Lettres sur les Anglais , p
les plus distingu6s furent les acteurs ou les t6moins attentifs de cette discussion, et les gens du monde s’y inherent, comme les university et les 6rudits.
Parmi les ouvrages des anciens que Temple vantait dans son Essai, il en plagait deux au premier rang, les Fables d'Esope et les Leltres de Phalaris, « deux des plus anciens ouvrages de la Grece, disait-il, ce qui prouve que les plus vieux livres sonl les meilleurs. » « Je connais, ajoutait d6daigneusement l’ancien eleve du college Emmanuel, je connais des savants, ou, du moins, des gens qui passent pour tels, qui ne croient pas a l’authenticit6 des Lettres de Phalaris. Politien et quelques autres les attribuent a Lucien ; mais, a mon sens, il n’est pas besoin d’une grande connaissance en peinture pour reconnaitre que c’est la un tableau original, et non pas une copie. Une telle diversity de passions, tant de liberte dans la pens6e, tant de hardiesse dans l’expression, tant d’affection pour ses amis, tant de dedain pour ses ennemis, une si haute estime du savoir et du bien, une telle experience de la vie, un si grand mepris de la mort, cette fierte de caractfere, cette cruaute de repr6sailles, voila des traits de v6rite qui attestent que le peintre a send lui-meme ce qu’il a retract, et j’estime que Lucien etait aussi peu capable d’6crire ces Lettres que de faire ce qu’a fait Phalaris. Dans tous les Merits de Lucien on retrouve le scholar et le sophiste ; dans les Lettres de Phalaris , on ne voit partout que le souverain absolu, le tyran*. »
Ce magnifique et t6m6raire 61oge attira l’attention publique sur le pr6tendu chef-d’oeuvre 6pistolaire du tyran de Sicile. Une soci616 de professeurs et de jeunes 6tudiants de grande famille, qui travaillaient en commun dans le college de Christ-Church, a Oxford, en preparerent une nouvelle Edition. Aldrich, doyen du college et passionnd pour l’honneur de sa maison, pr6sidait aux travaux de cette soci6t6 qui
1, Temple's Works, vol. Ill, p. 463
comptait des 6crivains habiles et des jeunes gens d’un esprit distingue et d’une haute naissance , tout entiers a 1’6tude des anciens. De temps en temps la soci6te de Christchurch 6ditait un chef-d’oeuvre antique, dont on donnait un exemplaire h chacun des sieves du college, en cadeau de nouvelle annee. On inscrivait sur Fedition le nom du doyen Aldrich , qui publia ainsi des ouvrages de Xenophon, de Th6ophraste, de Lucien et de Platon, ou le nom de quelque jeune etudiant de grande famille et de brillante esp6rance, dont on preparait ainsi la reputation future. Plus tard, parvenu a de hautes fonctions, il payait par un utile patronage la gloire precoce dont le college l’avait investi. La soci6t6 de Christ-Churchy puissante parses talents, ses amities et sa camaraderie , etait designee dans le public sous le nom de faction des esprits, nom Tenouvele du vieux temps, car il y avait d6ja un parti des esprits a l’6poque de Davenant. Les sieves du doyen Aldrich s’etaient eux-memes surnomm^s les Abeilles ( the Bees), par allusion sans doute au miel qu’ils produisaient. Leurs nombreux ennemis (toute coterie a les siens) leur conservaient ce nom, mais en y attachant une allusion moins flatteuse, l’allusion au dard et au bourdonnement de ces insectes bruyants et vindicatifs. La jalousie que la soci6t6 de Christ- Church avait excise fut, selon d’lsraeli, une des causes de l’interet eveill6 dans le public par la querelTe de Boyle et de Bentley. Les plus fortes t6tes du college, John Freind, King, et surtout le spirituel Atterbury, Fun des premiers admirateurs de Milton, en Angleterre1, avaient travaille a Fedition des Lettres de Phalaris. Mais il fut convenu qu’elle serait signee du nom de Boyle, nom dejci illustre par un savant, un philosophe, un philanthrope, Robert Boyle, qui avait fonde, sous le nom de Lectures, un prix annuel pour l’apologie la plus 61oquente du christianisme. On choisissait chaque annee le lecteur, et, par une
1. Voy. sa lettre 4 Pope. Ce n’est qu’apres Atterbury qu’Addison a plaide la cause du Paradis perdu.
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coincidence piqnante, le premier lecteur designe fut pr6cis6ment l’ecrivain qui devait, plus tard, demontrer l’ignorance collective dissimulee sous 1’ unite mensongere du nom de Boyle : ce fut Richard Bentley.
