Lettre a Brossette, 1715, t. V, p. 130. Ed. Leferre
humain est sauv6. Ainsi dogmatisait le triomphant bossu de M. de La Motte ; ainsi chantait en choeur avec lui cc public leger qui effleurait tout, jugeait tout, defaisait la gloire d’Homere en feuilletant une gazette, et tranchait sur YJliade aussi lestement que sur un op6ra.
II faut bien dire un mot ici de ces ecrivains violents qui se indent a toutes les discussions, non pour i’honneur de dbfendre la verite , mais pour 3e plaisir de repandre l’injure. II y en a dans tons les temps. Du cote des modernes, Fabbe Cartaud de La Vilate, l’auteur peu connu des Essais historiques et philosophiques sur le gout \ se chargea de ce role malhonnete. Dans cette querelle homerique, il vavaitune place pour Thersite. Du cot6 des anciens, l’abbe Cartaud avail un digne 6mule. C’etait un oratorien d6froque, qui pratiquait dans les bas-fonds de la Literature le metier d’insulteur public; c’etail Gacon, le poete sans fard , un de ces polemistes qui manient assez bien la partie vituperative de la langue francaise, et dont le pugilat charm e le carrefour. Gacon eut des admirateurs : lesGacons en auronttoujours. On leur croit de Fesprit, parce qu’ils osent tout dire; de la verve, parce qu’ils dOdaignent toute mesure ; de Fimagination, parce qu’ils savent mentir. On les craint, on recule devant eux, comme on reculerait devant un homme ivre qui se jetterait dans la boue pour 6clabousser les passants , et ils se composent , moitie de leur audace et moitie du mepris qu’ils inspirent, une sorte de reputation de bas 6tage qui en impose aux badauds et aux poltrons. Ce sont presque toujours des renegats qui insultent de preference les hommes qu’ils ont, adul6s, et, comme ils ont 616 plats dans la louange, ils deviennent insolents dans Finjure. Gacon, avant d’attaquer La Motte, avail c61ebre en lui Forateur parfait et le parangon de FAcad6mie
J. Mme Dacier et La Motte s’etaient reconcilies depuis longtemps, et la guerre etait fiaie, quand l’abbe Cartaud, avec une acrimonie retrospective qui ne s’explique pas, vint reprocher a Mme Dacier d’etre laide, de joindre aux faiblessesde son sexe laferocite des savants du Nord, eic.[Essai 156.)
francaise. Enfm, pour dernier trait de caractere, ces spadassins de la literature sont les valets du pouvoir, et, bassement agenouillt's derriere lui, ils le poussent entre eux et leurs adversaires, et se font denonciateurs pour etre secourus. « M. de La Motte, osait ecrire Gacon, devait considerer qu’en meprisant les anciens ii contredit en quel que sorte les sentiments d’un prince qui, pour faire regner les arts dans son royaume, a cru devoir faire refleurir les monuments du bon gout des siecles les plus recules.... C’est pour soutenir celte gloire dont Sa Majesty est en possession que j’ose combattre les sentiments d’un auteur qui tend a l’en depouiller1. » Ainsi le bon citoyen Gacon defend la gloire du roi conlre le seditieux La Motte qui l’outrage ! Le Discours sur Homere est un crime de lese-majeste ! Yoila comme les Gacons enlendcnt la liberte des opinions litteraires de la polemique! La Bastille est au bout de tous leurs alinea. Le Bossu deM. de La Motte eut le tort de retourner contre Gacon cette arme meprisable de la denonciation au pouvoir. 11 demanda dans le Mercure 2 le suppression du privilege accord6 a F Homere venge. Le pouvoir, somm6 d’agir par Gacon et par l’abbe de Pons, fut plus sage que tous les deux : il laissa les adversaires se battre et les regarda. L 'Homere venge de Gacon 3, recueil de lettres en prose , de satires , de rondeaux, d’allcgories , de sonnets, de fables, d’epigrammes en vers et surtout d’injures, regut l’accucil qu’il meritait; la duchesse du Maine, a qui il etait dedie, refusa la dedicace, et declara4 qu’elle ne connaissait ni ne voulait connaitre l’auteur. La Motte ne lui repondit pas. Irrite de ce silence, Gacon lui fit dire un jour qu’il allait composer une broebure intitulee : Reponse au silence de 31. de La Motte. La Motte se d6cida a repondre, mais d’un seul mot juste et charmant : « Je ne repliquerai pas a M. Gacon ; il n’y a rien a gagner avec ceux qui n’ont rien a perdre. »
