I. Lettre cxvu, à Brevette
ainsi dire, autant de marques de courtoisie. La paix ne fut donc pas troublée ; elle était sincère de part et d’autre; Perrault était honnête homme, et quant à Boileau, on pouvait compter sur lui quand il consentait à se réconcilier. Il resta l’ami fidèle de Boursault et de Quinault, dont il avait été l’ennemi, et un jour qu’il parlait d'eux à Racine : « Voilé bien des gens, lui dit Racine, à qui vous avez pardonné. Il me semble que vous avancez furieusement dans le chemin de la perfection’. » Boileau ne devint pas l’ami de Perrault ; tous deux vivaient dans la retraite, Boileau presque toujours souffrant, Perrault occupé à écrire l’histoire des Hommes illustres de la France et les contes charmants qu’il avait racontés en famille : la Belle au bois dormant , 1 e petit Chaperon rouge, le Chat botté, et la Barbe bleue, le Figaro et l’OthelIo des enfants*. Mais si leur réconciliation n’alla jamais jusqu’à l’amitié, ils restèrent dans les termes d'une mutuelle estime, et se donnèrent des marques de bonne volonté. Boileau , quoiqu’il eût fait la paix sans accepter de conditions, adoucit quelques passages de ses œuvres, à l’intention de Perrault, et supprima celui de la Satire des femmes que j'ai cité plus haut. Perrault fut sensible à ces témoignages de bienveillance, et en mourant, il chargea son fils de « faire de grandes honnêtetés à Boileau, et de l’assurer qu’il mourait son serviteur*. » Boileau était trop sincère pour affecter plus de regrets qu’il n’en sentit. Il ne s’exposa pas, par une ostentation de chagrin, à ce qu’on lui appliquât les vers de Corneille :
O soupirs! ô regrots! Oh! qu’il est doux de plaindre
Le sort d'un ennemi quand il n’est plus à craindre!
Interrogé par Brossetle sur les sentiments que cette mort lui avait fait éprouver, il lui témoigna franchement qu’il n’y avait pris d’autre intérêt que celui que l’on prend à la mort
I. Lettres de Racine à Boileau, lui. — !. Les Contes sont de 1601 ; le premier volume des Hommes illustres, de 1696, et le second de 1100. — Z. Lettre cxvn , de Boileau à Brossette.
de tous les honnêtes gens*. Il; avait un intérêt cependant, auquel Boileau n’était pas insensible, l’intérêt académique, mis en jeu par la mort de Perrault, qui laissait un fauteuil vacant. On devait bientôt disposer de l’héritage, et Boileau se trouvait intéressé au nouveau choix, car le successeur de Perrault aurait à faire son éloge, et la querelle de Perrault avec Despréaux avait eu tant d’éclat qu’on ne pouvait parler de l’un sans faire penser à l’autre. Aussi Boileau s’inquiète-t-il de l’élection du nouvel académicien. L’Académie avait d’abord choisi, le 18 juin 1703, un ami de Boileau, M. de Lamoignon, qui avait passé d’emblée au scrutin de proposition. Mais voilà que M. de Lamoignon supplie le roi de le dispenser de l’accepter, et que le roi lui accorde la dispense. Grand mystère, que cet éloignement de Lamoignon pour le fauteuil académique! L’Académie le comprenait d’autant moins que ce n’était pas à elle seulement, mais au roi lui-même que s’adressait le refus; car c’était le roi qui, pour écarter de l'Académie Chaulieu, favori trop dissipé du duc de Vendôme, avait ordonné au directeur de la Compagnie, M. de Tourreil, de lui opposer un autre candidat. Boileau a écrit à deux reprises que le vrai motif du refus de Lamoignon (il le tient, dit-il, de Lamoignon lui-même), c’est la frayeur d’avoir à louer l’ennemi de Cicéron et de Virgile*. Peut-être ce propos n’étaitil qu’un badinage de Lamoignon, que Boileau se plut à croire sérieux. Quoi qu’il en soit, sur le refus de Lamoignon, le roi donna l’ordre au coadjuteur de Strasbourg, depuis cardinal de Rohan, de se présenter à l’Académie pour succéder à Perrault. L'Académie, piquée du refus de Lamoignon, tâcha de rhabiller sa gloire, comme dit Boileau*, en nommant le candidat du roi. « Je n’ai pas l’honneur de le connaître, écrit Despréaux à Brossette, mais c’est un prince de beaucoup de réputation, et qui a déjà brillé dans la Sorbonne,