Vers le commencement de l’annee 1695, on vit paraitre sous le nom de Charles Boyle, second fils du comte d’Orrery, un livre intitule : Lettres de Phaiaris , tyran d'Agrigente, revues d’apres les manuscrits, avec une interpretation, des notes et une biographie de l’auteur, par Ch. Boyle, du college du Christ1. A la tete du livre se trouvait une preface latine, et dans cette preface on lisait cette phrase : « J’ai collationne mon edition sur un manuscrit de la Bibliotheque royale, du moms jusqu’a la 40e lettre seulement, le bibliothecaire, par un effet de sa civilite toute particuliere, ayant refuse de me laisser le manuscrit plus longtemps2. » Ces quatre mots latins : « pro singulari sua humanitate, » souleverent une tempete. En voici fexplication : Boyle avait eu besoin, pour collationner le texte des Lettres de Phaiaris , de consulter un manuscrit de la Bibliotheque royale. Au lieu de s’adresser directement au bibliothecaire Bentley, qui n’aurait rien refuse au jeune parent du fondateur des Lectures , il s’etait servi de l’entremise du libraire Bennet, le futur editeur de Phaiaris , personnage assez negligent, qui ne se hata pas de s’acquitter de la commission. Presse par une lettre de Boyle, Bennet demanda communication du manuscrit a Bentley, et l’interrogea, en editeur prudent, sur le merile des Lettres qu’il allait publier. Bentley repondit qu’il ne croyait pas a l’authenticite des Lettres de Phaiaris, et consentit a preter le manuscrit, mais pendant quelques jours seulement, all6guant qu’il devait s’absenter, et ne voulant pas laisser de ma-
1. Phalaridis A grig entinorum tyranni epistolx , ex mss. recensuit, versione, annotationibus et vita insuper auctoris donavit Car. Boxjlus, ex rede Chrisli.
2. a Collatas etiam curavi usque ad epist. xl cum msto in bibliotheca regia, cujus mihi copiara ulteriorem bibliothecarius, pro singulari sua humanitate , negavit-
HJSTOfRE DE LA QUERELLE
nuscrit hors de la Bibliotheque royale en son absence. En effet, une semaine environ apres avoir pr£t6 le manuscrit , il le fit redemander a Bennet. Comme le copiste qni collationnait le manuscrit n’avait pas termini sa tciche dans la semaine accordee, Bennet rejeta sur Bentley la faute dont il ytait seul responsable. Dans sa reponse a Boyle, il se plaignit que le bibliothecaire royal lui eut marchande les heures pour consuiter le texte de Phalaris, et il denonca Bentley au college du Christ, comme ayant medit a la fois et de Phalaris, un apocryphe, et de Boyle, sa dupe, qui allait le publier. Boyle crut Bennet sur parole, et la phrase latine de sa preface fut sa vengeance. Telle est la cause de l’intervention de Bentley dans le debat, d’apres le biographe de Bentley, le docteur Monk, 6veque de Glocester, qui a compuls6 laborieusement une longue serie de pieces pour arriver a cette conclusion. J’incline a penser, avec d’lsraeli, que la preface de Boyle fut seulement pour Bentley une occasion d’entrer en campagne *. Bentley, qui avait le savoir et les passions des grands 6rudits du xvi* si6cle, ne cachait pas son dedain pour la litterature fashionable des jeunes hellenistes du college du Christ. Quand avait paru YEssai de Temple, il avait laisse publiquement echapper cette remarque : « M. Temple n’a pas la main heureuse. Pour montrer la superiority des anciens sur les modernes, il pouvait invoquer Homere et Yirgile. Par une singularity remarquable de gout, qui atleste une complexion litteraire assez rare, il cite les Fables d'Esope et les Lettres de Phalaris, c’est-a-dire deux ouvrages apocryphes2. » Sollicite par Wotton, son aucien condisciple, qui travaillait ala refutation de W. Temple, et qui se promettait un grand secours d’un allie comme Bentley, celui-ci avait promis de prouver par ecrit la non-authenticite de ces deux ouvrages. Son aversion naturelle contre la faction des Esprits, et sa promesse a
