Erasme ( Ciceronianus
2. «Le cardinal Sadolet et le jesuite Maphee, dit tres-bien Balzac dans le Socrate chre'ticn, ont ete de I’une et de l’autre Rome. Comme ils ont ecrit des Histoires et des Traites de morale, ils ont dit aussi la Messe et le Brtiviaire. Mais l’importance est qu’ils ont dit la Messe serieusement et tout
ce rejeton attardd de Proclus, qui pr6disait dansle neoplatonisme la religion prochaine de 1’imivers, Bessarion n’en ddfendait pas avec moins d’eloquence l’int^grite du dogme au concile de Florence; et si les deuxEglises avaicnt pu faire la paix, c’est sa parole qui les eiit r6conciliees. Singulier paganisme que celui de ces princes de l’Eglise qui condamnaient Marc d’Epliese ! Singulier paganisme que celui de ces Medicis qui brulaient Savonarole excommuni6! Quand il s’agissait, non plus de parler, non plus d’ecrire en beau language, inais de mettre d'accord ce paganisme de style avec leur conduite, que faisaient alors les beaux esprits qui se couronnaient de lauriers, comme Leon X, pour chanter, en vers latins, la d6couverte de la statue de Lucrcce ? Comme Leon X, ils poussaient le cri d’alarme contre les Turcs, et appelaient 61oquemment les rois chrdtiens a une croisade nouvelle. Et de tous ces rois, le plus amoureux des lettres profanes, ce paien qui fondait le College de France, est-ce au nom du paganisme qu’il brulait les Yaudois? Ce poete idolatre de l’antiquite, Ronsard, dontl’ecole immolaitdes boucs par imitation des sacrifices antiques, est-ce pour la plus grande gloire de Jupiter qu’il criait aux peuples de l’Europe, en leur montrant Memphis et Cesaree, Sidon et Antioche aux
mains des infideles :
Ce sont la les tresors que vous, soldats Chretiens,
Devez ravir du sceptre et des mains des paiens;
ou que, demandant quel est ce dieu des huguenots,
Ce Christ empistole, tout noirci de fumee,
de bon.... Nous savons qu’il y a encore aujourd’hui a Rome de ces sortes de Romains. Il y a de nos pretres et de nos prelats qui trouveraient leur place dans l’ancienne Republique , qui auraient rang parmi les chevaliers et les senateurs, qui seraient du nombre des Peres Gonscrits. Mais ces vrais et legitimes Romains savent distinguer le temps et les choses. Ils font leur devoir a l’autel , et suivent leur fantaisie dans le cabinet. »
Socrate chre'tien. — Discours sixieme.
il suppliait les magistrats de chatier l’heresie, et les soldats qui vont la combattre, d’avoir
Bon coeur et bonne main, bonne poudre et bon plomb '.
Est-ce pour defendre l’Olympe que ce disciple de Ronsard, ce royal poete, Charles IX, tirait sur les heretiques, ses sujets, et que Muret le ciceronien commettait cet elegant et abominable discours en l’honneur de la Saint-Barthelemy1 2 ? Ne l’oublions pas , il y a dans Thomme deux spheres differentes : celle de la pensee et celle de Faction. Quand il reste dans Tune, quand il parle, quand il ecrit, quand il reve, il peut s’abandonner aux penchants de son esprit, et choisir pour sa pensee les formes que son gout pr6fere ou que la mode lui impose : c’est une vie intellectuelle, distincte de la vie des affaires. Mais quand il redescend dans l’autre sphere, dans celle de Taction, et qu’il se voit en face de ses interets, de ses passions ou de ses devoirs, les reves, les penchants de Tesprit, les fantaisies de l’imagination s’dvanouissent bien vite ; il n’y a plus de lettr6, plus de poete, plus de savant, plus de pa'ien ; il n’y a qu’un catholique qui, par fanatisme ou par politique, brule et tue les heretiques comme Francois Ier et Charles IX, ou qu’un pontife qui, par ddvouement a sa foi, pr6che, comme Leon X, la croisade contre les infidfeles.
