‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 138 sur 180 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Fenelon : Le Telemaque. — Lettre sur les occupations de VAcademie francaise. — Correspondance de Fenelon et de La Motte.

Le d6fenseur le plus illustre des anciens, dans cette seconde periode de la querelle, e’est l’auteur du Telemaque. Ce livre immortel, a la fois roman passionne, peinture savanle des moeurs antiques, utopie politique, satire d’opposition, sermon insinuant de pedagogie1, et chef-d’oeuvre de style, avait divise les esprits et obtenu en France, parmi les adversaires de la politique royale, un succes combattu par la rancune de la cour. Mais au plus fort de la querelle de Boileau et de Perrault, il n’y avait eu qu’une voix en Europe pour admirer le Telemaque comme la reparation la plus glorieuse, offerte par un beau gdnie a l’anliquite classique outragee. En composant des fictions d’Homere, des souvenirs de Sophocle, des reveries de Platon et des pr£ceptes moraux de la Cyropedie, un livre exquis ou brillait la fleur de l’antiquite tout entiere , Fenelon avait dignement defendu les anciens par un chef-d’oeuvre eclos au souffle de leur genie. Boileau, qui regrettait que Mentor FCit un peu trop « predicateur » et trouvait parfois ses maximes « un peu hardies, » salua Fenelon comme un allie et le Telemaque comme un

1. Les refugies frangais de Hollande, qui devaient 6tre disposes & chercher dans le livre de Fenelon un dessein d’opposition politique , y virent surtout une allegorie pedagogique. V. Basnage. Ouv. des sav., juin 1699. Toutefois, Basnage convient que beaucoup de politiques speculatifs y chercherent une intention secrete d’opposition.

plaidoyer en faveur d’Homere *. Quelle plus belle defense, en effet, de l’antiquite paienne, que de la faire aimer en Fimitant, en lui derobant sa mythologie gracieuse, le pathetique de sespoetes, les doctrines de ses moralistes, les reves m6me de ses philosophes, epures par la severity toujours presente du g6nie chretien. Cette alliance de la pensee chretienne et de l’inspiration antique, si visible pour nous dans le Telemaque et si vivement depeinte par M. Villemain1 2, 6chappa d’abord aux yeux des contemporains eblouis par les couleurs homeriques, repandues sur le roman du tils d’Ulyssc. Lorsque dans son libelle de la Telemacomanie, ou parmi beaucoup d’injures se glissent quelques bonnes raisons , l’abbe Faydit compara le Telemaque a la boutique des orfevres et des sculpteurs Chretiens que Tertullien ordonne de fermer, parce qu’ils etaient pleins de Jupiters, de Cupidons et de V6nus, Faydit exprima l’illusion debeaucoup d’ames pieuses, trompees sur le caractere moral du Telemaque par sa perfection litteraire \ Fenelon, comrne Bossuet, dtait un de ces rares esprits, assez vastes pour contenir, a l’exemple des Peres les plus illustres de l’Eglise, beaucoup de science et beaucoup de foi. Heureux siecle, que celui ou l’Eglise pouvait montrer a ses amis et & ses adversaires ces grands ev6ques, les premiers dans les leltres comme dans la religion, et de qui le g6nie captivait l’admiration de ceux merrie dont leur doctrine ne soumettait pas la foi! L’Eglisc, par 1’ascendant de ses chefs-d’oeuvre, gardait ainsi une prise meme sur l’indiffdrence , et s’emparait des esprits quand elle n’avait pas les 4mes. Cbrdtien admirable, Fene- Ion 6tait le depositaire le plus fidele du genie antique, l’interprete le plus vrai de la muse de Sophocle et d’Homere.

1. « L’avidit6 avec laquelle on le lit fait bien voir que si l’on traduisait

Hom&re en beaux mots, il ferait l’effet qu’il doit faire et qu’il a toujours fait. x> (Lettre a Brossette; 1699.)

2. Voir, dans les Discours cl Melanges litteraires , la belle notice sur Fenelon. — 3. Teldmacomanic , p. 42.

De tous les partisans des anciens ce fut le plus 6troitement attache a leur cause, parce qu’il aimait l’antiquite, non pas avec son gout , mais avec son cceur. L’amour des anciens dans Fenelon , ce n’est pas seulement une inclination litteraire; c’est une idee morale, je dirais presque : c’est une preference politique. Pourquoi cette tendresse pour Hom6re ? Est-ce uniquement parce qu’il a le mieux peint le premier age du monde? Non ; c’est parce qu’aux yeux de Fenelon, le premier age du monde est reellement Page d’or. La societe antique, avec la simplicity de son mecanisme ct la frugality de ses mceurs, lui parait la plus parfaite des socieles. II s’arrete en souriant devant le roiEvandre, qui faitpaitre ses troupeaux; devantle vieillard de Tarente, qui cueille le premier ses fruits et ses roses : leur vie est a ses yeux la plus naturelle etla plus vraisemblable. « J’aime cent fois mieux, dit-il, la pauvre Ithaque d’Ulysse, que la Rome brillante de Salluste. » Rome ici, c’est Paris, c’est Versailles L La description de Salente dans le Telemaque , ce n’est pas seulement une fantaisie litteraire de poete reveur, un ornement detache des oeuvres de Platon pour parer un roman; c’est le vceu sincere d’un retour de l’humanite vers les premiers ages du monde, c’est la theorie d’un politique et d’un moraliste qui voudrait ramener l’humanite virile au berceau de son enfance. La simplicity des temps h^roiques unie aux lumieres de la religion chreticnne, voila l’ideal que Fenelon a congu, et comme a ses yeux le premier age du monde est l’epoque la plus belle et la plus heureuse, il regarde le poete qui l’a peinte en beaux traits comme le plus grand des poeles. Sa theorie meme de l’art porte la marque de cette predilection pour la simplicite du monde naissant. La perfection de l’art, selon lui, c’est le naturel; la beaute qu’il aime, c’est la beauts unie, aimable, si familiere et si simple « que chacun soit tente de croirc

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