‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 156 sur 180 · L’abbe d’Aubignac etait mort en · texte numérisé non relu

L’abbe d’Aubignac etait mort en

son cousin, Matthieu Terrasson, avocat au parlement, il avait, en dirigeanl les 6tudes grecques de ce jeune homme, compose une longue dissertation en deux volumes sur Ylliade, et c’etait de ce livre, pr6ne d’avance par les modernes , que La Motte pr£disait la prochaine apparition a Mme Dacier : « II va venir un gdometre ennemi d’Homere, » lui criait-il a la fin de ses Reflexions critiques.

« Je vous plains de tomber dans ses mains redoutables. j

Pas si redoutables cependant, si l’on considere la Dissertation de Terrasson comme une oeuvre de polemique. Terrasson n’ignorait pas le grec; mais peut-etre edt-il mieux valu pour lui ne pas le savoir et surtout ne pas le traduire. II n’aurait pas, en mettant en frangais une scene d 'Alceste, pour en donner « une id6e fid&le » a ses lecteurs , trahi fort infidelement la pensee d’Euripide 1 ; il n’aurait pas egayd le public aux depens de Diodore, sous pr6texte « de rendre le texte de cet 6crivain dans toute sa turpitude*. » Il n’aurait pas parle de la langue d’Homere comme du premier b6gayement des Grecs , comparable « au jargon de nos troubadours 3, » ni de son style « plein de bourre , » c’est-a-dire de chevilles et de diffusion *. En apprenant que l’abbe Terrasson allait disserter sur Ylliade , Mme Dacier s’etait deride : Un g6ometre ! quel fleaupour la po6sie qu’un g£ometre ! Terrasson, loin de se defendre de l’esprit geometrique , s’en prevaut et repond : « Il faut avouer que le gout de la gdomelrie a manqu6 a la plupart des admirateurs de l’antiquit6 ! » et il soutient que la geometrie ayant toujours servi a rendre l’esprit juste, attentif et amateur du vrai, rien ne prepare mieux que les math6matiques a bien juger des ouvrages d’esprit5. » « Il ne faut pas d’esprit, ecrit-il ailleurs, pour

1. V. pref. de la Diss. sur I’lliade. — 2. D’Alembert, filoge de Terrasson. — 3. Diss. sur I’lliade, part. IV, chap, vi, p. 498. — 4. Ibid., p. 503. — 5. Pref. de la Diss. sur I’lliade , p. 65.

suivre l’opinion actuelle. II en faut beaucoup pour etre d’un sentiment dont tout le monde ne sera que dans cent ans. L’esprit consiste a sentir les opinions futures i. » — A ce compte, l’abbe Terrasson etait bien spirituel : car a la distance de plus d’un siecle, il a senti la faveur dont jouissent aujourd’hui en France les mathematiques , et il a preche la subordination de la literature ci la geom^trie. Il aurait volontiers grave sur le fronton du temple de la poesie la devise de l’ecole de Pvthagore : Que nul n'entre ici sans etre geometre. G’est justement ce qui l’empeche de bien juger Homere : il s’arme d’une logique impitoyable, et fait au poete une guerre de raisonnement perpetuel. D’Alembert qui appelle l’abbe Terrasson « un grand genie 2, » et qui 1’admire d’avoir porte dans les belles-lettres l’esprit de lumiere et de philosophie, confesse qu’il y a pourtant un point ou cet esprit est dangereux : « c’est lorsque 6gard par une fausse metaphysique, il analyse froidement ce qui doit etre senti*. » La Dissertation de l’abbe Terrasson comprend encore une theorie de l’epoptie, qui n’est pas superieure a sa pol6mique. L’esprit geom^trique y domine toujours. A ses yeux, l’6pop6e est plutot un ouvrage de morale qu’un ouvrage d’art. « La morale, dit-il express6ment, est l’ame des grands poemes4; » ce n’est pas seulementla peinture des mceurs, mais I’effort du poOte « pour former les bonnes mceurs et pour corriger les mauvaises. » Or, « la morale est une des sciences qui doit le plus au progres du temps, non par rapport a ses premiers principes, que le Createur a graves dans le cceur de l’homme en le formant, mais par rapport a son detail et a sa finesse5, » et les modernes connaissent mieux le cceur de l’homme que les anciens. L’abbe Terrasson devrait conolure tout au plus que les modernes sont de plus grands moralistes ; il conclut qu’ils sont de plus grands poetes. Yirgile a et6

1. La Philosophie applicable a tous les objels de V esprit et de la raison , p. 1J8. — 2. Elope de I'abbe Terrasson <- 3. Ibid. — 4. I)iss. surl'lliade , part. Ill , section I , chap, i , art. 3. — 5. Ibid. , part. IV , chap. iv.