Ces contradictions, ou plutot ces aspects successes dans le meme individu, c’est le fond m6me de la nature humaine : aussi se retrouvent-elles partout et toujours 3. Sans elles, le moyen age aurait du etre logiqueinent le plus heureux et le plus exemplaire de tous les temps ; car enfin, au moyen age, personne ne refusait sa foi ; on faisait des dpigrammes contre
1. M. Saint-Marc Girardin, Tableau de la littdralure au xvi” siecle.
2. Mureti, Oratio xxn, pro Carolo 7J, Galliarum rege christianissimo.
3. C’est une de ces contradictions que M. Villemaina fait si vivement ressortir dans sa belle peinture des raoeurs d’Antioche : a Antioche convertie melait encore les habitudes de la vie paienne a celles de son culte nouveau. » Tableau de I’dloquence chrdtienne , p. 179.
HISTOIRE DE LA pUERELLE
les moines et des emeutes contre les seigneurs et le roi ; on se raillait de la papelardise; on riait des bons traits des trouveres et de Jean de Meung; mais on n’etait ni dogmatiquement incredule ni theoriquement rdvolutionnaire. Et, cependant, au moyen age, oil est le bonheur, oil est la paix, ou sont la purete des moeurs et les vertus chreticnnes? Quand on veut citer une epoque ou se rencontre enfm cet accord si rare entre les croyances et les vertus des homines , entre les principes el la conduite , on nomine le xvne siecle , et nous avons ete accoutumes de bonne heure a le regarder comme l’age d’or de 1’obeissance a la regie et de la soumission a la foi. La lecture des Memoires nous a enseigne depuis ce qu’il taut penser de cette unite parfaite dans les homines de ce temps. Ils croyaient, ils pratiquaient, ils mouraient en chretiens, quand ils n’etaient pas surpris par la inort. Mais comment vivaient-ils? Est-il necessaire de prouver par des exemples cette alliance scandaleuse de la religion et de la debauche dans les plus illustres personnages de cette societe inconsequente ? Qu’on ouvre les Historiettes de Tallemant et les Memoires de Saint-Simon; on y voit fleurir une sorte de devotion italienne ou espagnole, qui s’accorde avecle peche, qui sert a le racbeter, pour mettre en paix la conscience, mais qui ne le previent pas. G’est un melange inou'i d’6carts mondains et de pratiques religieuses , c’est un partage incroyable que l’homme fait de lui-meme entre le demon et Dieu. Lisez les moralistes et les sermonnaires, La Bruyere, Bourdaloue, Fenelon1 ; lisez surtout le tableau qu’onttrac6, de leur temps, un j^suite etun jansdniste, le P. Rapin *, dans un petit traite intitule la Foi cles derniers siecles, et Arnauld, dans sa Frequente communion; vous voyez eclater dans ce xvne siecle, si majestueux de loin par cet accord pretendu des actions et de la foi, le plus etonnant
1 . Fenelon , Sermon pour I’zpiphanie. — La Bruyere , Sur la devotion du temps , chap. De la Mode. — 2. Voir particulierement le chapitre x du Traite , CEuvres de Rapin , t. Ill , p. 494.
scan dale de contradiction. On croit, et 1’on agit com me si Fon ne croyait pas, de meme qu’a Fepoque dela Renaissance, on est chretien, et Ton parle, on ecrit, comme si on sacrifiait aux dieux immortels invoques par Bembo. L’esprit tient moins de place qu’on ne pense dans la conduite des hommes. Nos idees sont des mobiles moins actifs et moins puissants que nos passions, nos gouts, notre temperament. En un mot, comme Fa remarque Bayle ', « il n’y a rien de plus sujet a Fillusion que de juger les moeurs d’un homme par les opinions generates dont il est imbu, et ses actions par ses livres et son langage. » Il n’est pas plus conforme a la connaissance philosophique de l’humanite qu’a la verite de Fhistoire de prendre pour des paiens des chretiens qui parlaient le langage de Fantiquite, et d’appeler la Renaissance la resurrection du paganisme. Aussi sera-t-il perm is de croire au christianisme de la Renaissance, tant qu’on n’aura pas demontre clairement que la foi religieuse fait plus encore que de donner a 1’homme une regie, un modele ideal de saintetd, et de developper en lui des habitudes salutaires qui ameliorent les incredules eux-ntemes, mais qu’elle parvient, dans toutes les ames, a renverser le mur interieur qui separe les actions des idees, et a faire de 1’homme une personne unique, consdquente avec elle-nteme, parce qu’elle a tout soumis a sa croyance, ses interns, ses gouts, ses penchants, ses passions.
