‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 142 sur 180 · Lettre u · texte numérisé non relu

Lettre u

put etre agreable en francais. Je m’en suis tenu a mie imitation tres-libre , et j’ai ose meme quelquefois 6tre tout a fait original1. » II raconte qu’il a In des fragments de son ouvrage aux assemblies publiques de I’Acaddmie : « Ceux qui connaissent le mieux le pofime original m’ont filicitd d’un air bien sincere. » On imprime son Iliade et le discours qui doit la preceder. II en enverra a F6nelon un des premiers exeinplaires. — II l’envoie, en effet, le 16 janvier 1714, et, dix jours apres , Fenelon le remercie dans une lettre flatteuse , qui est comme la premiere esquisse de la Lettre d I Academic : ce sont les m6mes idees, quelquefois les monies expressions, les m6mes managements toujours.

Sans doute , comme on l’a tres-bien dit 2 , la v6rit6 est an fond de tous les compliments de Fenelon; mais il faul l’en tirer. Si La Motte y voulait regarder de pres, il comprendrait le sens de cette antitbese ddlicate. « Yotre parti conclut que vous avez surpass^ Homere. Pour moi , je me recuse. » Il sentirait aussi qu’il y a quelque malice a louer un moderne avec des citations des anciens; entin il s’apercevrait que Fenelon ne lui dit pas un mot du Discours sur Homere. Mais La Motte laissera la severity sous les voiles oil Fenelon l’enveloppe ; il ne prendra pour lui que les compliments , et le voila ddja qui remercie Fdnelon de « l’approbation » qu’il lui donne , et qui triomphe des concessions de son aimable lecteur. Il prornet dene jamais mtipriser le gout des anciens. « Quoi que nous fassions, s’ecrie-t-il, ils seront toujours nos maitres ! Qu’on nous permette seulement un examen respectueux de leurs ouvrages, une dmulation modeste (on ne sait pourquoi il n’ajoute pas : une imitation discente, comme m on Iliade ), nous n’en demandons pas davantagc. » La Motte est bon prince. La bienveillanee extreme de Fenelon ]’a touclid , et, par reconnaissance, il rend aux anciens les bons traitements qu’il a rec;us de leur doux avocat. « Je

1. Lettre in. — 2. Voir l’excellenle edition de la Lettre d VAcad . , par M. E. Despois , p 116.

passe sur les louanges que vous daignez me donner , » ajoute-t-il modesteinent en achevant sa lettre. Et voila le fruit qu’Oronte a tir6 de la legon de Philinte !

Aussi prend-il Philinte pour le confident de ses triomphes : « Je vous dois un compte naif des succes de mon Made. Les connaisseurs l’ont regue avec applaudissement, et le P. Sanadon est ravi. Le P. Por6e partage la joie du P. Sanadon. A peine si les commentateurs, persuades de l’infaillibilit6 d’Hom£re, ont61ev6 quelques murmures1. » — A ce recit triomphant, F6nelon s’apergoit que La Motte ne l’a pas compris, et qu’il fait trop hon march6 des anciens. Aussi, laissant de cote le pofime de La Motte, et revenant a Homere, il vante « l’aimable simplicity du monde naissant; » il insiste sur Legality des talents dans tous les siecles, sur les effets divers des institutions et des climats, et sur les difficultes de la versification frangaise. Mais quand il s’agit de conclure, il laisse encore une fois chacun libre de penser coniine il lui plait. « Je ne pretends reprendre ni contredire personne, je dis quel est mon gout, comme un homme dans un repas dit na'ivement qu’il aime mieux un ragout que l’autre. Je ne bMme legoiit d’aucun bomme, et je consens qu’on blame le mien 2. » C’est trop de tolerance. Homere n’est pas un mets qu’on puisse aimer ou ne pas aimer. Dans les questions litteraires, les divers champions ne peuvent avoir la liberte absolue qu’ont des convives r6unis autour d’une bonne table. Fynelon ne l’ignore pas, et sa pr6f6rence pour les anciens n’est pas seulement un gout, c’est un jugement. Mais il a peur de d^plaire en donnant a son opinion la forme d’un avis, et cette crainte se montre dans sa lettre : « Je vois bien qu’en rendant compte de mon gout, je cours risque de deplaire aux admirateurs passionn^s des anciens et des modernes3. » Fenelon avait tort de s’alarmer. Grace a la politique habile de sa Lettre d VAcademie, et a l’ingenieuse attenuation de sa pen-

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