‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 82 sur 166 · Êji. v, vers 18. — Êpigr. 36, 1703. — 3. Épigr · texte numérisé non relu

Êji. v, vers 18. — Êpigr. 36, 1703. — 3. Épigr

pas la paix. Les mésintelligences individuelles s’apaisent ; les inimitiés collectives sont irréconciliables.

Telles étaient les dispositions des journaux français à l’égard des partisans de l’antiquité. Ils se trouvaient prévenus par des rancunes de corps ou de personnes contre les plus célèbres d’entre eux, et unis à leurs adversaires par des liaisons d’amitié ou de parti. Les journaux étrangers n’étaient guère plus favorables. Basnage de Beauval et Bayle sont placés dans toutes les conditions désirables d’impartialité. Tous deux écrivent en Hollande. L’un est lié avec Fontenelle, mais il n’a aucun sujet de ressentiment contre Boileau ; l’autre aime Boileau , parce qu’il sait que Boileau aime son Dictionnaire , et dans une de ses lettres il se félicite d’avoirobtenu le suffrage de cet excellent juge'. Mais les journalistes de Hollande, esprits libres et hardis, portaient dans la littérature l’indépendance qu’ils avaient conservée dans leur foi, au prix de l’exil, et les idées de Fontenelle et de Perrault, parce qu’elles s’écartaient de la tradition , et ressemblaient à une révolte contre l’opinion officielle, leur plaisaient comme une ressemblance avec eux-mèmes. De plus ils devaient peutêtre à leur exil une supériorité de point de vue, et, pour ainsi dire , un plus large horizon. Les écrivains français qui vivent en France au xvu* siècle s’abandonnent tout entiers au spectacle de la littérature française, et sont comme absorbés dans la contemplation de sa beauté. Ceux-là seuls que l’exil a jetés hors de la France ne sont pas captivés uniquement par l’esprit français, comme de Beauval , Basnage , JBemard , Étienne Luzac et quelques autres, à qui un long séjour à l’étranger fait connaître d’autres écrivains, d’autres idées, une autre vie littéraire. La Hollande, au xvn* siècle, est pour les Français exilés une espèce d’observatoire d’où ils suivent le mouvement des lettres, non-seulement dans leur patrie, mais dans leur pays d’adoption, et chez les autres peu-

i. Bayle, lettre 217, citée par L. Racine, Jfem., p. 163.

pies. 11 ne paraît pas un ouvrage nouveau dans lesProviuces- Unicsou en Angleterre, que Basnage et ses confrères n’en rendent compte immédiatement avec autant d’empressement et d’exactitude que des livres français. Ils sont au courant de toutes les idées qui circulent dans l'Europe littéraire, et, dans le cercle plus vaste de leur critique, ils embrassent non-seulement une plus grande étendue de pays, mais une plus grande variété d’objets : la théologie, la philosophie, l’histoire, l’éloquence, la poésie, la morale, la médecine, les mathématiques, rien ne leur est étranger ; ils devancent la curiosité et l’aptitude universelles de la critique duiviii’ siècle, et leurs journaux, chers aux écrivains philosophes du siècle suivant, sont les vrais précurseurs de Y Encyclopédie '.

On trouve à chaque instant, dans l’histoire des ouvrages des savants* de Basnage, les marques de sa prédilection poulies modernes. C’est un écrivain consciencieux, exact, impartial, du moins en littérature, et précieux à consulter aujourd’hui, parce qu’il rend compte avec détail d’un grand nombre d'ouvrages. Ses analyses sont un peu lourdes, mais faites avec intelligence : il a soin de n’omettre aucun des points principaux. Dans un temps où la publicité était nécessairement restreinte et les communications difficiles entre les divers pays, ces recueils où un esprit judicieux et sans passion s’appliquait à condenser la substance de toutes les publications contemporaines , et à former ainsi en abrégé une bibliothèque des nouveautés littéraires, offraient la plus grande utilité. Aujourd’hui même, où des journaux si nombreux et si vastes enveloppent l’univers, et font connaître à l’extrémité du monde des livres que.

t. Voy., sur celle partie si intéressante de l’histoire de la littérature française , le livre excellent de M. Sayous : Histoire de la littérature française à t étranger.