J’ai insiste sur ces iddes parce qu’au xvne siecle, ce n’est pas seulement l’autoritd de la tradition litteraire que combattra Desmarets, Fun des chefs des modernes, c’est aussi le paganisme des partisans de Fantiquite.
Enfrn , une raison serieuse vient expliquer encore , a Fdpoque de la Renaissance, le culte des modernes pour les anciens. Au xvne siecle, Perrault put dire aux adinirateurs de Fantiquite : Vous avez un Corneille, un Racine, et vous deifiez Eschyle et Sophocle ! L’ltalie du xve siecle avail bien
1. Bayle, Pensdes diverses, t. Ill, p. 67. Edit, in-folio, 1737.
Dante, P6trarque et Boccace ; mais Dante, Petrarque et Boccace n’etaient pas des classiques a ses yeux. Politien dit quelque part : « Nous manquons de langue maternelle ; » et cependant Politien et les autres poetes latins de son temps, comme Sannazar, ecrivaient l’italien avec beaucoup d’ elegance et de pnret£. L’ltalie ddja si riche d’ecrivains onginaux, ne croyait pas avoir de litterature nationale, et plus elle se trouvait indigente, plus elle s’buinilia devant cette merveilleuse antiquite qui lui decouvrait ses tresors. Cette abnegation meme du genie moderne devant le genie ancien ne fut pas inutile & l’ltalie. A force de donner a V admiration des anciens la ferveur d’un culte, et a leur langue un caractere sacre, les ecrivains de la Renaissance, qui l’adopterent pour exprimer leur pensee, l’eleverent a la dignite d’une langne savante, aux formes immuables, et son voisinage fut des lors moins dangereux pour la langue nationale que si elle etait restee, comme au moyen age, vivante et mobile aux mains du vulgaire. Cette transformation de la langue latine favorisa done le developpement des idiomes et du genie modernes, et Ton vit l’idolatrie du passe devenir a son insu l’instrument du progres.
Ne nous etonnons plus si pen d’ecrivains, au xve et meme au xv ie siecle, purent conserve!*, a 1’egard des anciens, cette mesure dans l’admiration qui preserve h la fois de l’effervescence et de la tiedeur. Pour un ecrivain libre et hardi comme Pic deLaMirandole, qui retrouvait, apres Roger Bacon, l’idee de progres, et croyait que Vesprit humain avance par une s6rie d’evolutions, combien d’autres, placant la perfection dans le passe , se mettaient sous la tulelle de l’antiquite grecque et latine1! II en est un cependant, dont je dois
1. Dans une these tres-ingenieuse sur la guerre des Ciceroniens, M. Lenient a cite un passage curieux d’une lettre de Pic de La Mirandole aBembo [De Imitalione , 1512) : a Virgilium ab Ennio plura ssepius mutuatum esse; « ingenia crescere rarius quara decrescere, et hominum studia semper in « melius progredi debere ; cuique vero setati, cuique homini , ut propriam k indolem propriasque sententias , ita proprium sententiarum habitum et « cultum esse. 33 P. 5.
parler, parce que son gout pour Fantiquite a 6te plus eelaire et plus sage que celui de ses contemporains, et que, sans etablir de theorie du progres, il a expose, sur la suite des id6es et des mcEurs huma:'nes, des vues plus d6veloppees que cedes de Pic de La Mirandole, et qui se rattachent de plus pres encore ci mon sujet. G’est un grand erudit, un calviniste, Henri Estienne, 1’auteur de ce pamphlet spirituel et bizarre, oh, sous pretexte de defendre la veracite d’llerodote, il fait au xvie siecle son proces.
