CHAPITRE III
Dryden : Preface de sa traduction de 1’Lneide. — Boyle : Lettres de Phalaris. ■ — Bentley : Dissertation sur les Epitres de Phalaris. — Boyle contre Bentley.
La fin du regne de Guillaume III et les douze annSes du regne de sa belle-soeur, sont une des plus brillantes epoques de la Literature anglaise. Les Anglais Font nominee longtemps leur siecle d’ Auguste * ; mais leur admiration patriotique s’est un peu attiedie, et il n’est pas rare de trouver aujourd’lmi parmi eux des Scrivains qui re-
1. Monk, Life of Bentley , p. 47. — 2. W. Scott, preface de sa Biograrphie de Swift.
gardent ce temps, a leur avis trop vanty, comme une ere d’imitation et de servility litteraires, ou la correction tenait lieu d’ originality , et le gout de genie. G’est un dedain excessif, apres une excessive admiration. « C’etait un temps de belle et riche literature , que celui ou Temple, Arbuthnot, Walsh, discutaient les poesies du jour d’apres la France et l’antiquite; oil le vieuxDryden, survivant a la restauration , improvisait son ode a sainte Cecile ; ou Congreve composait des comedies spirituelles en s’aidant de Moliere ; ou Prior, Parnell, Thomson, Young revetaient de poesie quelques-uns des problemes philosophiques de leur temps ; oil Addison ecrivait ses pages Elegantes et tragait les caracteres originaux du Spectateur ; ou Swift etait le premier des satiriques philosophes , et donnait aux pamphlets politiques la duree d’une oeuvre de genie; ou Pope, si correct, si precis , quelquefois si grand poete , interprytait tour a tour en beaux vers la passion d’Helo'ise et les systemes de Leibnitz*. » Ce tableau d’un regne illustre, tracd par la main d’un maitre, est a la fois brillant et tidele. Toutefois, ce regne si fecond en oeuvres ingdnieuses, spirituelles, idoquentes, ne vitnaitre aucune de ces merveilles d’originalitd oil se r6vele un genie cr^ateur. La literature , dans ses genres les plus divers, se para d’une dlegance uniforme, dont se devait fatiguer tot ou tard un peuple accoutume a mettre au premier rang dans son estime l’inspiration personnelle de l’dcrivain , et a preferer le bizarre au convenu. L’un des caracteres de cette epoque, c’est la popularity des lettres, et, si je puis dire, leur prosperity temporelle. La reine Anne les protygeait sans les aimer ; superbe et fastueuse comme Louis XIY, elle pretendait, comme le roi de France, attacher son nom a l’un de ces regnes a grand spectacle dont la litterature est un ddcor. Un autre caractere du temps, c’est le gout de la society polie pour l’antiquite clas-
1. M. Villemaiu, Tableau de la litter, au xvme siecle , v* legon,
sique et pour la literature 'frangaise , gout dont la vivaci te sans bornes s’accorde peu avec l’independance du g6nie anglais, et qui dut se restreindre plus tard dans une plus sage mesure. Les university s’6taient gurries des blessures que leur avait faites la guerre civile '. Sous le regne de Guillaume III, les etudes s’dtaient relevees de leur long d6clin. Les travaux philologiques de Stanley, de Pearson, de Gale, de Price, d’Hudson, de Baxter, et surtout de Richard Bentley, ont illustre les quarante dernieres ann6es du xvne si&cle *. Les plus grands poetes de l’Angleterre traduisaient les anciens. On peut lire dans la vie de Swift, 6crite par John Barrett, vice-prevot au college de la Trinitd a Dublin, le programme des etudes d’alors : la part qu’on y accorde au lalin et au grec, les soins de predilection qu’on donne a la poesie latine, pourraient rendre jaloux les plus prosperes de nos lyc£es. Le futur doyen de Saint-Patrick, Swift, brillant et indocile 6colier, etait, comme Pope , un poete latin illustre parmi ses camarades , et son premier ouvrage fut la traduction en vers d’une ode d’Horace. Rochester imitait Horace et Lucilius. II traduisait aussi Boileau, la literature frangaise partageant avec l’antiquite la faveur de cette 6poque ultra-classi que. Dryden , le premier poete de l’Angleterre sous trois regnes, I’ecrivain qui, selon Johnson, jeta les fondements de la critique anglaise, avait donnd l’exemple d’un respect presque illimitd pour les anciens, et d’une admiration profonde pour la littdrature frangaise. S’attachant, dans cette double inclination de son genie, a des oeuvres d’un genre divers et d’une in£gale beautd, il avait traduit successivement l’epop6e de Yirgile, X Amphitryon de Moliere et YHistoire des heresies de Varillas. Le monument le plus curieux de son idol&trie pour les anciens, et du goto presque frangais qui r6gnait alors en Angleterre , c’estla preface qu’il rnit a la t6te de sa traduction de YEneide.
1. Monk , Life of Bentley ,p. 110. — 2. Hallam, Hist, de la litt. en Europe pendant les xv% xvr etxvivsiecles, t. IV , p. 78.
Dryden s’y pr£occupe surtout d’une question de pr6s6ance agitee deja par Aristote, et reprise en France par Dacier et le P. Le Bossu, cellede la prominence du poeme dpique sur la tragddie. II s’autorise de l’exemple de Corneille pour discuter l’opinion d’ Aristote ; il cite Le Bossu, Dacier, Le Fevre, Scuderi, le P. Lemoine, Chapelain, Balzac, le P. Goulu, le P. La Rue, Ronsard, et surtout Segrais, dont il traduit complaisamment les reflexions sur YEneide. Dryden donne aux iddes franchises le tour de l’esprit anglais; mais on les reconnaitaisdmentsous leur nouveau costume. Le P.Le Bossu avaitpose ce principe, que la tragedie est la peinture des passions, et l’dpopde celle des moeurs. Nous le retrouvons exactement dans le critique anglais, sous les ornements bizarres dont Dryden l’a entoure : « Les passions sont violentes, et les maladies aigues demandent des remedes energiques; mais les mauvaises habitudes de Fame, les moeurs, sont comme des maladies clironiques : il fautles corriger par degres, et varier les remedes. Quoique les purgations y soient bonnes, la diete, le bon air, un exercice moddre forment la plus grande part du traitement. Une foisces vdrites dtablies, chacun de ces deux genres de poesie, l’dpopee et la tragedie, doivent evidemment tendre a leur fin. La tragddie est plus active; le poeme epique, actifaussi quand il faut, opere davantage a loisir. La tragedie chasse vivement le mal, comme le quinquina, et nous remet pour un temps ; l’dpopee mine l’indisposition et nous donne l’habitude de la santd1. » Dryden a pris a la lettre le mot de Corneille : « La tragedie purge les passions, » et il lui a donne tout le developpement de mdtaptiores mddicales qu’il pouvait comporter.
Plus loin, sans nommer Desmarets et Perrault, Dryden repond a leurs critiques de Yirgile et d’Homere par une apologie passionnee. Il soutient qu’Ende est le vivant portrait d’Auguste; il l’admire d’etre si pieux, de verser tant de