H1STOIRE DE LA qUERELLE

un plus grand poete qu’Hom6re; Le Tasse un plus grand poete que Virgile ; et Fenelon un plus grand poete que Le Tasse ; le Telemaque est le plus beau poeme qui existe, parce que c’est le plus moral, le plus philosophique ; « si le bonheur du genre humain pouvait naitre d’un poeme , il naitrait de celui-la *. » (L’abbe Terrasson n’a pas encore fait S6thos.) Ainsi l’essentiel d’un poeme, selon Terrasson, c’est la morale, et la po£sie n’en est que l’accessoire. Voila pour le fond de l’6pop6e. Quant aux regies de la composition, il est piquant de voir l’abbe Terrasson, aprfes avoir secoud le joug d’Aristote et foul6 aux pieds le code du P. Le Bossu, s’etablir a son tour en legislateur epique, r6glementer l’usage du merveilleux, mesurer la dose de vertu qui doit entrer dans chaque caractere, et determiner les conditions auxquelles l’amour est admissible dans l’epop6e « c’est-a-dire toutes les fois qu’il s’est formd entre des personnes libres, qu’il tend a une union legitime, et qu’il s’accorde avec tous les devoirs. » Que l’amour soit tenu, pour 6tre Apique, de viser au mariage, n’est-ce pas beaucoup demander? Combien d’amants illustres dans les vers cette loi severe exilera de l’6popde ! Que devient la passion de Didon pour £nee , passion coupable et charmante, qui fait gemir les nymphes sur la montagne, mais qui depuis tant de stecles ravit toutes les ames eprises de poesie ? Que devient l’amour de Renaud et d’Armide , amour voluptueux qui n’aspire pas a la saintete des « unions legitimes, » mais dont le charme poetique absout l’irregularite? Le programme 6pique de l’abbe Terrasson est plus rigoureux que celui du P. Le Bossu. Ge n’6tait pas la peine de faire une £meute contre la Poetique au nom de la liberty, pour etre moins liberal qu’Aristote. Grimm, qui tout philosoplie qu’il etait, ne se faisait pas scrupule de mMire de ses amis, a dit d’un petit livre de l’abbe Terrasson, ou sont developp6es quelques-unes des id6es que je viens d’exposer 2 :

1. Diss. sur Vlliade, part. Ill, chap, u, art. 1. — 2. La Philosophic applicable.

« Presque tout ce qui regarde la philosophic y est excellent, presque tout ce qui a rapport aux belles-lettres n’a pas le sens commun. » C’est F expression un peu rude du jugement que le parti philo sophique portait sur l’abbd Terrasson. On faisait grand cas de ses opinions et de ses talents; on d6daignait son gout litteraire. En faveur de son insurrection contre Aristote, on lui pardonnait d’etre plus formaliste que lui, et on lui sut gre d’avoir rabaisse le genie d’Homere pour d6montrer plus aisement le progres de l’esprit huniain.

La theorie de la perfectibility est la seule partie interessante et nouvelle du livre de l’abbe Terrasson. Terrasson n’est pas un critique, c’est un de ces philosophes speculates qui plient les faits a leurs idees, et qui de gre ou de force font entrer les homines dans les cadres qu’ils ont d’avance traces. II avait congu de bonne heure Fid£e de la perfectibility de Fesprit humain ; il n’etait pas homme a laisser deranger son systeme, et la langue grecque eut-elle ressemble encore moins « au jargon des troubadours, » le style d’Homere eut-il ete encore moins rempli de « bourre, » Terrasson aurait mis necessairement au rang des ybauches de la poesie naissante un pofime que, selon lui, sa date condamnait a Fim perfection. L’autority de la tradition ne pouvait l’arrfiter : la tradition n’est rien a ses yeux ; il est cartesien, et il fait table rase des opinions regues. Personne n’a vu plus clairement et mieux etabli que lui que la querelle des anciens et des mod ernes n’est que l’introduction du libre examen dans la litterature. L’application du principe de Descartes aux belles-lettres, voila ce qu’il preche partout et toujours, et il observe avec joie le progrds que cet esprit philosophique fait peu a peu dans le public. Il rcgarde comme une consequence du pcrfectionnement des esprits que Fapplication du libre examen aux belleslettres trouve plus de facility au xvnr siecle que Fapplication du m6me principe 4 la philosopbie dans le siecle prycedcnt ; et, d’un ton impyrieux qui contrasle avec la douceur de son caract6re, il prononce cette sentence sans appel : « Tout

homme qui ne pense pas, en matiere litteraire, comme Descartes prescrit de penser sur les matieres de physique, n’est pas digne du siecle present1. »

Comment doit done penser en literature l’homme vraiment digne du xviii* siecle? Terrasson, a l’exemple de Perrault et de Fontenelle, proclame la permanence des forces de la nature. Mais il s’avance plus loin qu’eux. Pour lui, le progres de l’esprit humain n’est pas seulement une conjecture philosophique, e’est une loi naturelle, loi imperieuse et absolue, exactement semblable a celle qui fait croitre un homme en experience et en sagesse, depuis son enfance jusqu’a sa vieillesse. Le progres peut etre interrompu dans une nation par une invasion de barbares, comme il est interrompu dans Phomme par une maladie; mais l’homme une fois gueri se remet a s’instruire ; la nation une fois delivree, recommence a marcher en avant 2. Personne n’a pris plus a la lettre que Terrasson la comparaison de l’humanit6 avec Phomme. D’ordinaire les philosophes qui assimilent ainsi Pesp6ce a l’indi— vidu, h6sitent a pousser le parallele jusque dans le detail, ce qui est la grande difficult^. Il est aise d’assimiler Phumanite a un homme qui a pass6 successivement par differents ages en grandissant toujours. Mais ou commence l’adolescence, ou commence la virilite ? Le genre humain est-il encore dans Page mur, touche-t-il au d6clin, est-il parvenu a la vieillesse? Autant de questions dont la solution embarrasse les theoriciens les plus convaincus du progres. La vieillesse surtout, voila le plus s6rieux embarras. Comment accorder le declin avec le progres ? La plupart s’en tirent en supposant que Phumanite est encore pour longlemps dans Page viril ; ils reculent la difficult^. Quclques-uns la suppriment, en n’admetlant pas que Phumanite puisse vieillir. L’esprit humain pour eux ressemble a certains dieux de la Fable, qui ont eu leur enfance, leur adolescence, leur virility, mais qui ne sont

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