2. Commencée en septembre 168* , elle Unit en juin 1709 et comprend 24 vol. in-12. Basnage l’a eente eu Hollande, eù il s’etait réfugié après avoir donné sa démission d’avocat au parlemeul, lors de la révocation. 11 mourut en 1710, à 64 ans.

malgré leur bon marché et la rapidité des échanges , tous les lecteurs ne peuvent acheter, un recueil comme celui de Basnage, oii l'on se bornerait à des analyses exactes, impartiales et bien faites des ouvrages importants, sans y joindre de jugement personnel, ne serait pas à dédaigner. Mais il y a dans la critique plus de juges que d’analystes, et le plus souvent les idées personnelles du critique prennent la place du compte rendu. C’est le contraire dans le journal de Basnage: il ne se substitue jamais à l’auteur qu’il analyse ; c'est à peine si en quelques mots, toujours pleins de réserve, il indique sa propre pensée ; on lui reprocherait volontiers son extrême discrétion et notamment dans la querelle des anciens et des modernes, on voudrait qu’il se prononçât. Néanmoins sa préférence est pour les modernes. Il analyse le Discours sur l’Églogue de Fontenelle avec une approbation visible; il consacre trois articles aux Parallèles de Perrault, et il se raille comme lui des savants qui, au lieu de juger de sang-froid cette question, « prennent la chose aussi à cœur que s’ils étaient descendus d’Homère et de Virgile en ligne directe '. * Il se moque de Dacier et de Longepierre, à qui il rappelle qu’il faut prendre garde de paraître admirer les anciens par jalousie contre les modernes *. Enfin, avec toute sorte de ménagement et de réserve, Basnage est du parti de Perrault.

Bayle, qu’on peut considérer aussi comme un journaliste, n’a pas traité la question ex professo ; ce n’est pas son habitude. Il n’a pas consigné son opinion sur ce sujet dans un article spécial; mais il a répandu çà et là dans le texte et surtout dans les notes de son Dictionnaire un certain nombre de réflexions qui, recueillies et rapprochées, peuvent éclaircir sa pensée. Dans son article sur Homère, Bayle se permet contre le grand poète des rigueurs dont plus tard La Motte s’est autorisé s, comme d'un précédent à sa décharge. A propos des regrets qu’Achille donne à

1. Iliit. des ou t>. des savants . avril 1693, article vt. — 2. là. , novembre 1687 . — 3. La Motte , Réflexions sur la critique, deuxième partie , p. 102.

Briséis, il répète, après Sarrasin, que ce héros ressemble à un enfant qui pleure sa poupée : il lui reproche d’ôtre trop grand parleur, et trop naïf. Enfin, « j’ose avancer, dit-il, qu’il ne faut que lire le discours de Phénix au neuvième livre de Ylliade pour admirer ceux qui admirent encore le poème. » C’est là la plus grande témérité de Bayle d’ordinaire il se ménage plus, il n’affiche pas à ce point son sentiment, il le glisse en passant, au moment où l’on s’y attend le moins, comme dans le passage suivant de l’article Origène : « Saurin a dit : La charité que l’on a pour ceux qui sont morts depuis plusieurs siècles ne coûte guère, parce que leur mérite n’excite pas notre jalousie et notre envie, et que nous ne les regardons pas comme nos concurrents. * Et Bayle laisse tomber cette remarque avec une indifférence piquante: « On s’est servi plusieurs fois de cette pensée pour donner raison de la conduite de ceux qui ont soutenu que Sophocle, Euripide, Aristophane, etc., ont surpassé de beaucoup Corneille, Racine, Molière, Descartes. »

A latin d’une note sur l’article Virgile: « Je ne puis, dit-il, finir sans observer que lorsque Pline fait l’éloge de Verginius Romanus, il nous apprend que la maladie que nous voyons ici dans les esprits se voyait à Rome ; car il déclare qu’il n’est point de ceux qui méprisent le temps présent, et qui n’admirent que les anciens. » Et Bavlc cite le passage de Pline que j’ai reproduit dans un chapitre précédent1.

