‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 17 sur 180 · Preface de la IIe partie · texte numérisé non relu

Preface de la IIe partie

parler selon les poetes); et puis je pourrais, pour traiter encore plus generalement cet argument, montrer comment de siecle en siecle ces hommes on t en l’esprit plus eveilld, etpar ce moyen ont regarde de plus pres a leurs affaires, et ont donne toujours de plus en plus quelque polissement a leurs facons defaire, etc.... »

Au chapitre ix, il s’ exprime ainsi :

« II n’y a nul doute que si du temps d’Hesiode il y avait bien peu de foi entre les hommes, voire entre les freres, voire aux enfants envers leurs pere et mere, moins y en avaitil du temps d’Ovide, encore moins en a eu le dernier siecle; et toutefois le notre en a encore beaucoup moins : et que si la charite etait 6s siecles precedents bien refroidie, elle est maintenant du tout gelee. Item que si la justice a cloche d’un pied aux siecles precedents, elle cloche des deux au nbtre. Si elle etait borgne auparavant , elle est maintenant aveugle; si elle etait sourde d’une oreille, maintenant elle Test de deux. »

Mais ce n’estla qu’une contradiction accidentelle. Le fond de la these d’Henri Estienne, c’est qu’il y a dans le present assez « de mal et de sottise » pour qu’on nepuisse taxer d’invraiseinblance les recits d’Herodote, et que I’antiquite est a la fois trop imparfaite et trop admirable pour qu’on ait le droit de l’adorer ou de la hair. Henri Estienne indiquait ainsi a ses contemporains la veritable mesure qu’il convenait d’observer & l’egard des anciens. Il aurait donne a cette legon plus de clart6 et d’energie encore, s’il avait pousse jusqu’au bout son travail commence. On lit ala fin de la preface de la seconde partie de 1’apologie ce spirituel passage :

« Et comment done (pourra dire le lecteur) estimez-vous que tous les actes decrits par Herodote, auxquels nous ne pouvons ajouler foi, ne nous soient incroyables que pour les deux raisons susdites : a savoir ou pour la trop grande m6chancet6, ou pour la trop grande sottise que nous y trouvons? Certainement mon opinion n’est point telle; ains reconnais

tres-bien que 1’incrMulite de plusieursencet endroit provient aussi d’une autre troisieme raison : c’est que plusieurs n’ont aucun egard au grand changement qui est presque en toutes choses entre ce temps-la et le notre, ains veulent que le naturel et maniere de vivre des homines d’alors se rapporte tellement aux notres, qu’ils aient pris plaisir aux choses qui nous sont plaisantes, et au contraire aussi que tout ce qui nous deplait leur ait deplu. Qui plus est, veulent trouver convenance entre l’6tat des r6publiques et des royaumes d’alors et autres gouvernements de peuples, avec ceux que nous voyons aujourd’hui etre 6tablis. Yoire sont aucuns si inconsider^s en lisant les anciennes histoires, qu’ils veulent mesurer le climat de pays si lointains & la mesure du notre. Or, ne se faut pas ebahir si, trouvant au contraire nn grand discord entre ces choses, ils estiment les histoires anciennes etre autant eloign6es de v6rit6, que ce qu’ils y lisent est eloigne de ce qu’ils ont accoutum6 de voir et ou'ir. Connaissant done cette troisieme cause de l’incredulite de plusieurs, je lui garderai la troisieme partie du present traits ; mais je prierai le lecteur qu’il me permelte laisser pour le present ce que mes occupations ne me permettent d’ajouter. »

Henri Estienne mettait ici le doigt avec beaucoup de sagacite sur la double erreur de ses contemporains, dont les uns m6prisaient l’antiquite parce qu’ils la jugeaient avec leurs id6es modernes, et dont les autres l’admiraient aveugl6ment, et tentaient pour ainsi dire de se l’incorporer, oubliant les differences de genie qui s6parent les si^cles. Erudit passionne, mais esprit libre et sage, il avait apergu toutes les diversites de moeurs, de gout, de gouvernement et de climat qui nous 61oignent des anciens. La partie de son livre ou il promettait de d6velopper ces distinctions si justes, et alors si nouvelles, nous aurait sans doute offert un interet plus present que la partie pol6mique de son apologie. Il y aurait montredans quel esprit nous devons 6tudier et imiter les anciens., comment peuvent s’accorder la pensee clir^tienne et Tin-

spiration antique. Ses immenses travaux et les malheurs de sa vie ne lui laisserent pas le temps d’achever son ouvrage. II mourut en 1598, a la veille du siecle dont les imitations originates devaient realiser l’alliance entre le christianisme et l’antiquite.

