IL-pi fj<*0ou;. — 2. Chap. in
attentivement la composition des chefs-d’oeuvre anciens, on peut en tirer un certain nombre de regies qui, tidelement observees, produiront a leur tour de nouveaux chefs-d’oeuvre dans les genres les plus releves. Par exemple, tout le monde convient que le poeme dpique est la plus sublime production dont l’esprit humain soit capable. Youlez-vous faire un poeme dpique? « Je vais tacher, dans l’interdt du bien public et de mes illustres compatriotes, de demontrer clairement que l’on peut, sans genie et meme sans erudition ni lecture, composer des podmes dpiques.... Moliere a dit qu’il n’y a personne qui, avec de l’argent, ne puisse faire* un bon diner, et que si un traiteur n’en peut pas faire un sans argent, son art est fort inutile. On peut dire la meme chose de la composition d’un poeme. On en vient aisement a bout avec du genie; mais l’habilete consiste a en faire un sans genie. G’est pour parvenir a ce but que je vais presenter a mes lecteurs une recette facile et infaillible, a l’aide de laquelle il n’y 'a pas d’auteur qui ne puisse mener a bonne fin un si grand ouvrage. » Swift indiquealors des precedes pour composer la fable, ajuster les dpisodes, choisir les hdros, tracer les caracteres et les sous-caracteres, et faire manoeuvrer les machines podtiques. « Prenez autant de divinites males et femelles que vous en pourrez employer. Sdparez-les en deux parties egales, et mettez Jupiter dans le milieu. Que Junon le fasse fermenter, et que Venus le tempere et l’adoucisse. Surtout n’oubliez pas de vous servir en toute occasion de Mercure volatile. Si vous avez besoin de ddmons, vous pouvez les emprunler au paradis de Milton, et demander quelques esprits au Tasse. L’utilitd de ces machines est dvidente. Quand vous ne pouvez tirer votre hdros de l’orniere par aucun moyen humain, invoquez le secours d’en haut, et les dieux feront votre affaire. Le prdcepte que je donne ici s’accorde avec celui d’Horace, qui dit formellement dans YArt poetique :
Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus.
c’est-ci-dire : n’appelez les dieux a votre aide que lorsque vous etes dans l’embarras. Pour les descriptions, vous avez d’autres machines. Si vous decrivez une tempete, par exemple, prenez l’Eurus, le Zephir, l’Auster elBoree, jetez-les tous ensemble dans un vers, ajoutez-y une dose suffisante de pluie, d’ Eclairs et du tonnerre le plus terrible que vous pourrez imaginer, melez bien ensemble vos vagues et vos nuees jusqu’a ce qu’elles ecument, et jetez par-ci par-la du sable mouvant dans votre description pour 1’epaissir1. »
Sous cette forme d’une bizarrerie piquante, quelle jus tesse dans l’idee de Swift! et comme il indique avec precision le defaut de certains ciassiques, qui, dans leur passion de l’antiquite, preferent l’imitation des anciens a l’imitation directe de la nature! G’est la presque toujours le terme ou vient aboutir l’idolatrie litteraire : on s’6prend des oeuvres inspires par la nature au lieu de s’attacher a la nature meme ; comme dans l’idol&trie religieuse, on adore la creature au lieu d’adorer le createur. L’imitation feconde est celle que definit eloquemment Longin, quand il compare la contemplation des chefs-d’oeuvre qui eleve et enthousiasme le poete, a l’ascension de la pretresse sur le trepied qui la met hors d’elle-meme, et fait eclater la parole propMtique. Les modeles de l’art ne doivent elre pour nous que des termes de comparison avec la nature, qui nous aident a la mieux comprendre, a la mieux sentir. Nous devons 6tudier les oeuvres des grands ecrivains comme on etudie la traduction d’un auteur dont on ne sait pas encore parfaitement la langue; puis, quand nous la comprenons, nous devons les etudier encore, pour comparer notre interpretation h la leur, et la fortifier par leur autorite. Mais nous reduire aux livres ou la nature est le mieux exprimee, sans communiquer avec la nature meme, c’est consentir a ne jamais lire un chef-d’oeuvre dans l’original, c’est nous resoudre a le juger par la traduc-