CHAPITRE I
Saint-Évremond.
La première période de la querelle des anciens et' des modernes vient de s'achever en France : nous allons voir maintenant le débat passer en Angleterre.
Ce serait une intéressante histoire que celle dont un écrivain investigateur vient de tracer l’esquisse*, l’histoire des rapports littéraires' de l’Angleterre et de la France depuis la conquête de la Grande-Bretagne par Guillaume de Normandie. Il y a toujours eu entre les deux peuples, même quand' ils se combattaient, un commerce d’idées, où l’Angleterre, selon son habitude en toutes choses, nous a pris un peu pluj, qu’elle ne nous a donné. Les historiens anglais se sont moqués, non sans raison, des courtisans de Louis XIII, qui se jetaient avec avidité sur les perles tombées des habits de Buckingham ; mais que de fois l’Angleterre , prenant son bien où elle le trouvait, s’est emparée, pour en enrichir son génie, des idées
I. Des relations sociales et intellectuelles entre la France et l’ Angleterre . par >!. Rathery. Paris, 18S6.
échappées à la France ! Même quand la Bretagne, conquise par les Normands, cessa d’emprunter notre langue, dont elle vécut si longtemps, et se créa un idiome original, qui garde toujours une empreinte si profonde du français; même quand, au lieu d’écouter nos trouvères, qui lui traduisaient dans des poèmes anglo-normands ses anciennes légendes de la Table Ronde et du Roi Arthur, elle essaya elle-même de chanter et de se faire une poésie nationale, par la voix du vieux Chaucer, l’ascendant de l’esprit français se marque dans ses premières ébauches où l’expression et l’idée sont souvent dérobées à la France. Dès le xiu' siècle, non-seulement les jeunes Anglais passent la Manche et font leur tour de France pour compléter leur éducation et corriger leur accent normand *. Mais comme il y a peu d’écoles en Angleterre , ils viennent en France étudier dans notre Université, et forment une de ses nations’. Les longues guerres de la France et de l’Angleterre rendirent les communications des deux peuples plus fréquentes et malheureusement plus intimes encore. La France battue, envahie, à demi subjuguée par les Anglais, conservait sur eux, malgré ses malheurs, la suprématie du génie littéraire, et la faveur de Froissart à la cour d’Édouard III et du prince Noir atteste l’attrait souverain que, même en ce triste siècle, l’esprit français exerçait sur nos vainqueurs. Froissart est le premier de ces esprits nomades qui se succédèrent sans interruption jusqu’à la lin du xvm* siècle , et qui portèrent d'un rivage de la Manche à l’autre les idées de l’un et de l’autre pays; succession illustre de diplomates, d’écrivains, de voyageurs et d’exilés qui ont resserré les relations des deux peuples. L’Angleterre nous envoya Surrey, Thomas Morus ; Buchanan, qui étudia au collège de Montaigu ; Barclay, qui pro-
1. D'Israëli , A mentit» of literature . vol. I , p. 99. — Origin ofthe Englxth l anguage: « Our youth sent into France to polisb their nasal Norman. »
2. D’Israëli (t'bi'd.) , p. 108 , cite Richard de Bury, évêque de Durham , qui se plaint de l’absence d’écoles, dans le Philobiblon , rite de amore librorum tt inelttultone bibliotheut.
fessa à Poitiers ; Philippe Sidney, qui enchanta de son esprit la cour de Charles IX1 * * *; Walter Raleigh et le comte d’Essex, qui combattirent en France comme volontaires, et qui purent, dit Chateaubriand, conter au foyer de Shakspeare ce qu’ils savaient de nos calamités et de nos champs de bataille ; Wycherley, élevé parmi nous sous le protectorat de Cromwell; Cowley, qui fut à Paris l’agent de Charles II, et tant d’autres qui partagèrent l’exil d’Henriette et de Jacques II. Les Français voyagèrent toujours moins en Angleterre que les Anglais en France. Cependant , au xvi* siècle , Bodin suivit le duc d’Anjou chez nos voisins, et Peiresc, l’ami de Malherbe, qui passa plusieurs années parmi eux, y laissa la réputation d’un modèle accompli de l’homme de lettres’. Vers le même temps, Hurault de Maisse s’acquitte, chez les Anglais, d’une ambassade récemment racontée par un brillant historien5, et plus tard, Bassompierre avec le poète Malleville, et les écrivains vagabonds Boisrobert et Saint-Amant, et la petite cour de la duchesse de Mazarin, dont Saint-Évrernond était la merveille, elles gentilshommes exilés, comme M. de Grammont, et les ambassadeurs lettrés de Louis XIV, Barillon et Bonrepaus, et les réfugiés protestants, après la Révocation, entretiennent en Angleterre le goût de l'esprit français, jusqu’à ce que Voltaire et Montesquieu aillent y puiser, pour le rapporter en France, l’amour des idées anglaises, qui date chez nous du xvur siècle. Auparavant, un petit nombre d’ouvrages anglais traduits dans notre langue, comme l’ Arcadie de Sidney *, suffisaient à l’élite des esprits cultivés qu’intéressait la littérature de l’Angleterre, tandis que l’Angleterre n’avait pas cessé d’étudier et d’imiter la nôtre. Parmi les plus anciens écrivains anglais, Mandeville, le premier voyageur de l’Angleterre,
