La Philosophic applicable , p. 5. — 2. Tbid., p
jamais devenus des vieillards. Terrasson est le premier en date de ces radicaux de la perfectibility : il designe nettement par des £poques precises les trois premiers ages du genre humain. «Je place, dit-il, son enfance au temps d’Homere, son adolescence au temps d’Athenes, et sa maturite au temps de Cesar et d’ Auguste » Dans ce passage, l’abbe Terrasson semble s’arreter a l’antiquite ; mais en reality il etend le progres jusqu’aux siecles modernes : a ses yeux ie monde est encore dans cede maturite, qui commence au siecle de Cesar et d’Auguste, et dans sa maturite meme, le temps lui donne tous les jours de l’exp6rience. C’est la une division bien in- £gale des ages ! L’enfance du genre humain depuis Homere jusqu’a Pericles, et son adolescence depuis P6ricles jusqu’a Auguste, sont beaucoup plus courtes que sa maturity, depuis Auguste jusqu’a la r£gence du due d’Orleans. Terrasson rendrait mieux sa pensee en disant que si la duree de l’enfance et de l’adolescence du genre humain ont ete limitees, celle de sa maturity est indefinie. Apres Auguste et ses successeurs, ajoute-t-il plus loin, le progres de l’esprit humain s’etait arrete devant les barbares : mais la Renaissance lui a rouvert la voie; le xvir siecle a 6clips6 le siecle d’Augusle en r6pandant par les mains de Descartes les lumieres de la philosophic, et il depend du xvme siecle de surpasser son dcvancier. Il n’a qu’a fortifier cette alliance etablie par le sifecle de Louis XIY entre les belles-lettres et les sciences naturelles *; il n’a qu’a rappeler les unes et les autres a un principe commun, a l’esprit de philosophic, et alors une fois secou6 le joug ridicule de la prevention, une fois reconquise par la victoire des modernes sur l’antiquite, la dignite de l’esprit humain, un dge de perfection s’ouvre a la litterature. L’esprit francais sup6rieur aux Latins, « qui n’ont pas eu assez de force pour se sauver de Limitation des Grecs, » devra son ind£pendance litt6raire et sa gloire a cette dispute des an-
1. Pref. de la Diss. sur Homere, p. 13. — 2. Pref. de la Diss. sur I'lliade.
ciens et des modernes, dternel honneur de l’Academie frangaise qui l’a commencee, corame elle a du son independance scientiflque a l’Academie des sciences, victnrieuse d’Aristote.
Dans cette maturity du genre humain, qui est l’age de la ddlivrance, rien n’annonce, coinme on voit, la decrepitude; dans cette ere d’independance qui s’ouvre devant l’esprit humain, rien ne fait pressentir le ddclin. Le quatrieme age de l’humanite n’apparait pas encore a l’horizon, ou plulot, il ne viendra jamais : « L’homme, pris en particulier, ne peut croitre en un sens, qu’il ne ddcroisse en un autre : en acquerant la force du jugement, il perd le feu de l’imagination. II n’est pas ainsi de l’homme pris en general, parce qu’etant compose de tous les ages, il acquiert toujours au lieu de perdre1. » Voila la vraie pensde de l’abbd Terrasson : l’homme acquiert toujours, et il ne perd jamais rien. Illusion singuliere du philosophe oplimiste, qui ne voit pas que si l’on compare le genre humain a l’individu, il faut pousser la comparaison jusqu’au bout. L’humanitd, comme l’homme, en acqudrant la force du jugement, perd le feu de l’imagination, parce que l’humanitd vieillit comme l’homme, en depit de Terrasson, qui ecarte vainement cette importune idee de la vieillesse. Et pour n’avoir pas voulu voir cette analogie de l’espece avec l’individu , pour n’avoir pas distingud dans l’esprit humain les facultes que le temps fortifie et celles qu’il dpuise, Terrasson a confondu les arts et la podsie, qui apres avoir brilld palissent et s’eteignent, avec les sciences, dont le foyer s’etend et s’avive toujours. Nonseulement il n’elablit pas cette distinction necessaire, mais il la rejette formellement. « Separer, dit-il, la vue generale du progres de l’esprit humain a l’dgard des sciences naturelles et a regard des belles-lettres, pourrait dtre un expedient convenable pour celui qui aurait deux ames; mais il ne peut servir de rien a celui qui n’en a qu’une*. »