‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 147 sur 180 · N“ 470 du Spectateur , 29 aodt · texte numérisé non relu

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une ode antique, et qu’ils avaient enrichie de notes et de variantes. Mais le merite d’une satire comme le Chef-d'oeuvre d'un inconnu, ce n’estpas l’idee premiere, e’est l’exdcution : le fond n’est rien; le detail esttout. Dans le petit livre de Saint- Hyacinthe les traits ingenieux abondent; les citations qu’il multiplie pour parodier les commentateurs , sont ou des fragments d’auteurs anciens, qu’il rapproche plaisamment de la chanson de Colin et de Catos, ou des extraits d’auteurs modernes comme Fontenelle et La Motte, qu’il flatte en passant avec delicatesse, ou des souvenirs des anciens ecrivains frangais prodiguds a dessein pour contrefaire l’drudition. Les traits plaisants, les epigrammes, les etymologies imprevues, les souvenirs historiques, les anecdotes, et meme les reflexions morales se pressent sous la plume du docteur Mathanasius. Un mot du texte enfante des pages de comrnentaires. A propos du 110m de son heros, Colin , le docteur s’abandonne a ces observations philosophiques : « A mesure que nous nous eloignons des premiers siecles, notre corruption augmente.... nous faisons succeder une faussetd contagieuse qui se repand sur tout. Nos bergers n’oseraient plus s’appeler Pierrot, Henriot, Colin; il nous faut des Tircis , des Celadons, des Lygdamis ; nos bergeres doivent dire des Silvanires, des Delphires, des Florises. Cependant Ronsard a appele Henri II Henriot , et Catherine de Medicis Catin. M. de Fontenelle remarque meme que e’est tout ce qui fait le pastoral des eglogues de ce podte. d Mais au bout de ses digressions, l’habile docteur sait toujours revenir a son sujet,, e’est-a-dire aux anciens et aux ridicules de leurs interpretes. Colin et Henriot le ramenenl tout naturellement a Homere et a Mme Dacier : « Le divin Homere, dit-il, n’a pas fait de difficultd de nommer une nymplie Abarbarde. Si un petit poele francais avait une maitresse de ce nom , il la debaptiserait, je m’assure, plutot que d’ecrire jamais, Stances a la belle Abarbaree. Fi, dirait-il. Abarbaree! C’est un nom a conjurer le farcin; puis prenant pour de bonnes raisons

cette expression de petit-maitre, il irait fadement l’appeler belle Iris , charmante Dorimene, et croirait alors dire les plus belles cboses dumonde. Ce n’est pas le gout d’un pelit-mailre qui me surprend ; ce qui m’etonne le plus, c’est que Mine Dacier ait ose proscrire de son aimable traduction de Xlliade le nom d 'Abarbaree, qu’elle 1’ait trouve desagreable en noire langue, et qu’elle ait ose dire : c’est une chose assez singuliere qu'un nom qu'Homere n a pas trouve trop dur pour son vers, ni mal ne pour les oreilles, me paraisse trop dur pour ma prose. » Le Chef-d'oeuvre d'un inconnu, ecrit de ce ton vif et agreable, eut un grand succes : il atteignit rapidcment plusieurs editions. Quand Sainl-Hyacinthe vint a Paris, precede d’une reputation d’homme d’esprit, que lui avail meritee son livre, et de la renommee d’homme heureux, que lui avail faite la jalousie conjugale du due d’Ossuna, les salons accueillirent avec empressement un journalisle frangais de Hollande qui avail su conserver intactes al’etranger les deux choses les plus cheres alors a la France, l’esprit et la galanterie. Presente a Fontenelle et a La Monnoye, a qui on avait attribue successivement la paternite du Chef-d'oeuvre , il trouva en eux des parrains bienveillanls pour son livre. On le conduisit chez Mine Dacier, et il vit une femme aimable et simple, la oil il s’attendait a trouver une virago cuirassee d’erudition. L’estime qu’il emporta pour elle apres sa visite se marqua dans 1’acccnt respectueux des deux lettres qu’il lui 6crivit en 1715 sur les causes de la corruption du gout'.

Il est un autre opuscule de Saint-Hyacinlhe oil se montre

1 . Lettres a Mme Dacier sur son livre : Des causes de la corruption du gottt, 1715. Je n’ai pu retrouver ces deux lettres. Le dernier editeur de Saint-Hyacinthe, M. Leschevin, ecrivait en 1807 qu’elles avaient toujours ete rares a Paris, et que l’abbe Goujet parait ne les avoir pas connues, puisqu’il n’en fait pas mention dans la liste qu’il a donnee dans sa Bibliotheque fran- $aise des ouvrages publics pour et conlre Homere. Nous ne savons done pas quels arguments Saint-Hyacinthe opposait a Mme Dacier; mais d’apres un extrait que M. Leschevin nous a conserve d’^ine de ces lettres, on peut conjecturer que Saint-Hyacinthe mettait autant de moderation dans son attaque contre les anciens que dans sa replique a Mme Dacier.