1. D’lsraeli, Quarrels of authors. Boyle and Bentley. ( Miscellanies of literature, vol. II, p. 130.)
5. Bentley’s Dissertation upon the Epistles of Phalaris , p. 7.
Wotton, suffisent pour expliquer l’intervention de Bentley, pour qui l’epigramme latine de Boyle ne fut qu’une occasion opportune. Je dois raconter cette discussion , quoiqu’elle ne soit qu’un Episode dans la querelle des anciens et des modernes. Mais elle a fait tant de bruit en Europe, elle a mis en scene des homines si eminents, qu’il m’est impossible de n’en pas r&sumer l’histoire. En France l’opinion se prononga en faveur de Perrault, en Angleterre elle soutint vivement Temple et l’antiquite, quoique le gout anglais fut naturellement aussi libre au moins que celui de la France. Les partisans des anciens, chez les Anglais, auraient du se ranger du cote de Bentley, qui connaissait mieux l’antiquite que tous ses adversaires, et qui la defendait, en s6parant sa cause de celle des ecrivains apocryphes. Mais comme Bentley attaquait W. Temple, on crut qu’il attaquait les anciens, et le public se d6clara contre lui, par un amour a contre-sens de l’anliquite classique. G’est la plus Strange desmeprises. De plus, cette querelle de Boyle et de Bentley est instructive, precisement parce qu’elle est 6pisodique. Elle nous montre comment l’esprit humain, dans les controverses, abandonne volontiers le point capital du sujet, pour se jeter dans les details et dans les accessoires. Lorsqu’on discute par 6crit, on devrait, a ce qu’il semble, 6viter le caprice de ces entretiens de salon, oil les interlocuteurs, au lieu de suivre la ligne droite, s’6garent en mille detours et oublient d’oh ils yiennent et oh ils vont. Les discussions 6crites ressemblent cependant aux conversations. Dans la confusion de la lutte, on se laisse entrainer a la derive, et l’on est emporte par le courant a une longue distance du rivage oh Ton voulait aborder. Wotton avait d6fini le sujet de la controverse : il en avait marqu6 les points fondamentaux. II dtait permis d’esperer que ses successeurs reprendraient la question ou il l’avait laiss^e, et suivraient la voie qu’il avait ouverte. Mais non. Ils passeront tous a c6t6 de la question principale, celle des anciens et des modernes, et
s’attarderont a un detail secondaire d’6rudition, 1’ authenticity des Lettres de Phalaris, a une querelle de personnes, celle de Boyle et de Bentley. Presque toujours, dans les discussions, les hommes fmissent par prendre la place des idees, et voila pourquoi les idees n’avancent pas vite : on les laisse en chemin. Je vais done raconter cet episode curieux pour l’histoire de la literature, et dont la longueur intempestive est ellem6me une legon.
Les gens du monde, je l’ai deja dit, ont un admirable penchant a tourner la science en ridicule, sous le nom de pedanterie. Quand on a dit d’un homme qui a v£cu dans l’etude et le travail, e’estun pedant, voila un homme juge et condamne sans appel. Aussi la premiere precaution prise par Boyle et par ses amis, dans leur querelle avec Bentley, ce fut de repeter sur tous les tons qu’il etait un scholar, un homme de classe, un homme-livre, descendu tout poudreux d’un rayon de bibliotheque, et de l’opposer a sir William Temple, un homme du monde, un bel esprit, un gentleman d’une grdee et d’une elegance accomplies. Us reussirent par cette tactique a donner le change a l’opinion. Pendant plusieurs annees, jusqu’au moment ou. parut la fameuse dissertation de Bentley contre Boyle, Bentley passa pour un pedant herisse d’orgueil et de fausse science, pour un Yadius ou un Trissotin anglais, et 1’on vit ameutes contre lui les grands, les moyens et les petits eerrvains, la societe polie, le public tout entier. Telle est la puissance d’un mot, et surtout d’un mot vague. II peut discrediter un homme et tuer une cause, et cependant l’homme etait un grand homme, et sa cause celle du bon sens, du savoir et de la verite.
