Saint-Evremond , t. IV , p
et rien n’est égal à la rapidité de son mouvement. Tout est changé : les dieux, la nature, la politique, les mœurs, le goût, les manières. Tant de changements n’en produiront-ils point dans nos ouvrages? Si Homère vivait présentement, il ferait des poèmes admirables, accommodés au siècle où il écrirait. Nos poètes en font de mauvais, ajustés à ceux des anciens, et conduits par des règles qui sont tombées avec des choses que le temps a fait tomber. Je sais qu’il y a de certaines règles éternelles, pour être fondées sur une raison ferme et solide i qui subsistera toujours ; mais il en est peu qui portent le caractère de cette raison incorruptible. Celles qui regardaient les mœurs , les affaires , les coutumes des vieux Grecs, ne louchent guère aujourd’hui. On en peut dire ce qu’a L dit Horace des mots : elles ont leur âge et leur durée. Les unes meurent de vieillesse : ita verborum vêtus interit celas ; les autres périssent avec leur nation, aussi bien que les maximes du gouvernement, lesquelles ne subsistent pas après l’empire. Il n’y en a donc que bien peu qui aient droit de diriger nos esprits dans tous les temps ; et il serait ridicule de vouloir toujours régler des ouvrages nouveaux par des lois éteintes. La poésie aurait tort d’exiger de nous ce que la religion et la justice n’obtiennent pas. Concluons, dit en terminant Saint- Évrcrnond , que les poëmes d’Hoinère seront toujours des chefs-d’œuvre ; non pas en tout des modèles. Ils formeront notre jugement, et ce jugement réglera la disposition des choses présentes*. »
Le langage modéré de ce sage moderne, qui résumait dans cet entretien toutes les idées justes éparses dans Saint-Sorliu '-«fct dans Perrault, et les rendait plus justes encore par le choix des termes et la finesse des nuances, avait calmé les passions des deux partis. On goûtait des deux côtés ce bon sens équitable, qui savait distinguer entre les anciens auteurs et leur siècle, et admirer leur génie, sans leur reprocher les défauts