I. D'Israëli. Amenitiet, vol. II, p. 67; Sidnay. — J, /d.. ibid., vol. I".
p. 401. — 3. Elisabeth et Henri IT , par M. Prévost- Paradol, professeur de
littérature française à la faculté d'Aix. 1855. — 4. Traduit par Baudoin sous
le nom de l'Arcadie de la comtesse de Pembrokc. Yoy. Pélisson, llist. de
l'icad. franç., art. Baudoin.
a écrit scs voyages en français, avant de les traduire dans la langue de son pays. Chaucer introduit sans cesse dans son anglais des expressions françaises ; Gower compose en vers français la première partie de son poème polyglotte : Spéculum médit antis1 . Longtemps après, Spenser, entre la Heine des Fées et les Larmes des Muses , traduit les sonnets de du Bellay. La critique contemporaine a retrouvé dans les oeuvres en apparence les plus neuves du génie le plus original de l’Angleterre , Shakspcarc , la trace de Montaigne 1 et de Camus, l’évêque romancier de Belley, et dans les plus beaux vers de Milton, l’imitation du pompeux du Bartas. Aussi, de inéine que nous nous sommes souvent accusés d’anglomanie, les Anglais ont dénoncé, comme une folie de leur nation, cet amour de l’esprit français. A l’époque où les passions religieuses aggravaient les dissentiments politiques de la France et de l’Angleterre, et où le puritanisme réforma si rudement les mœurs anglaises, il ne manqua pas de prédicateurs populaires pour tonner contre l’imitation littéraire de la France, double attentat, selon eux, au génie national et à la religion. L’insurrection que j’ai signalée chez Dcsmarets, contre la littérature classique et l’antiquité, au nom de la foi chrétienne, éclata de même de l’autre côté du détroit, où l’esprit protestant de la vieille Angleterre se révolta, comme l’esprit catholique en France, contre le paganisme littéraire, et en même temps contre les lettres françaises, qui servaient d'intermédiaires à l’antiquité et d’interprètes à larenaissance. L’auteur du travail que j’ai cité plus haut, M. Rathery, a rapporté un passage bien remarquable d’un traité de pédagogie de Roger Ascharn, précepteurd’Élisabelh : « Je vous le dis, ces traductions de livres étrangers, qui s’étalent dans toutes les boutiques de Londres, avec des titres perfides, ne sont bonnes qu’à pervertir les mœurs anglaises.... Ces compositions badines de la France et de l’Italie font plus de papistes
1. Villemain, Lit!, du moyen dge . xix* leçon. — 2 Voy. M. Phil. Chastes, h'ludes sur l’Angleterre. Du Génie de Shakspeare.
que les traités sérieux de Louvain.... Nos Anglais italianisés font plus d’état des Triomphes de Pétrarque que de la Genèse de Moïse. Ils estiment plus les Offices de Cicéron que les Écritures de saint Paul, et les Contes de Boccace, que les Histoires delà Bible*. » L’antiquité, la France, l’Italie, le puritanisme anglais confond tout dans le même anathème, et dénonce indistinctement dans Cicéron, Pétrarque et Boccace, des papistes déguisés. L’esprit de secte est l’ennemi naturel de la pensée et des livres. Ascliam suivait l'exemple de Luther, qui, au début de la réforme, n’admettait de livre que la Bible, et Luther imitait Omar, qui n’admettait que le Coran. Le cardinal Wolsey , en commençant par la destruction des presses du monastère de Saint-Albans sa guerre contre les livres, a exprimé d’un mot l’étemelle pensée des pouvoirs religieux ou politiques, qui ne veulent souffrir ni limite ni contradiction : « Il faut supprimer les livres, si l’on ne veut être supprimé par eux. »
Il régna donc de bonne heure en Angleterre contre l’antiquité et contre la littérature française, son interprète, une défiance dont la source était dans les deux sentiments les plus profonds des cœurs anglais, l’orgueil patriotique et la ferveur protestante. En même temps l’ascendant de la France et des lettres classiques se maintint dans la société polie , plus émancipée de la foi, plus docile à la mode et à l’exemple de la cour. Il s’étendit et se fortifia, à mesure que l’empire du puritanisme s’affaiblit, et il triompha quand l’incrédulité, née des guerres religieuses qui avaient ruiné la foi, monta sur le trône avec Charles II, quand la liberté de conscience gouverna l’Angleterre, avec Guillaume III. Le public philosophe de Buckingham et de Locke, qui venait de publier son Essai sur l' entendement humain, suivit avec intérêt la querelle de Mabillon et de Rancé. Il applaudissait Mabillon, et se mettait avec lui du côté de la science, contre l'ignorance