1. Lettre cxvu, de Boileau à Brossette. — ï. Lettre S Brossette (J juillet 1703). — 3. Lettre à Lamoignon juillet 1703).
dont il est docteur. J’espère qu’il tempérera si bien ses paroles en faisant l’éloge de M. Perrault, que les amateurs des bons livres n'auront point sujet de s’écrier : O sxclum insipiens et inficetum'l » L’espoir de Boileau ne fut pas trompé. Le coadjuteur de Strasbourg, proposé le 30 juin, élu définitivement le 5 juillet 1703, fit son compliment le 31 janvier 1704, compliment modeste et convenable qui ne pouvait offenser ni les morts ni les vivants. L’abbé Paul Tallemant lut ensuite un autre discours en l'honneur de Perrault’, aussi médiocre que la plupart de ses harangues académiques, quoique de Boze ait fait de lui ce singulier éloge : * La manière ingénieuse dont il décrivait nos pertes a fait souvent souhaiter qu’elles fussent plus fréquentes ’. » Mais les honneurs de la séance furent pour le directeur de l’Académie, M. deTourreil. Il y eut un double mérite dans l’impartialité et dans l’élégance de son discours : traducteur, il était grand ami des anciens; écrivain, il manquait de goût. 11 visait à la distinction et tombait dans la manière. C’est lui que Racine appelait « ce bourreau de Tourreil, » parce qu’il donnait de l’esprit à Démoslhène. C’est lui qui, appliquant aux sujets les plus sérieux le jargon des précieuses, s’était avisé, dans ses Essais de jurisprudence, de nommer un huissier un M. Loyal, unnolaire un confident public, un exploit un compliment timbré. Ce jourlà, les difficultés de la situation l’élevèrent au-dessus de luiinêinc. 11 s’efforça de concilier sa prédilection pour les anciens avec les égards qu’il devait à la mémoire de leur ennemi, en expliquant les opinions de Perrault comme les admirateurs de Pline le Jeune ont expliqué le Panégyrique de Trajan, par l’intention secrète de donner allégoriquement des encouragements et des conseils. « M. Perrault rabaissait artificieusement les meilleurs modèles, afin qu’on ne désespérât pas d’y pouvoir atteindre...; il ne nous chargea d’une préférence glorieuse que pour nous mieux inspirer l’ardeur
1. Lettre à Brossetle (3 juillet 1103). — 2. Voy. Mémoires de Trévoux (février 1704). — 3. Riogr. unir., art. Tallemant, par Daunou.
