A i’admirable vers
« No light, but rather darkness visible! »
Bentley propose de substituer :
« No light, but rather a transpicuous gloom! »
a l’examen critique qu’ii avail applique aux Lettres de P halaris? II faisait la cour a une jeune fille belle et pieuse qu’ii devait epouser, et, parlant avec elle de la Bible, il entreprit, pour l’interesser a l’entretien, de discuter doctement sous ses yeux l’authenticite du livre de Daniel. La piete de la jeune fille s’effaroucha d’un savoir qui ne reculait pas devant les livres saints, et le mariage manqua d’etre rompu'. Mais que sont quelques erreurs aupres de tant de services rendus a la science ? Quelle admirable vie pleine d’oeuvres et de vertus ! quelle puissance de travail ! quelle variete de connaissances ! Ce grammairien profond, cet editeur inventif d’Horace , d’Aristophane , de Terence , de Phedre , de Manilius; cet adversaire eloquent du materialiste Collins, ce professeur incomparable qui elevait si baut les etudes du college de la Trinite, vulgarisait le premier dans la chaire chretienne les d6couvertes de Newton, et, tournant la science contre l’atheisme, mettait l’astronomie au service de Dieu. Si, dans un travail ou je condamne 1’exces des partisans des anciens , je ne craignais de manquer a moil tour de justice envers les modernes, je serais tent6 de repeter, en parlant de Bentley, le mot du vieux Charron sur les grands hommes de l’antiquite : « La graine de ces gens-la est perdue. »
Du reste , il n’etait pas besoin de la sagacite superieure de Bentley pour demasquer l’imposture des Lettres de Phalaris. En lisant cet ouvrage mediocre d’un d6clamateur , on s’etonne, que des compilateurs grecs, comme Stob6e et Suidas, aient pu l’attribuer au tyran de Sicile, et que l’ecole mondaine des hellenistes d’Oxford, sous la pr6sidence du doyen Aldrich, lui ait consacrd l’effort de sa jeune erudition. Je n’ai pas dessein d’en discuter ici l’authenticit6; on trouvera dans la Bibliotheque de Fabricius un ensemble de preuves
1. Monk, qui rapporte cette anecdote d’apr^s un passage des Mdmoires de Whiston, la revoque en doute, sans affirmer qu’elle n’est pas vraie : Se non e vero....
qui ddmontrent que l’auteur de ces lettres n’est ni Phalaris ni Lucien, a qui on les a quelquefois imputees \ Cette correspondance , a la fois pedante et romanesque , sent l’6cole et le bel esprit. Nul sentiment naturel , nulle pensee venue de Fame. Derriere le prdtendu tyran de Sicile, on apergoit le maitre de rhetorique qui souffle a son eleve les lieiix communs de la classe. Les amplifications de Phalaris sur son m6pris des homines, sur son degout de la vie et l’impossibilite d’etre heureux ont l’invraisemblance historique des discours de Sylla dans le dialogue de Montesquieu, sans en presenter FinterOt oratoire. Une foule d’idees relativement modernes s’etalent dans les discours du tyran, avec une audace d’anachronisme qui scandalise les yeux les moins exerces. Enfin son style roide, gourme, acad6mique, est un style de pedant, et non de politique. Les souverains qui regnent n’ont pas le temps d’arrondir ainsi leurs pdriodes. II n’appartient qu’a ces princes de rhetorique que les dcoliers font parler, d’oublier a ce point leur trone au milieu des soucis de la phrase et du mot*.