‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 101 sur 180 · Des relations sociales , etc. , p · texte numérisé non relu

Des relations sociales , etc. , p

syst6matiqne. Mais il trouvait que Ranee interpretait exactement la regie de saint Benoit, et il tournait en argument contre le catholicisme cette obligation d’ignorance imposee aux communautes religieuses. Le protestantisine, bien' corrige, depuis lexvi* siecle, de l’intolerance d’Ascham, triomphait de cette sevdrite monastique de Ranee , et oubliait qu’il n’avait pas 6te lui-meme plus clement pour les etudes. Si l’ardeur de son zele n’avait pas 6t6 ddja si refroidie, il aurait trouve dans la querelle des anciens et des modernes l’occasion toute naturelle de declamer contre l’antiquite : mais il n’en usa pas. Dans la periode anglaise de la discussion, nous ne retrouverons nulle part, excepte chez un seul ecrivain, le melange de la question littdraire et de la question religieuse, que nous avons remarqu6 cbez Desmarets. La plupart des champions qui s’y rencontrSrent etaient ou de purs lettres comme Boyle, ou des chretiens sinceres, mais eclaires et tolerants, comme Bentley, qui n’engageaient pas la foi dans une controverse de litterature, ou des mondains comme Temple, Swift et Pope, e’est-a-dire des libres penseurs de l’eglise de Saint-Evremond.

Saint-Evremond, exile en Angleterre en 1661 , n’avait jamais cesse de mieux aimer sa vraie patrie que sa patrie adoptive, dont il frequentait les beaux esprits, mais dont il n’etudiait ni la langue, ni la litterature. Comme a dit M. Yillemain, il y vivait en 6migr6, les yeux tournes vers son pays. Il 6tait l’interinediaire naturel des idees francaises qu’il propageait dans le monde par sa conversation etpar ses ecrits, il correspondait avec les amis quiluirestaientfideles, il lisait tousleslivresnouveaux qu’on lui envoyait de Paris, il ecoutait de loin le bruit de ces d6bats litteraires dont ses lettres de France lui rapportaient l’echo , et e’est lui qui fit connaitre aux beaux esprits de 1’ Angleterre la querelle des anciens et des modernes. Devenu vieux et, s’il faut le croire, devenu sage, il ne fuyait pas encore la conversation des femmes; mais, depuis quelle jeu de la basselte avait detrbne cbez Mine de Mazarin la

conversation et la lecture, Saint-Evremond regrettait, comme il l’ecrivait en vers a son amie, l’heureux temps

Ou la raison, d’accord avec vos plus doux voeux,

Et les discours senses de la philosophie

Partageaient les plaisirs de votre belle vie *.

Ces amities d’ecrivains celebres pour des femmes longtemps jeunes et belles, ressemblent a l’amour, sinon par la flamme, au moins par la jalousie. Ils ne permeltent pas qu’on prefere quelque chose a l’esprit, parce que l’esprit c’est eux-memes , et ils souffrent dans leur bonheur quand le salon, dont leur parole a ete longtemps laseule fete, s’ouvre a d’autres plaisirs. Saint-Evremond, depossede de sa royaute par un jeu de liasard, allait chercher dans la societd des hommes et dans leurs reunions litt6raires quelques distractions a ses regrets. On le voyait quelquefois s’acheminer vers un de ces etablissements nouvellement fondes en Angleterre, ou se r6unissaient les grands seigneurs, les gens de lettres, les traducteurs et les faiseurs d 'Index, en vieux habits de toile, les ecclesiastiques en soutane et en rabat, les petulants ecoliers du Temple, et les timides etudiants des University. Quand il arrivait, entre Covent-Garden et Bow-street, au cafe de Will, appuye sur sa longue canne, la tete couverte de sa calotte noire, sous laquelle passaient ses cheveux blancs, et suivi de ses chiens dont il ne se separait guere, parce que les vieillards , disait-il , ont besoin de quelque chose de vif autour d’eux, les causeurs s’arretaient : ils ouvraient avec respect leurs rangs presses, et Saint-Evremond parvenait jusqu’au fauteuil oil si6geait pres du feu enhiver, et sur le balcon en 6te, un personnage en habit marron et en perruque bouclise, le glorieux John Dryden. C’etaitun privilege de saluer l’illustre poSte, et d’dcoutera ses cot6s ses opinions sur la derniere tragedie de Racine, ou sur le Traite de

j. Voy. la Vie de Saint-Evremond , par Desmaiseaux, p. 178.

poeme epique du P. Le Bossu L Une prise de tabac, offerte par Dryden, etait un honneur capable de tournerla t6te d’unjeune homme, nous a racont6 M. Macaulay. Saint-Evremond s’asseyait a cot6 du grand poete, et la conversation commengait sur la po6sie, sur les trois unites dramatiques, ou sur la question a la mode, celle des anciens et des modernes. II y avait dans le cafe de Will un parti pour Perrault et les modernes, et un parti pour Boileau et les anciens 8. Le chevalier Temple se moquait avec grace de Perrault; Wottonrepliquait au chevalier Temple et appelait a son aide son redoutable ami le docteur Bentley, qui, se precipitant dans la discussion comme un hoplite, mettaiten d6route les arguments ennemis. Swift accourait au secours de Temple, etjetait dans la m61ee, comme un escadron de cavalerie 16gere, ses epigrammes spiriluelles, qui tombaient sur tout le monde , et surtout sur son cousin Dryden. Saint-Evremond souriait a la vue du combat, et quand le feu de la controverse s’6tait un peu calme, il prenait doucement la parole, il ramenait a une juste mesure les opinions excessives , et donnait, par sa moderation, a la cause des modernes un air de justesse qui lui avait manqu6 souvent chez Desmarets et chez Perrault. Saint-Evremond savait mieux que personne degager la partie de verit6 contenue dansun paradoxe, et la fortifier par denouveaux arguments, inventes avec art et presentes avec grace. « Nous oublions trop souvent, messieurs, dit-il un jour d’une voix faible, mais entendue d’un bout a l’autre du cafe de Will, a force d’etre ecoutee, nous oublions, quand nous jugeons les anciens, que nous les jugeons sur des traductions. Pour moi, qui ai fait mes liumanites au college de Clermont, et ma rh6torique sous le P. Canaye, dont le respect pour l’autorit6

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