de la mériter. » Rien de plus académique, sinon de plus vrai, qu’une (elle interprétation. A la Hn de son discours, Tourreil, une branche d’olivier à la main, scellait par un équitable partage de louanges entre le présent et le passé la réconciliation des partis :
« Quant à la question présente, que mon sujet me contraint d’approfondir , quelque envie que j’eusse de l’éluder , un juste estimateur qui comme vous, monsieur, sent l’iniquité des louanges excessives, n'est point partial ; il se tient neutre entre les modernes et les anciens. Tous, quoi que l’on puisse dire, ont un état certain, et une réputation indépendante des caprices et des hyperboles. Malherbe et ses disciples, pour avoir ceint leurs têtes de lauriers immortels, n’ont pas flétri les lauriers de Pindare. Nous avons pour le comique l’équivalent d’Aristophane, de Plaute et de Térence en un seul homme, toujours inimitable, lors môme qu’il s’abaisse à l’imitation. Deux de nos plus renommés collègues ont régné sur la scène française, comme les Sophocle et les Euripide régnaient sur le théâke grec. On a vu au milieu de nous le Phèdre moderne, ce nom le désigne assez, manier la fable avec la dextérité de l’ancien , l’un et l'autre d’une joie élégante, d’un badinage instructif et moral ; naïvetés, grâces égales, quoique différentes. L’Horace de nos jours, on ne le peut méconnaître, et nous ne cessons de ressentir les infirmités qui le dispensent du service assidu, a glané dans les champs qu’avait moissonnés son prédécesseur et n’a pas laissé de recueillir des épis aussi abondants que la première moisson. Combien d’académiciens avons-nous perdus, combien nous en reste-t-il que, soit pour l’étendue de la doctrine, la solidité de la critique, la curiosité des recherches, la science des langues, la facilité de l’expression, ou l’élégance du style, soit pour l’enjouement des dialogues, ou le pathétique des éloges funèbres, nous pouvons opposer aux ornements des siècles passés ? Le nôtre, fécond en merveilles, a produit aussi pour la gloire du Parnasse plus d’une Sapho,
plus d’une Corinne, qui devraient nous avoir appris que le genre de mérite dont nous avons fait notre principal apanage est de tout sexe, et que les plus beaux talents peuvent tomber en quenouille. Ces rares génies ont successivement illustré leur pairie et paré le inonde. Us n’ont jamais eu ensemble rien à démêler; on s'avise aujourd'hui d'en faire des rivaux de profession ; et sans trop examiner l’incompétence, on s’établit juge de leurs différends. C’est une maladie que de vouloir absolument juger; c’est une injustice que de condamner sans entendre ; et ce n’est pas entendre que d’entendre inégalement les deux parties. Or, quel est l’homme qui possède les langues savantes comme sa langue naturelle?...
D’autre part, s’obstinera-t-on à rejeter comme profane tout ce que la mort n’a pas consacré? Laissera-t-on croire que le mérite, à proportion qu’il s’éloigne de nous, trouve grâce devant nos yeux, et qu’il les blesse dès qu’il est à portée de nous joindre et de nous mesurer? La noble jalousie, dit un poète grec, est utile aux mortels. Celle-là, loin de souffler la discorde et d’allumer la haine entre les concurrents, les remplit de celte ardeur magnanime qu’elle répandait dans les plus célèbres jeux de la Grèce, où les vaincus, contents d’avoir disputé le prix, dépouillaient à la lin tout sentiment de rivalité pour le vainqueur, et s'empressaient à l’envi de le couronner, ün doit écouter les conseils mâles de l’émulation, mais non les lâches suggestions de l’envie, passion basse qui fait acheter trop cher un plaisir que l’on a honte de s’avouer à soi-même. Ce plaisir malin, que la politique devrait nous interdire au défaut de la morale, désunit, décrédite, détruit, perd les gens de lettres, et leur ôte ce que pourrait leur valoir, s’ils agissaient de concert, le privilège d’être les seuls qui passent à la postérité, les seuls qu'elle place dans le temple de Mémoire; nous ne pouvons donc trop tarir la source d’une division si pernicieuse; nous ne pouvons trop affermir la base de l’union, si nécessaire à des gens faits pour se com-
muniquer leurs lumières, pour s’entr’aider de leurs avis, et pour continuer généreusement un genre de commerce où le plus riche ne peut gagner que la gloire d’être le plus libéral*. »
Cette exhortation à la concorde, si bien placée, à la suite d’une longue guerre, dans l’oraison funèbre de l’un des combattants, clôt heureusement la première période de la querelle des anciens et des modernes. Quelques champions attardés de l’un et de l’autre parti se montrèrent encore, mais leur voix resta sans écho. Le livre plus que médiocre de M. de La Bizardière , Les caractères des auteurs anciens et modernes, passa presque inaperçu*. Le public en resta sur le discours de Tourreil, dont les intentions étaient excellentes et les réflexions très-sages. Tourreil a raison de détourner les écrivains de ce penchant éternel à opposer les grands hommes entre eux pour les diviser les uns par les autres, et de réclamer pour des génies différents , mais égaux , une égale admiration ; mais ce judicieux discours n’est ni une solution de la question ni même un jugement sur l’histoire de cette période de la discussion. Avant d’en étudier les autres phases en Angleterre et en France, je voudrais, en