Souvent, à propos d’un écrivain moderne, Bayle amène le nom d’un ancien qui peut lui être comparé, et il donne volontiers la préférence au moderne. J’ai rencontré deux articles où le sentiment de Bayle se montre avec plus de vivacité : le premier est l’article Corbinelli. Jean Corbinelli était un des amis de Mme de Sévigné, un épicurien aimable, spirituel, d’une conversation charmante, un véritable ancêtre de l’abbé Gnliani. 11 avait fait un livre intitulé : Extrait de tous les beaux

l . Chap. 1, p. i?.

endroits des ouvrages les plus célèbres de ce temps, dont la préface avait été composée par le P. Bouhours, qui, avec le soin qu’il eut toujours de se ménager entre les opinions extrêmes, y disait : « Les connaisseurs prendront plaisir à voir qu’une infinité de pensées et de maximes dont les modernes se parent ont été dérobées aux anciens, et cela seul pourra faire ouvrir les yeux sur le mérite de ces grands hommes, et guérir peut-être quelques esprits prévenus qui n’ont pas pour l’antiquité tout le respect et toute l’admiration qu’elle mérite. » Bayle cite d’abord avec éloge l’opinion de Bouhours, et a l’air de lui donner raison : « Je ne doute pas, dit-il, que si l’on compare par pensées détachées les anciens et les modernes, on ne se convainque facilement que l’avantage n’est pas pour ceux-ci ; car je ne crois pas que l’on ait pensé dans ce siècle même rien de grand et de délicat que l’on ne voie dans les livres des anciens. » — Puis il s’achemine tout doucement à l’opinion contraire: « Les plus sublimes conceptions de métaphysique et de morale que nous admirons dans quelques modernes se rencontrent dans les livres des anciens philosophes. Aussi, pour que notre siècle puisse prétendre à la supériorité, il faut comparer un ouvrage à un ouvrage ; car qui peut douter qu’un ouvrage qui, en ce qu’il a de beau, ne cède pas à d’autres, considérés selon ce qu’ils ont de beau, ne leur cède, si ses endroits faibles sont et plus nombreux et plus grossiers que les endroits faibles des autres? Qui peut douter que quand même M. Descartes aurait trouvé dans les livres des anciens toutes les parties de son système, il ne mérite plus d’admiration qu’eux, puisqu’il a su ajuster ensemble tant de parties dispersées, et former un système méthodique d’une matière qui était sans liaison? »

Telle est la méthode de Bayle; il semble abonder dans l’opinion qu’il veut contredire, et il passe, par une transition habile et imperceptible, de l’assentiment à la contradiction. Rien de plus amusant que ces surprises de sa dialectique. Quand il commence par dire oui, on peut être presque sûr

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qu’il finira par conclure non. Dans le second article que je veux citer, sur Poquelin, il débute encore par un détour : « M. Perrault s’est attiré beaucoup d’adversaires pour s’ètre opposé fort vivement à ceux qui disent qu’il n’y a point aujourd’hui d’auteur que l’on puisse comparer aux Homère et aux Virgile, aux Démosthène et auxCicéron, aux Aristophane et aux Térence, aux Sophocle et aux Euripide. Celte dispute a fait naître, de part et d’autre, plusieurs ouvrages où l’on peut apprendre de très-bonnes choses. Mais on attend encore la réponse aux Parallèles de M. Perrault, et l’on ne sait quand elle viendra. Je crois pouvoir dire qu’en fait d’ouvrages de plume, il n'y a guère de choses où tant de gens aient reconnu la supériorité de ce siècle que dans ces pièces comiques.... Peut-être cela vient-il de ce que les grâces et les finesses d’Aristophane ne sont pas à la portée de tous ceux qui peuvent sentir le sel et les agréments de Molière ; car il faut demeurer d’accord que, pour bien juger des comiques grecs, il faudrait connaître à fond les défauts des Athéniens. 11 y a un ridicule commun à tous les temps et à tous les peuples, et un ridicule particulier à certains siècles et à certaines nations. 11 y a des scènes d’Aristophane qui nous paraissent insipides, qui charmaient peut-être les Athéniens, parce qu’ils connaissaient le défaut qu’il tournait eu ridicule. C’était un défaut que peut-être nous ne savons pas ; c'était le ridicule ou de quelque fait particulier ou de quelque goût passager et connu en ce temps-là, mais quinousestinconnu.. ..Voilà desobstacles qui ne nous permettent point d’admirer le poète selon son mérite, ni en grec ni en latin, ni dans les versions françaises les plus fidèles et les plus polies qu’on nous en puisse donner. Molière n’est pas sujet à ce contre-temps : nous savons à qui il en veut, et nous sentons facilement s’il peint bien le ridicule de notre siècle ; rien 11e nous échappe de tout ce qui lui réussit. » Après ce long préambule, Bayle se décide et fait un pas en avant : « 11 semble même qu’à l'égard de ces pensées et de ces fines railleries , à quoi tous les siècles et tous les

peuples polis sont sensibles, Molière soit plus fécond qu’Aristophane et que Cicéron. C’est une prérogative de grand poids: car enfin on ne peut accuser le siècle de manquer de goût pour les endroits relevés des poètes latins. Montrez aux dames d’esprit certaines pensées d’Homère, d’Ovide, de Juvénal, etc.; montrez-les-lcur en vieux gaulois; faites-en la traduction la plus plate qu’il vous plaira, pourvu qu’elle soit fidèle, vous verrez que les dames conviendront que ces pensées sont belles , délicates, fines. »