Sallengre a raconte, dans ses Memoires de litterature (t. I, p. 38), l’origine de cet ouvrage : « Henri Estienne, dit-il, ayant imprime a grands frais 1’bistoire d’Herodote, ses enneinis, qui ne chercbaient que l’occasion de lui nuire, decrierent partout cede histoire, disant qu’elle etait remplie de fables et de contes a dormir debout. Henri Estienne, pour prevenir l’effet d’une telle accusation, entreprit de se justifier en publiant l’apologie d’Herodote. » Le plan de cede singuliere apologie est tres-piquant : Henri Estienne suppose que « tous les actes deer its par Herodote, auxquels on ne peut pas aj outer foi, ne sont incroyables que pour deux raisons : a savoir ou pour la trop grande m6chancete, ou pour la trop grande sottise que nous y trouvons l. » Il ne nie ni la mechancete ni la sottise, et par la il repond a ces gens « qui out I’honneur de Fantiquite cn si grande recommandation, voire (s’il se peut dire) en sont tellement zdlateurs , qu’ils semblent lui porter une reverence appro chant fort de la superstition 2. » Mais il y a une autre classe de gens « a Fendroit desquels tant s’en faut que Fantiquite tienne le lieu et degre qu’elle merite, qu’au contraire son honneur, en tant qu’en eux est, non-seulement est abaiss6 , mais comme foul6 aux pieds 3. » A ceux-la, Henri Estienne repond en essayant de leur prouver que les hommes de son siecle et des precedents ne sont ni inoins mediants ni moins sots que ceux de Fantiquite ; et
1. Preface de la IPpartie. — 2. Preface de la Ire partie. — 3. Ibid. .
H1ST0IRE DE LA qUERELLE
quand il a arguments sur cette these pendant deux volumes, avec une abondance intarissable d’anecdotes et de citations, il s’6crie avec satisfaction : « Cela servira comme de preparatif a l’apologie d’H6rodote, en attendant que j’aie le loisir et le moyen de la traiter particulierement et par le menu, et de trouver des faits de notre temps, correspondant et sortables a ceux qui nous semblent si e (ranges en Herodote l. » Le fond de ce livre inachev6 est done moins un plaidoyer en faveur d’Herodote qu’une longue invective contre le xvie siecle, ou se montrent l’erudit batailleur, comme l’etaient volontiers les savants d’alors, et le calviniste qui choisit complaisamment dans l’histoire du clerge catholique les temoignages de la perversite et de la sottise de son temps. Mais ce que j’y remarque surtout, comme une preuve de la sagesse de Henri Estienne, e’est son dessein bien arrete de combattre les deux exces contraires, la superstition et le mepris de l’antiquite, et de s’interposer entre eux, au nom du bon sens et de la v6rite. C’est aussi la verve avec laquelle il soutient aux partisans outres de l’anti quite que le bon vieux temps 6tait mauvais, et aux contempteurs du passe que le present nevautrien. Seulement, telle estl’impetueuse vivacite de son esprit et de son langage, qu’il perd quelquefois l’equilibre. A force de se railler du pen de prud'homie et de la lourderie du passe, il semble croire au progres de l’espece humaine ; a force d’etaler les vices et les ridicules du present, il semble proclainer la decadence. Il dit au chapitre xxvii :
« Si j’avais a deduire le propos d’Ovide :
Sed quia cultus adest, nec nostros mansit in annos Rusticitas priscis ilia superstes avis ;
je montrerais par le menu en combien de choses son siecle etait plus poli que les precedents, et ceux principalement qui approebaient. le plus pres de ce vieil reveur Saturne (pour