Lettre sur les occupations de l' Academic , p
indirecte , corame Fenelon la pouvait faire contre un parti puissant dans l’Academie frangaise. A ne consulter que les titres des chapitres, on croit avoir sous les yeux des esquisses de traites sur la poesie, sur l’art dramatique, sur l’histoire, etc. Peu a peu, on voit se derouler avec une habilete infinie un parallele perp6tuel entre les anciens et les modernes. Les jugements sur les 6crivains s’y succedent sans cesse, comme autant de repliques aux sentences de Perrault et de ses successeurs. Les theories memes de Fenelon sont des arguments en faveur des anciens1. On arrive ainsi, de comparaison en comparaison, a la conclusion generate, et l’on s’attend que Fenelon, qui, jusqu’a present, a donne l’avantage aux anciens sur tous les points, sera plus explicite encore, plus decide. Mais ici se d6couvrent la circonspection et l’innocent manage de cet esprit insinuant, qui veut faire arriver doucement sa pens6e sans offenser personne. Tant qu’il n’abordait la question que de biais, pour ainsi dire, il parlait avec plus de liberte, etfaisait passer avec art, comme dans une digression, une opinion qui, annoncee ex professo, etit sembld plus suspecte. Mais d&s qu’au lieu d’exprimer ses idees sous le couvert du diclionnaire, de la tragedie, de la comedie et de l’histoire, Fenelon aborde directement la question des anciens et des modernes, sachant que son public l’attend a ce passage comme a un defile, et qu’il est plus dcoutd et plus en vue , il atlenue sa parole jusqu’a diminuer quelque chose de sa pens£e. Quand on etudie de plus pres le dernier chapitre de la Lettre a V Aeademie , on voit que les conclusions de Fenelon ne r6pondent pas exactement a ses premisses, et que, se fiant a la mdmoire du lecteur, il lui laisse le soin de reparer, par le
1. La theorie de Fenelon pour enrichir la langue francaise par l’adoption des mots composes, prouve combien il la juge inftrieure a la langue grecque et 4 la langue latine. Sa theorie sur l’histoire est celle de Lucien, et parmi les historiens modernes , il ne cite que Froissard , d’Ossat et d’Avila; il omet Villehardoin , Commines et Joinville.
souvenir des pages precedentes, l’attdnuation calculee des dernieres.
II avoue d’abord que, dans une telle discussion, chacun peut suivre en liberte ses idees. Sil’on prenait au mot la complaisance de Fenelon, cette concession oterait toute autorite au reste de son ouvrage, en reduisant une question de critique, c’est-a-dire de principes, a une simple question de gout individuel et de preference arbitraire. Une guerre d’opinions litteraires dans l’Academie n’alarme pas Fenelon, parce qu’elle serait douce, polie et mod6ree, dit-il avec une assurance flatteuse, qui ressemble plutot a un bon avis qu’a un compliment. Cependant, au lieu de combattre, ne peut-on s’entendre? Fenelon accorde qu’il est a souhaiter que les modernes surpassent les anciens; qu’il y aurait de l’ent6tementa juger un ouvrage sur sa date; que les modernes out raison de vouloir etre les rivaux des anciens, pourvu que leur emulation ne se tourne pas a m^priser l’antiquite, et qu’ils s’appliquent a la vaincre par l’etude et par l’imitation ; qu’il faut encourager cette rivalite et louer unanimement ces efforts; enfin, que les anciens les plus parfaits ont de grandes imperfections. Dans leurs tragedies, Faction reste en suspens et manque de vraisemblance. Dans leurs comedies, leur plaisanterie manque de delicatesse. II y a des satires d’Horace indignes de lui, et dans ses plus belles odes on voudrail supprimer des passages froids et inutiles. Ciceron est quelquefois violent jusqu’a la triviality, et vaniteux jusqu’au ridicule. En general, les anciens sont un peu pedants. Leur religion est un tissu monstrueux de fables; leur philosophic est grossiere; Platon meme fait raisonner faiblement Socrale de l’immortalite de I’&me. Les h6ros d’Homere ne ressemblent guere a d’honnStes gens , et ses dieux sont au-dessous de ses h£ros. Fenelon accorde entin qu’il y a parmi les anciens peu d’auteurs excellents, et qu’on se passerait volontiers d’un grand nombre, par exemple d’Aristophane, de Plaute, de Seneque le tragique, de Lucain et
