal de l instruction publique. Le Mercure galant est universel, et Boursaull dit vrai quand il prête ces vers à un personnage de sa comédie, Merlin, le factotum du journal :
Tant que dure le jour, j’ai la plume à la main,
Je sers de secrétaire à tout lo genre humain, fable, histoire, aventure, énigme, idylle, églogue, Épigramme, sonnet, madrigal, dialogue,
Noces, concerts, cadeaux, fêtes, bals, enjouements,
Soupirs, larmes, clameurs, trépas, enterrements,
Enfin quoi que ce soit que l’on nomme nouvelle Vous m’en faites garder la mémoire fidèle.
Quelquefois même, ce rôle d’écho ne suffit pas à l’ambition du Mercure. Il aspire à diriger l'esprit public; il attire l’atlention de ses lecteurs sur des questions délicates de littérature ou de morale, de sentiment ou d’hygiène, leur propose des problèmes à résoudre, et promet de publier les meilleures réponses : « Est-il possible d’aimer fortement sans être aimé? — L’absence est-elle incapable d'augmenter l’amour? — Faut-il dormir, ou non, après le repas? — Vaut-il mieux qu'un père de famille soit grand buveur ou grand joueur? » Ses jours de fête sont ceux où il reçoit la communication
UES ANCIENS ET DES MODERNES. ii‘
de quelque œuvre nouvelle, par un écrivain à la mode. Il l’imprime aussitôt, en sc faisant auprès de ses abonnés un honneur de leur présenter ces prémices. Il publie au plus vile les vers de Mlle Deshoulières sur le soin que le roi prend de l’éducation de la noblesse, vers admirables, dit-il, qui ont obtenu le prix de poésie à l’Académie française. Il obtient de Fontenelle son Discours sur la patience, que l’Académie vient aussi de couronner. Son amitié pour le neveu de Thomas Corneille le rend l’ennemi de La Bruyère, dont il attaque vivement le discours de réception, et son inimitié contre Boileau le décide à prendre parti pour Cotin contre Molière. Mais quand Perrault lit à l’Académie son Épitre sur te génie , dédiée à Fontenelle, le Mercure la porte aux nues. Si le Mercure n’avait pas été brouillé avec Molière, il aurait pu lui emprunter pour épigraphe le vers des Femmes savantes :
Nul n'aura do l’esprit hors nous et nos amis.
En décembre 1691, le jour de la réception de Pavillon à la place de Benserade, l’abbé de La vau, un moderne, lut devant les quarante le commcncemerçfd’un poème de Perrault, intitulé : Adam, ou la Création du monde. De Vizé répand aussi cette grande nouvelle, et chante la gloire de Perrault : « On trouve dans ses vers des descriptions très-vives, et tout le monde demeure d’accord que son auteur est né poète. » J’ai voulu savoir jsi l’admiration du journaliste pouvait être sincère, et pour qu’on en juge, j’ai détaché du chant I" de la Création , celui que l’abbé de Lavau lut à l’Académie , le passage suivant ; c’est la naissance d’Ève, l’un des plus beaux épisodes du chef-d’œuvre dont l’Angleterre commençait à s’enorgueillir. C’est du reste sans le savoir que Perrault était le rival de Milton.
Pendant le sommeil de l’homme, Dieu s’approche, et
A l’endroit où le cœur, par de vivants ressorts,
Donne le mouvement à la masse du corps,
Le paissant créateur prend et lève une côte, Et de la même chair remplace ce qu’il ôte : De cet os si fatal au bonheur des humains, La femme se forma dans ses divines mains.
Enfin l'homme sortit des liens du sommeil,
Et Dieu lui présenta la femme à son réveil.
Adam, qui s'était vu sur le prochain rivage,
Crut qu’un miroir flatteur lui montrait son image. •
A l'aspect des beautés de cet objet charmant.
Il est comblé de joie et devient son amant :
« C’est la chair de ma chair, c’est un autre moi-même, Dit-il, en rendant grâce à la bonté suprême;
Pour elle, désormais, pour posséder son cœur,
L’homme se privera de tout autre bonheur ;
Sans peine il quittera la maison de son père,
Sans peine il oubliera les boutés de sa mère;
Ce sera sa moitié, tout leur sera commun,
Et dans la même chair les deux ne feront qu'un. »
Voilà les vives descriptions qui, selon de Vizé, arrachaient à tous les hommes de goût l’aveu que Perrault était né poète ! L’excuse du journaliste , c’est que l’Académie , comme il l’affirme, applaudissait réellement ces platitudes rimées, et que le public s'y laissait prendre comme l’Académie. Elle et lui (Boileau n’a pas tout à fait tort), étaient un peu topinambous. Pour épancher son humeur, Despréaux décocha une épigramme contre le Mercure, et parodia la première ode de Pindare à la louange de Perrault1.