Bayle en vient donc à retirer aux anciens la ressource qu’il leur ofirait d’abord, de récuser les traductions. Il semblait combattre l’idée de Perrault, il finit par l’adopter. Malgré l’effort de Bayle pour faire passer ses opinions presque incognito, il fut manifeste à tous les yeux qu’il penchait pour les modernes. On commenta même cette phrase : « On attend encore la réponse aux Parallèles de M. Perrault, et l’on ne sait quand elle viendra. » Et comme les Réflexions sur Longin avaient déjà paru, les adversaires de Boileau se prévalurent du mot de Bayle, affirmant que, dans l’opinion de ce savant homme, l'ouvrage de Boileau n’était pas une réponse. Üesmaiscaux, dans sa Vie de Bayle, s’est mépris également sur le sens de cette phrase, et en a conclu que l’auteur du Dictionnaire jugeait à peu près nulles les réponses faites à Perrault. Mais une lettre de Bayle prouve que les adversaires de Boileau et Desmaiseaux lui-mème se trompaient. Bayle ne parle pas des Réflexions sur Longin , qu’il n’avait pas encore lues, ni de Boileau, mais de Périzonius, qui avait promis de réfuter Perrault : « Je n'ai rien changé à l’article de Molière en le faisant réimprimer, et cela non-seulement parce que je n’avais point vu les remarques de l’illustre M. Despréaux en faveur des anciens ; mais encore parce que les raisons qui m’avaient lait due, dans ma première édition, que l’on ne savait encore quand viendrait la réponse aux Parallèles de M. Perrault, sont encore aujourd’hui dans le même état. J’avais en vue un ouvrage qu’un de nos plus savants humanistes faisait espérer depuis

longtemps. Il ne vit pas plutôt l’onvrage de M. Charpentier, sur l’excellence de la langue française, qu’il témoigna être résolu à le réfuter. Il témoigna la môme chose à l’égard du Parallèle de M. Perrault. Cependant tous ces desseins sont encore en herbe’. »

Il n’en est pas moins vrai que Bayle partage les opinions de Perrault sur les anciens et les modernes. On en trouve dans ses lettres des preuves plus explicites. Dans son Dictionnaire il accumule les réserves, il dispose adroitement les échappatoires, il voile son idée sous mille replis. Dans scs lettres, il parle plus librement, et voici un extrait de l’une d’elles, adressé à M. Pinson, avocat, qui ne laisse subsister aucun doute : « Je suis tout à fait du sentiment de M. Perrault, et je remarque que ses adversaires ne se défendent jamais par des raisons : ils ne font que déclamer et ne viennent jamais au fait. Ses Parallèles ont été réimprimés à Amsterdam depuis quelques mois, et plaisent beaucoup à nos curieux. Sa lettre à M. Boileau est tout à fait judicieuse et polie, et je ne vois pas ce qu’on y pourrait répondre. J'cn ai fait part à M. de Beauval, qui, quoique grand ami de M. de Fontenclle, ne veut pas'se trop ouvertement déclarer pour aucun parti’. »

Cette lettre décisive fut communiquée à Perrault, qui inséra, dans sa réponse à Boileau, le fragment que je viens de citer. Opposer à Despréaux le témoignage d’un écrivain aussi savant que Bayle, et qui faisait profession de l’admirer si fort, c’était de bonne guerre, et Boileau fut Irôs-sensible à cette citation imprévue.

Ainsi, de tous côtés, l’opinion se montrait favorable aux modernes. Us trouvaient des partisans dans les journaux et dans la société polie. Huet reconnaît leur succès dans sa lettre à Perrault, et l’engage à se délier « des applaudissements d’une infinité de gens qui, ne connaissant pas l’antiquité, ont

1. Lettre 221 , citée par l'abbé Joly {Hem. crit. sur le Dict. de Bayle, art. Perrault.

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