d’Ovide lui-m6me , tandis qu’il y a un nombre considerable d’auteurs modernes qu’on goute et qu’on admire avec raison. — On voit que les concessions de Fenelon sont pins que g6n6reuses, et que le changement de ton est sensible, de ses premisses a sa conclusion. On ne s’explique pas qu’il sacrifie si aisement une illustre part de cette antiquite qu’il cherissait tout a l’heure, et qu’il immole, en l’honneur des modernes, cette h6catombe compos^e d’Aristophane, d’Ovide, de S6n6que et de Lucain. De plus cette louange generate des modernes, « qu’on goute et qu’on admire avec raison, » ne resume pas avec exactitude les critiques si vives que Fenelon adressait aux plus grands de ses contemporains. — Yoyons maintenant ce qu’il altegue en faveur des anciens. Ils nous out donne ce que nous avons de meilleur. 11 faut les admirer jusque dans leurs negligences, comme ditLongin. Leur esprit, qui ne s’dtudiait qu’au grand, nepouvait pas s’arreter aux petites choses. Plus leur religion etait ridicule, plus il faut admirer Homere de l’avoir relevee par de si belles images. Plus leurs mceurs etaient grossieres, plus il faut etre touche de voir qu’il les ait peintes avec tant de grace et de vigueur. Blamer Homere d’avoir peint fidelement d’apres nature, c’est reprocher a M. Mignard et a M. Rigaud d’avoir fait des portraits ressemblants. Voudrait-on qu’on peignit la cour de notre temps avec les fraises et les barbes de l’an passe ? Ricn n’est si aimable, d’ailleurs, que la vie des premiers homines. Qui ne voudrait 6tre le vieillard d’OEbalie? Qui ne voudrait habiter les jardins d’Alcinoiis? On ose m^priser Homere pour n’avoir pas peint d’avance nos mceurs monstrueuses, pendant que le monde etait encore assez heureux pour les ignorer.... — L’inconvdnient du role d’arbitre, c’est que, pour vouloir tenir le juste milieu enlre deux extrdmit6s, et faire sur tous les points la part exacte du faux et du vrai, on risque de se contredire et de soulcver contre soi les deux partis qu’on veul reconcilier. Malgre toute la souplesse de son esprit, Fdnelon, ce me semble, n’echappe pas ii la contradiction. Quand il
insiste sur les defauts des anciens, il denonce vivement la grossierete des nioeurs antiques ; quand il vante les beautes de l’antiquite, il ne trouve rien de plus aimable que la vie des premiers homines , et ce sont les mceurs modernes qu’il declare monstrueuses. Je ne saurais accorder ces deux jugements. Leur diversity vient de ce que F6nelon considere successivement les divers aspects des choses, au lieu de les embrasser a la fois d’un seul coup d’ceil. Dans l’enfance de l’humanite, comme dans celle de l’homme, il y a une naivete qui resulte de l’ignorance, une simplicite qui tient a la rudesse, une absence de politesse qu’on peut confondre avec le naturel. L’humanite jeune, comme l’enfant, a les defauts de ses qualites, et les qualites de ses defauts. Quand Fdnelon plaide contre l’antiquite, il ne considere en elle que ses d6fauts : la rudesse, la grossierete, les vices de ses heros et de ses dieux. Quand il plaide pour l’anti quite, il ne considere que ses qualites : la simplicite aimable, la grace naive, la liberte, les plaisirs champetres, les danses sur l’herbe fleurie. Il semble qu’il y ait deux antiquiles, selon les besoins de la cause : l’antiquite des malhonnetes gens et des idolatres, l’antiquite des bergers naifs et des laboureurs vertueux. Mais en realite il n’y en a qu’une, et elle ne peut pas changer soudainement comme une decoration de theatre, selon qu’on se place au point de vue de La Motte ou a celui de Mme Dacier. La rudesse ne peut devenir subitement la simplicite, ni la grossierete, l’innocence. Quand on parle du bon vieux temps, il faut le prendre tel qu’il est, avec ses heros et avec ses bergers. Meme pour le besoin d’un arbitrage academique, l’enfance du monde naissant ne saurail etre a la fois l’age d’or et l’age d’airain. Fenelon le savait : la seule anliquite a laquelle il croit serieusement, ce n’est pas l’antiquite grossiere, qu’il blame; c’est l’antiquile aimable, qu’ii vante. S’il semble se contredire en opposant l’une a 1’ autre, c’est par civilite, pour representer tour a tour les deux opinions qu’il veut concilier. Le dernier chapitre de la Lettre a I’Academie est