I . L’épigramme contre le Mercure est celle qui commence par ces mots :* Le bruit court que Bacchus, etc. •
L’ode se termine par cette strophe :
Si du parfait ennuyeux Tu veux trouver le modèle,
Ne cherche point dans les cieux D'astre au soleil préférable,
Ni , dans la foule innombrable De tant d'écrivains divers Chez Coignard rongés des vers ,
Un poète comparable A l'auteur inimitable De Peau- d' Âne inis en vers.
Mais Boileau avait d'autres adversaires encore, plus redoutables que de Vizé et le Mercure galant ; c’étaient les rédacteurs des Mémoires de Trévoux, dont le duc du Maine était le patron. Ce journal curieux et trop peu connu aujourd’hui, était dirigé par les jésuites, qui, né fût-ce qu’à titre d’humanistes, auraient dû se porter défenseurs des anciens. Mais l’une des forces de cette compagnie dans tous les temps, c’est qu’elle a été de son parti avant tout, et que l’esprit de corps a dominé chez elle tous les autres intérêts. Il est permis de penser que si l’antiquité avait été défendue par un de leurs amis, les journalistes de Trévoux se seraient décidés pour lui et pour elle. Mais les plus illustres des anciens étaient Boileau J et Racine, deux amis de Port-Royal, Boileau surtout, qui vantait partout et à tout propos l’auteur des Provinciales, principalement devant les jésuites. «Un jour, dit Louis Racine, le P. Bouhours s’entretenant avec Despréaux sur les difficultés de bien écrire en français, lui nommait ceux de nos écrivains qu’il regardait comme des modèles pour la pureté de la langue ; Boileau rejetait tous ceux qu’il nommait comme de mauvais modèles. — Quel est donc, selon vous, lui dit le P. Bouhours, l’écrivain parfait? Que lirons-nous? — Mon père, reprit Boileau, lisons les Lettres provinciales, et, croyez-moi, ne lisons pas d’autres livres1.» Les jésuites donc, regardant Boileau
1. Œuv. de L. Rac., Hem. tur la vie de Jean Racine, p. 126. Boileau, même au plus fort de sa querelle avec les jésuites, resta l’ami du P. Bouhours. Qu'on me permette de transcrire ici une lettre qu’il lui adressa au sujet de celte querelle , lettre charmante qu'on ne trouve ni dans l'édition de Boileau par Saint-Marc . ni dans celles de Saint-Surin , de Daunou et de Berryat Saint- Prix. Je n’affirmerai pas qu’elle soit inédite, mais elle est certainement très-peu connue. Je la copie sur l'autographe même de Boileau, qui fait partie de la belle collection de M. Gilbert :
« Comme il me parait , mon révérend père , par les paroles que le révérend père Tarteron a dites à mon frère le docteur de Sorbonne , et par d'autres choses qu'on m’a rapportées , qu'il y a un dessein formé dans votre illustre compagnie de se déclarer contre moi , et qu'on a même déjà défendu de lire mes ouvrages dans votre collège , je souhaiterais de vous voir et de vous embrasser, afin qu'au moins avant le combat nous nous pardonnions notre mort. Car . quoi qu'il puisse arriver . je puis vous assurer que je vous
comme un de leurs adversaires , étendirent à l’antiquité le ressentiment que leur inspirait son défenseur, et se firent modernes, contre leur vraie nature. C'est ainsique les passions lcsplus étrangères à la littérature décident quelquefois des opinions littéraires, et que l’esprit de parti devient l’arbitre du goût.
Le journal de Trévoux se mit à flageller Boileau à petits coups, périodiquement, avec une opiniâtre douceur. La correspondance du satirique est pleine de détails piquants sur cette petite guerre ; les jésuites avaient semé le bruit qu’il était l’auteur d’une épltre injurieuse contre eux, terminée par ces vers, que Despréaux s’adressait, disait-on :
Combats Mariana, peut-oo le trop combattre?
La France saigne encor du meurtre d’Henri Quatre.
Suspends pour un moment ton glorieux emploi,
Venge Dieu, venge Arnauld, ton roi, l’Église et toi *.
