Macaulay, Critical and histor. Essays , vol, III. p
les modernes, Temple assigne le premier rang a la pedanlene ; il en trace le portrait suivant, ou se montre, avec beaucoup d’esprit, le dedam de Thomme du monde, longtemps meld aux grandes affaires, pour la science de cabinet. Les erudits de son temps ne lelui pardonnerent pas. « La pedanterie estune maladie qui s’empare des scholars ldgers, superficiels et suffisants, qui ont plus de pretention que de mdrite, qui s’estiment plus que de raison, et qui, en vivant toujours en eux-mdmes ou dans leurs cellules, se sont rendus impropres a tout ce qui n’est pas la science, et ridicules dans tous les entreliens dont elle n’est pas le sujet. Ge fleau a commencd par atteindre les enfants et les personnes d’une constitution faible; puis s’etendant par degres, il a bientot envahi les esprits les plus • sains et les plus vigoureux. Le voisinage s’est effraye, et a fui indistinctement tous les savants, ceux qui seportaientbien comme ceux qui dtaient malades; et les etrangers, apprenant qu’il rdguait une epidemie, ont evite tout commerce meme avec les tempdraments les plus sains. On a commence par avoir peur de la science, on a fini par la hair, et les savants memes qui n’dtaient pas pedants ont craint d’etre moques comme les pedants qui n’dtaient pas savants : les pigeons ont eu peur de passer pour des geais, parce qu’ils dtaient dans leur compagnie. Un Espagnol spirituel a dit quele livre de don Quichotte avait perdu la monarchic espagnole, en ren-
dant ridicules les sentiments chevaleresques . La pedante-
rie a ruind la rdpublique des lettres en rendant ridicule le savoir; et plaise a Dieu qu’elle n’ait pas des effets pires encore!.... »
Telle est la maniere spirituelle et ddgagee que Temple porte dans les sujets littdraires. Comment un dcrivain d’un esprit si fin et d’un gout le plus souvent si ddlicat a-t-il pu laisser dchapper des jugements qui donnent aujourd’hui de l’intdrdt a son livre, comme des symptdmes curieux du goiit de l’dpoque, mais qui prouvent qu’il ne connaissait et ne jugeait guere mieux les liltdratures modernes, mdme celle
dc son pays, que celle de l’antiquite? Pour prouver combien les modernes sont inferieurs aux anciens, il dresse le recensement des grands 6crivains modernes chez les quatre peuples les plus lettres, et void leshommes de genie qu’il inscrit sur sa liste : en Italic, Boccace, Machiavel, Fra-Paolo Sarpi ; en Angleterre, Philippe Sidney, Bacon, Selden; en Espagne, Cervantes et Guevara; en France, Rabelais, Voiture, La Rochefoucauld, Bussy-Rabutin L Voila tout son Pantheon : il n’y admet ni Shakspeare, ni Milton, ni Dryden, ni Descartes, ni Pascal, ni Corneille, ni Racine, ni Boileau, ni La Fontaine, ni Dante, ni le Tasse, ni Lope de Vega, ni Calderon ! Combien de pareils jugements, emanes d’un ecrivain superieur, ne donnent-ils pas a reflechir sur la vanite des jugements contemporains et sur la sagesse des anciens, qui # voulaient qu’un siecle au moins eut passe sur la memoire des grands homines avant que la posterite decide de leur gloire !
Temple termine son livre en rappelant le mot d’ Alphonse le Sage, roi d’ Aragon : Parmi les clioses que possedent ou souhaitent les hommes, il y en a quatre desirables avant tout le reste : du vieux hois pour bruler, du vieux vin pour boire, de vieux amis pour causer, de vieux livres pour lire. C’etait Yhoc erat in votis de sa vieillesse paisible et riante.
Il jouit jusqu’a la fin de sa vie de tous ces biens, et il gouta le plaisir de voir son dernier ouvrage applaudi en France comme en Angleterre. « Le succes, dit spirituellement M. Macaulay, en etait inl'aillible : comme les champions des modernes etaient aussi ignorants que Temple lui-meme, les anciens pouvaient seuls relever ses erreurs, et ils n’etaient pas assez sots pour tirer sur leur allie. » Son triomphe ne fut trouble que par l’apparition des Be flexions de Wotton sur le savoir des anciens et des modernes. Mais il avait ete lu et approuvc, il nous I’apprend lui-meme, par Boileau et par
1 Temple’s Works, vol. Ill, p. 464.
DES ANCIENS et des modernes.
Racine. II ajoute meme gratuitement, (c’est une illusion de vieillard), qu’il avait contraint Perrault a une retractation *. Ses succes reels comme ses succes imaginaires l’aguerrirent contre les attaques de Wotton. Aussi repondit-il aux Reflexions de son adversaire d’un ton allegre et leger, dans des Pensees sur les anciens et les modernes , qui ne parurent qu’apres sa mort. II appliquait aux ennemis des anciens en Angleterre les epigrammes de Boileau contre Perrault, et raillait l’orgueil du genie moderne dans une des plus agreables pages qu’il ait laissees apres lui : « Les merveilles produites pour le plaisir ou l’utilite du genre humain par les creuses reveries des homines qu’on a regardes comme les pionniers de la science pendant les cinquante dernieres annees, je les cherche en vain, je l’avoue, et je m’estimerais heureux de les dOcouvrir. J’ai entcndu parler de pretentions et de visions extraordinaires chez des esprits convaincus du progres qu’ont fait les sciences dans notre siecle ou qu’elles feront infaillihlement dans le siecle prochain. On decouvrira, m’assuret-on, la panacee universelle qui doit guerir tous ceux qui la possedent, la pierre philosophale qui sera trouvee par quelques sages dedaigneux de la richesse; la transfusion d’un jeune sang dans les veines des vieil lards, qui deviendront plus folatres que 1’agneau qu’on aura saignd pour les rajeunir; une langue universelle, qui pourra servir a toutes les personnes qui ont oublie la leur ; la communication immediate de la pensee, sans l’imporlune traduction du langage ; Part de voler, jusqu’a ce qu’on tombe et qu’on se casse la jambe ; la decouverte des nouveaux mondes dans les planetes; les voyages dans la lune, qui deviendront aussi communs que celui de York a Londres, etc.... Les pauvres gens comme moi trouvent toutes ces folies aussi extravagantes, mais deux fois moins spirituelles et moins instruclives que celles de l’Arioste. Esp6rons que ces sages