done pen concluant, a force de viser a l’impartialite ; les arguments pour et contre les anciens, destines a maintenir le jugement en dquilibre, le tiennent en suspens, en se neutralisant par la contradiction. La conclusion definitive a. laquelle arrive Fdnelon, est une espece d’dchappatoire. Au moment de se prononcer entre les deux partis, il s’evade par la porte derob£e d’une citation latine : « Je croirais m’egarer au dela de mes bornes, si je me melais de juger jamais pour le prix entre les combattants :
Non nostrum inter vos tantas componere lites :
Et vitula tu dignus, et hie.... »
Ces vers, qui ne proclament ni vainqueur ni vaincu, et qui partagent le prix , sont le resume fidele du dernier chapitre de Ftmelon, mais la conclusion infidele de tout son ouvrage, et l’on comprendrait mal sa pens6e si on la cherchait dans son dernier chapitre. Plerique homines postrema meminere , a dit Tacite. Fenelon , qui savait la justesse de ce mot, et qui desirait plaire aux plaideurs qu’il jugeait, a deploye dans ses dernieres pages un art de ponderer ses arguments, et une perfection d’impartialite dvasive qui a du charmer tout le monde, parce qu’il ne semblait donner tort a personne. Mais nous qui, au lieu d’etre juges par Fenelon, sommes ses juges a notre tour, et qui, a travers les precautions de son discours , cherchons son opinion vraie , ce ne sont pas ses dernieres paroles qu’il faut nous rappeler, mais ses premieres, afin que, dans un 6crivain si rempli de managements et d’art, la politesse de l’homme du monde, pousseejusqu’a la complaisance, ne nous cache pas l’amour de l’antiquit6, poussd jusqu’a l’adoration.
Quelques mois avant que Fenelon edt envoye a l’Acad6mie son agrdable sentence sur la question en litige1, un des
t. La Lettre d I’Acaddmie est de 1714; le commencement de la correspondance de Fenelon et de La Motte est du 18 aotit 1713.
personnages les plus interesses dans le debat, La Motle, lui ecrivait pour le remercier d’un souvenir bienveillant que l’archeveque de Cambrai lui avait accorde dans une de ses lettres a l’abbe Dubois. Fenelon, dans sa rdponse a La Motte, lui parlant de sa traduction A' Homer e , sur le point d’etre publi6e , lui donnait sous la forme de compliments des conseils parfaitement choisis. « Je serai charme , lui 6crivait-il, de voir un si grand poete (Homere) parler notre langue. Je ne doute point de la fidelity de la version ni de la magnificence des vers. Notre siecle vous aura obligation de bien faire connaitre la simplicity des moeurs antiques, et la naivety avec laquelle sont exprimdes les passions dans cette espece de tableau. » Fenelon, qui connaissait La Motte, lui indiquait d’avance, avec une precision prophetique, les defauls de son ouvrage , qui ne devait £tre ni fidele , car La Motte abregeait Ylliade de moitie; ni magnitique de style, car La Motte n’etait pas poete ; ni simple , ni naif, car La Motte dedaignait la simplicity d’Homere et sa naivety. Fenelon ajoutait, avec une politesse tres - spirituelle : « Cette entreprise est digne de vous; mais comme vous etes capable d’atteindre a ce qui est original , j’aurais souhaite que vous eussiez fait un poeme nouveau ou vous auriez rnele de grandes lecons avec de fortes peintures. J’aimerais mieux vous voir un nouvel Homere que la posterity traduirait , que de vous voir le traducteur d 'Homere meme. Yous voyez que je pense hautemerit de vous1. » La Motte ne comprit pas l’insinuation cachye sous ce compliment, et il ne songea nullement a abandonner sa traduction d 'Homere. II ne pensa qu’aux esperances de fidelity, de simplicity, de naivete que sa traduction excitait et qu’elle ne devait pas tenir, et il se dyfendit de promeltre ce que Fenelon esperait de lui. « Vous vous attendez, ce me semble, ecrit-il, a beaucoup de fidelity; mais, je vous l’avoue ingenument, je n’ai pas cm qu’une traduction fidele d’Homere