plus clairement que dans le chef-d'oeuvre cl'un inconnu son opinion sur l’antiquite. C’est la satire contre le journaliste Masson , intitulee : Deification du docteur Aristarchus Masso. Saint-Hyacinthe y represente line multitude de personnages celebres de la literature , s’efforcant d’escalader le Parnasse et roulant en bas de la montagne, avant d’en avoir atteint le sommet. Parmi les plus maltraites, on remarque le docteur Bentley tenant dans ses bras ses trois editions d’Horace, de Phedre et de Terence. II veut monter jusqu’a la double cime , mais il est pris de vertige et se laisse tomber aux pieds d’un Ecossais, Alexandre Cuningham, qui lui applique sur la tete un coup violent de son Horace , pour le corriger de son orgueil. Apres Bentley arrive le professeur Burmann, sous le noin complique de Anglogermanogallomastix. A peine a-t-il gravi quinze toi— ses de hauteur, qu’il tombe essouffle sur son gros ventre. Tout a coup la terre tremble , le Parnasse se couvre d’un nuage qui bientot se dissipe et laisse voir toute la cour des dieux reunis sous la presidence de Jupiter. Tous les grands poeles de l’antiquile et des siecles modernes sont rassembles a leurs pieds. Horace cause avec Longin, Despreaux et La Fare; Petrone avec Rabelais et Boccace. Lucien est a cote de Cervantes, de Butler et de Rochester; Tite Live, aupres de l’historien de Thou , ne parait pas plus grand que lui. Mezerai se promene entre Tbucydide et Salluste. Eschyle s’entretient avec les deux Corneille, Shakspeare et Campistron. Ce sont la, cornine on voit, des alliances de noms singulieres ; c’est un p61e-mele plutot qu’une hierarchie. Mais il regne dans cette fiction un esprit pacitique, et cette confusion des anciens avec les modernes, sur le pied de l’egalite, prouve que Saint-Hyacinthe est plutot un homine d’esprit qui s’est egaye sur la question en litige, qu’un polemiste qui a voulu discuter et faire prevaloir ses opinions. Cependant, au pied du Parnasse, on apergoit un Italien qui s’agite comme un pantomime, un Anglais qui

se promene d’lin air melancolique et distrait, mi Espagnol qui fait line oraison a saint Antoine de Padoue, un Allemand qui a ses poches pleines de livres, prend des notes et croit inventer ce qu'il copie. Saint-Hyacinthe figure ainsi l’attention pretee par l’Europe entiere a la querelle des anciens et des modernes. Sur le premier plan il a place un Francais qui se promene d’un air degag6, riant au nez des uns, regardant les autres par-dessus son dpaule, et persuade « qu’il a naturellement toute la justesse et le bon gout qu’on peut avoir. » Le Francais, c’est Saint-Hyacinthe, qui rit et qui s’ amuse aux depens de tout le monde.

Parmi les adversaircs declares de Mme Dacier et des anciens, il faut distinguer les eleves de La Molte, contempteurs de l’antiquit6 qu’ils ne comprenaient pas, et les esprits philosophiques qui la combattaient par systeme, avec une foi rdflechie au pr ogres. Un des personnages qui, au xvnr siecle, represente assez bien la premiere de ces deux classes, c’est-a-dire le public des salons et des caf6s, c’est le spirituel et semillant abbe de Pons, surnomme de son temps le bossu de M. de La Motte. De Pons est le type du disciple et du caudataire. Il admirait La Motte, il vantait La Motte, il exagerait pieusement les idees de La Motte, il suivait La Motte comme son ombre. Chaque matin il l’accompagnait au cafd Procope, ou ils discutaicnt avec des amis communs devant une galerie attiree par le nom et l’esprit des causeurs. Le cafe Procope a entendu lancer bien des brocards contre Ilomere. Quand le petit abbe de Pons elevait sa voix pointuc, et dardait contrc les adherents de Mine Dacier son mot favori : 1 c parti des erudits, il avail Fair de monter au Capitole. On trouve dans un petit volume public plus tard, en 1738, la quintessence de ces discussions du matin ou du soir, apres la com6die. Mme Dacier n’y est pas 6pargn6e, non plus qu’IIomere. « Gr&ce a Dieu et a M. de La Motte, s’6crie l’abb6 de Pons, nous savons maintenant a quoi

nous en tenir sur Ylliade : a ce n’est qu’un beau monstre L » Mine Dacier s’est donne beaucoup de mal pour defmir et rdgleinenter la poesie epique. Rien n’dtait plus simple. L’epopee se definit en deux mots : « Le poeme dramatique est celui dans lequel le poete fait parler le personnage de ses actions, sans lui prdter son organe comme relateur; le poeme epique est celui dans lequel le poete est le relateur de Taction. » Quant a etablir des regies, a quoi bon? les meilleures regies ne valent pas un exemple. Youlez-vous apprendre a faire un poeme dpique? ecoutez l’abbe de Pons. II en va faire un devant vous, an pied leve. II prend un sujet : la separation de Titus d’avec Berenice. II dessine le plan, esquisse Imposition et forme le noeud. « Titus se determine a voir Berenice pour rompre avec elle. L’amante infortunee qui n’a rien soupgonn6 de ce qui la menace, voyant paraitre Titus, le prdvient par les empressements les plus vifs. Titus ddconcerte, soupire perce de douleur, quitte Berenice, et les yeux en pleurs, sc retire dans son appartement. » Voilci une pdripetie. — « Les drudits et les docteurs littdraires , qui ont pris leurs licences dans Aristote , trouvent dans le poeme dpique de grands mystdres. II n’y a pourlant rien la de si merveilleux 2. »

Les Achille et les Hector de cafes , comme les appelle J. B. Rousseau3, gagnaient ainsi les batailles du haut de leurs tabourets. Ce qui acheve de peindre 1’abbd de Pons et le public demi-lettrd qu’il reprdsente, c’est qu’il se donnait un air de philosophe, et faisait sonner bien liaut les grands mots d’independance et d’dmancipation de l’esprit humain. A l’entendre, Homere n’est qu’une vieille idole, que La Motte a jetde bas de son piddeslal , comme Descartes a renversd l’autel d’Aristote ; les Homeristes sont taillds en pieces , comme autrefois les pdripatdticiens de college; et le genre

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