Lorsqu’on a l’amour sincere des lettres et qu’on se croit personnellement l’oblige de ces erudits duxvr et du xvn* siecle, bienfaiteurs de la science, qui, par leurs travaux infatigahles, nous ont rendu les textes des grands ecrivains de l’antiquite, on ne peut se defendre d’une reconnaissance profonde pour Richard Bentley. Que nous impor-
tent , & nous ses lferitiers , qui jouissons en parx des fruits cle son esprit, les defauts de son caractere et son humeur altiere et belliqueuse qui faisait dire a Boyle , son adversaire : « II tient sa plume comme une epee ! .9 Que les contemporains se plaignent du caractere d’un grand homme, c’est justice, car ils en souffrent; mais c’est une pure ingratitude a la posterity de lui tenir si longtemps rigueur, puisqu’apres sa mort nous n’avons plus affaire a son caractere , mais a son genie. Je comprends que les contemporains de Rousseau, qui souffraient de son humeur, lui aient ete severes; pour nous, qui n’avons rien a craindre de ce c6fe et qui jouissons de ses ouvrages, nous devons, en parlant de l’homme, sinon ouhlier ses torts , la verite de l’histoire ne le permet pas , mais les pardonner et mettre la pitie a la place de la colere. Si j’insiste sur cette idee, c’est que la critique de notre temps , en 6tudiant avec predilection les hommes dans les ecrivains, et en substituant la biographie a l’appreciation des oeuvres , pese trop souvent dans ses balances des defauts de caractere dont les ecrivains ne sont justiciables que pendant leur vie. Je reconnais, avec les adversaires de Bentley, qu’il avaitplus d’orgueil, d’aprefe, d’emportement qu’il ne convient a un chretien, et qu’en lui l’homme d’Eglise et l’homme de plume ressemblaient trop a l’homme d’6p6e. Mais ce n’est pas pour me faire l’echo, deux siecles apres sa mort, des plaintes 61ev6es pendant savie; c’est pour ne pas trahir la yerife par une reticence, ni derober a la pliysionomie d’un grand homme quelques traits n6cessaires a la ressemblance. En regardant son portrait peint par Tbornill , je remarque, il le faut bien, cette narine gonfl6e et cette levre d6daigneuse; mais je contemple avec plaisir ce large front plein de savoir et cet oeil 6tincelant : de meme , dans cette esquisse que je cherche a tracer de son personnage litteraire , j’indique en passant les defauts de l’homme, et je m’attache de preference aux nferites de lfecrivain. « Pour bien comprendre ce que l’erudition moderne doit a Bentley,
rappelons-nous , dit le docteur Monk , que , lorsque Bentley parut, les savants n’avaient aleur disposition ni les guides ni les secours qui rendent faciles aujourd’hui les senders de la literature. Les grammaires latines et grecques etaient remplies d’erreurs ; les savants, occup£s de la critique des anciens textes , manquaient d 'index suffisants , surtout pour les volumineux scoliastes , les grammairiens et les derniers ecrivains de la Gr6ce. Bentley dut consumer dans cette etude une part de sa vie. Sans autres ressources que celles qu’il puisait en lui-m6me , il ouvrit a la critique une route nouvelle qui , 6clair6e par les lumieres de son esprit penetrant , le conduisit a de merveilleux succ^s. II a lui-mOme avoue qu’il ne possedait qu’a un faible degrd une faculte bien n6cessaire dans de pareilles recherches, la m6moire. Aussi prenait-il soin de noter sur la marge de ses livres toutes les id6es que lui sugg^raient ses lectures. Cette habitude d’amasser peu a peu ses materiaux explique la rapidite avec laquelle il acheva ses plus difficiles travaux. »
La penetration , telle est en effet la quality dominante de Bentley. Il excelle dans la critique des textes , il en devine les alterations avec une sagacite admirable , il remplace les lecons fautives par des corrections ing6nieuses et imprevues; mais, c’est le revers de son talent, il est plus touche des defauts que des beautes , il a le sens de la critique plus deiicat , plus facile k emouvoir que celui de l’admiration , et comme il croit a son infaillibilite, il s’enivre de ses conjectures et s’abandonne a tous les paradoxes de son gotit. Combien de ses corrections d’Horace ne sont que de spiriluelles hypotheses ! Combien de ses variantes sur Milton ne sont que des fantaisies1! N’osa-t-il pas un jour soumettre l’Ecriture sainte