Boileau se défendit énergiquement contre cette imputation, dans une lettre au P. Thoulier, jésuite, et depuis abbé d'Olivet. Averti du péril , il prit désormais ses précautions , et avant de publier l’épttre sur l 'amour de Dieu, il " eut soin de la lire au P. de La Chaise. Dans une lettre à Racine, il raconte avec complaisance les caresses que lui fît le révérend. Encouragé par le succès, il récita son épltre à l’archevêque
estimerai et vous aimerai toujours chèrement , aussi bien que le révérend père de La Chaise , que j’honore et que je respecte comme l'homme du monde à qui j'ai la plus sensible obligation. J'aurais été vous dire tout cela chez vous s’il y faisait sûr pour moi , et si je vous y pouvais parler auprès du feu et sans courir risque d'ètre entendu. Mais cela ne se pouvant point, voyez si vous serez assez hasardeux pour venir dîner demain avec moi. Supposez que vous avez assez d’audace pour cela, mandez-moi ce soir, ou demain au matin , i quelle heure vous voulez que je vous envoie mon carrosse. Adieu , mon très-illustre adversaire; je vous réponds , quoi qu’en veuille dire le P. Tarteron, que je suis très-sincère, et surtout quand je vous dis que je suis votre très-humble et très-obéissanl serviteur,
• Desprèaux. •
1. Pièce publiée par Cizeron- Rival et par Jf. de Saint-Surin. (Voy. éd. Berryat Saint-Prix. t. 111, p. 133.)
1)ES ANCIENS ET UES MUDERNKS. i3t
de Paris, à Bossuet, à Bourdaloue, et au P. Gaillard, recteur des jésuites de Paris, recueillant d’illustres suffrages, qui d'avance intimideraient le journal de Trévoux. Il alla môme, pour le mieux désarmer, jusqu’à déclarer qu’il n’était pas janséniste, mais tout au plus molino-janséniste, distinction un peu subtile, et moins digne de Boileau que ue ses adversaires'. Il compta sur la paix, s’imaginant avoir divisé la compagnie, et ne voulant pas croire * que les jésuites fussent un corps homogène, et que qui remue une des parties de ce corps remue toutes les autres*. » Vain espoir! Le journal de Trévoux continua la guerre : en 1701, parut à Amsterdam une édition de Boileau, où l'on citait au bas des pages les passages des originaux imités par le poète. Les journalistes de Trévoux rendirent compte de cette édition dans un article mordant et spirituel * :
« Elle fait honneur, disaient-ils, à M. Despréaux. Elle justifie hautement le parti qu’il a soutenu en faveur des anciens, qu’il a toujours regardés comme les plus excellents modèles. En effet, en parcourant le volume, on trouve que les pages sont plus ou moins chargées de vers latius imités , selon que certaines pièces de M. Despréaux ont été communément plus ou moins estimées. Dans son Art poétique, par exemple , qui lui a fait tant d'honneur, on trouve ici imprimé un grand quart de Y Art poétique d’Horace. J’ai vu néanmoins une préface des éditions de M. Despréaux , où il assurait qu’il n’avait pris que quarante vers d’Horace. Mais c’est qu’à force de goûter les autres , par une ancienne habitude , ils étaient devenus insensiblement ses propres pensées , et sans qu’il s’en aperçût lui-même.... Ün ne trouve point de vers latins imités dans la dixième satire contre les femmes ; on n'en trouve
que deux ou trois dans son épitre sur l 'amour de Dieu
L’article se terminait par ces mots : « Le livre de M. Despréaux coutient encore une lettre que le célèbre M. Arnauld
1. Lettre 120 à Brosselle. — 2 . Lett. 120 a Brossette.— S. Septembre 1703, art. 14», p. 1432.
a écrite à M. Perrault, où il fait l'apologie de la dixième satire, contre les femmes. M. Despréaux ne doute pas que le présent qu'il fait de cette lettre ne soit très-agréable au public. 11 est vrai que c’est un vrai présent et une pure libéralité, car le public ne pouvait pas exiger que l’auteur donnât une lettre qui ne lui était point écrite. » Les jésuites se rangeaient ouvertement du côté de Perrault contre son adversaire.
Boileau ôtait vieux et malade :
Aujourd’hui, vieux lion, je suis doux et traitable'.
Il répondit mollement, par une épigramme longue et peu acérée *. 11 appelait les jésuites « ses confrères en satire. » Les pères acceptèrent gaiement le rôle , et lui rendirent flèche pour flèche. Ils se moquaient des vers de son éptlre sur l 'amour de Dieu , qui, disaient-ils encore , n'avait pas eu de modèle :
Et pour l'amour de vous, ils voudraient bien qu’Horace Eût traité de l’amour de Dieu.
Mieux inspiré celte fois, Boileau leur renvoya le trait :
Non, pour montrer que Dieu veut être aimé de nous,
Je n’ai rien emprunté de Perse ni d’Horace,
Et je n’ai point suivi Juvénal à la trace.
Car bien qu’en leurs écrits ces auteurs, mieux quo vous , Attaquent les erreurs dont vos âmes sont ivres,
La nécessité d’aimer Dieu Ne s’y trouve jamais prèchée en aucun lieu,
Mes pères, non plus qu’en vos livres*.
La mort seule de Boileau mit fin à sa querelle avec les jésuites. Il se réconcilia avec Perrault, mais non pas avec eux; la compagnie lui tint rigueur. Malgré ses avances , il n'obtint