1. Homere vengd , lettre Ire, p. 8. — 2. Mai 1715. — 3. Publie en 1715. — 4. Goujet, Biblioth. franc. , t. IV, p. 115.
Les amis des anciens pouvaient dedaigner les attaques de Fabbe de Pons et mepriser les apologies de Gacon. Ni les unes ni les autres n’etaient prejudiciables a l’antiquitO. Mais il etait difficile de laisser passer sans reponse ]e plaidoyer d’un homme aussi savant et anssi estime que le P. Hardouin. Ge nom eveille en nous l’idee d’un Orudit visionnaire, que la manie des systemes a conduit jusqu’au bord de la folie. Mais n’oublions pas que des ouvrages divers qui nous Font rendu suspect, un seul etait publie quand F auteur Ocrivit YApologie cVHomere : c’est sa Chronologie restituee d'apres les medailles \ premiere tentative d’un scepticisme historique qui, plus tard, devait ne connaitre aucune borne. En 1716, le P. Hardouin n’avait pas encore franchi, au moins publiquement, tous les degres qui sOparent une hypolhese iconogra phique d’un systeme complet d’incredulite en litterature et en histoire. L' introduction d la critique des anciens1 2 3, ou il a expose les principes de son scepticisme, le Pseudo-Virgile 3 et le Pseudo-Horace 4, oil il les a appliques, ne furent publies qu’apres sa mort. Quand il prit la defense d’Homere, son systeme, ebruite seulement par les conversations, mais non pas exposO par lui sous lesyeux du public, ne pouvait discrediter Fautorite de son temoignage. Mme Dacier n’hesita pas a repousser la dangereuse apologie d’Homere que presentait cet allie compromettant.
MlliadeeA YOdyssee d’Homere sont parmi les rares ouvrages
1 . Chronologix ex nummis antiquis restitute specimen primum. Parisiis, 1692. — Le P. Hardouin prelude dans cet ouvrage a l’opinion qu’il soutint plus tard , que la plupart des ouvrages grecs et latins sont apocryphes et ont 6te composes par une societe de conspirateurs , ennemis du christianisme, pantheistes et athees. Mais il n’ose pas encore exposer cette doctrine en son nom; il la met sur le compte d’une personne sceptique et soupconneuse : Non inanis semper conjectoris , sed nunc tamen plus justo (ortassis suspiciosi.
2. Ad censuram scriptorum veterum prolegomena. Londini, 17G6.
3. Pseudo-Virgilius. Observations in Aineidem. Ibid. , p. 280.
4. Pseudo-Horalius , sive animadversions criticx quibus ostenditur Horatii poetx nihil superesse genuinum prxter epistolas et, serm, ones. —Opera posthuma , p. 328. Amstelodami, 1733.
des anciens dont le P. Hardomn n’a pas attaqu61’authenticite1. Son scepticisme s’est arrele devant Homere, c’est-a-dire devant le poete dont l’erudilion moderne a pu contester l’existence pour les moins mauvaises raisons. Mais s’il croit a Homere, il n’v croit pas avec la foi de tout le monde. Quand par hasard le P. Hardouin n’est pas incredule, il est au moins sectaire. Son interpretation de Ylliade fit un veritable schisme dans la petite eglise des admirateurs d’Homere. Selon lui, Ylliade est « le cheLd’ceuvre le plus ingenieux de l’esprit humain. » Non qu’elle soit sans defauts, et qu’il y faille chercher toutes les perfections de Part, de la morale et de la philosophic. Homere n’a rien de commun avec Mo'ise ; c’est un panlheiste qui n’a d’ autre dieu que la nature 2. Mais ce qui est admirable dans Homere, c’est le dcssein de son poeme, que tout le monde a meconnu. Le dessein de Ylliade, ce n’est ni le siege de Troie, ni la colere d’Achille : « c’est la destruction entiere de la maison de Priam et le transport de la couronne de Troie dans la branche collateral et dans la personne d’Enee, arriere-petit-fils d’Assaracus, frere d’llus, comme le prouve le nom meme du poeme : Was. Car que signitie ce nom? Une seulc chose, la ville d’llus, ou la maison etla posterite d’llus. C’est comme si on intitulait aujourd’hui un poeme epique latin, Valesias. Ce titre ne signifierait rien, sinon la fin ou le sort des Valois, et la suite necessaire, qui etait que l’auguste maison de Bourbon montiit sur le trdne s. »
Le P. Hardouin emploie la seconde partie de son Apoloyie a exposer la Theomylhologie de Ylliade. Les dieux d’Homere ne sont pas des dieux, parce qu’ils ne sont pas des personnes, « des substances animees ou intellectuelles. » Ce sont des personnifications allegoriques des bonnes qualiles que la nature, le seul dieu que reconnaisse Homere, donne
1. Le P. Hardouin n’admet pour authentiques que Plaute, Pline, Virgile (Eglogues et Georgiques) , Horace (iZpUres et Satires), Homere et Herodote. (Prolegomenes , p. 19C.)