Maintenant, un autre point de vue se presente. La Renaissance, en detournant de ses votes l’esprit frangais, en l’asservissant a l’antiquite, a-t-elle substitue a l’originalite gauloise un caractere d’emprunt qu’il nous a fallu tardivement depouiller, pour revenir a notre vraie nature ? On l’aditsouvent, de 1825 a 1830. C’etait la these des romantiques; c’est encore aujourd’hui celle de quelques esprits eminents, etroitement attaches a la tradition chretienne, et a ce qu’ils nomment la tradition nalionale, par anti these avec l’importation des modeles grecs et latins. Je ne sais s’ils ne voudraient pas effacer les trois siecles classiques de notre histoire litteraire, et replacer la France deux cents ans avant la chute de Constantinople, persuades que la France d’alors, celle des trouvttees, de Rutebeuf, de Jean de Meung, jouissait en paix de son originality et de ses vertus, parce qu’une poignee de Grecs fugitifs n’avaient pas encore debarque en Italie, ni infecte de la corruption paienne le monde chretien, candide et innocent. J’ai indiquy dans quelle mesure la Renaissance a pu paraitre une atleinte au christianisme, et je reconnais que les modernes du xvne siecle ont reagi contre le paganisme litteraire des siecles precedents; mais je ne puis voir dans la Renaissance une Itevue qui a fourvoyd l’esprit frangais.

Qu’etait l’esprit frangais avant la Renaissance? J’admire beaucoup nos vieux ecrivains. Us ont bien de l’esprit et de la grAce, mais eombien peu de maturity ! Nos commencements ytaient heureux ; mais, enlin, soinmes-nous venus au monde grands et deja formes, comme l’Apollon de l’hymne d’Homere qui, ses levres 5. peine ouvertes, chante avec la voix d’un dicu? L’esprit frangais ressemblait a un enfant plein de promesses,

qui laisse 6chapper des traits charmants, dont les families se souviennent fidelement plus tard.

Ajouterai-je que cet enfant naissait a peu pres sans fortune ? II existe un patrimoine d’idees communes que se transmettent de siecle en si^cle les generations, et qui compose la richesse intellectuelle des hommes. Mais le moyen age n’ayant pas tir6 parti de la succession, l’esprit frangais, prive de la meilleure part de son heritage, avait commence activement, etavec succes, a s’enrichir lui-meme. C’est alors que les trdsors de la Greee et de l’ltalie furent retrouves, et que l’anti quite vint lui offrir les idees des siecles passes, renfermees dans les chefs-d’oeuvre 6clatants des philosophes , des orateurs, des poetes, comme l’exemplaire d’Homere dans la riche cassette d’ Alexandre. Youdrait-on que 1’ esprit frangais eut repoussd cet heritage inesp6r6, pour avoir le m6rite de faire lui-meme sa fortune? Pour moi, je trouve qu’il n’est jamais honteux d’heriter, pourvu qu’on emploie hien la succession, et le xviie siecle est la pour montrer que l’esprit frangais a su profiter de son honheur.

Maintenant, est-il vrai qu’en nous enrichissant, la Renaissance, comme beaucoup de hienfaiteurs, nous a ravi notre liberte? Avons-nous, comme on l’a soutenu en pleine Academie frangaise *, sacrifid a l’antiquite l’originalite de notre propre genie, a tel point que cette meprise funeste de Part classique, veritable digression dans l’histoire de notre litterature, n’est pas encore reparee, malgre l’insurrection legitime de Perrault et la prise d’armes du romantisme? Quand on represente la Renaissance comme une sorte de torrent qui inonde soudainement noire literature, on oublie que leslitteratures ne se forment pas par l’effet d’un deluge, mais bien plutdt par alluvions, comme les langues ; on oublie combien d’inliltrations profondes, dont il est impossible de saisir tous les canaux secrets, avaient deja porte dans l’esprit frangais,

1. Discours de reception de M. le comte de Montalembert. Ce jour-la l’illustre orateur a ete un moderne de l’ecole de Perrault. et de Saint-Sorlin.

mSme avant la Renaissance, les premieres sources dugenicancien. Je nc parle pas des cent annees qui ont precede la prise de Constantinople. Si ce qui constitue la Renaissance, ce sont les livres, l’ardeur des grands esprits pour les d6couvrir et les publier, les maitres pour les commenter et les traduire, les souverains pour encourager, a force d’or et de dignites, les recherches des savants, les pontifes pour consacrer par leur exemple le culte des lettres antiques, il est trop facile de montrer que le siecle de Petrarque et de Boccace est dejci une Renaissance. Mais si nous remontions plus haut, au dela de saint Thomas qui cite Seneque, au dela de Dante qui prend pour guide Yirgile, au dela de Brunetto Latini quitraduit des discours de Ciceron; si nous interrogions non-seulement les bibliotlieques des couvents et les ecoles du christianisme 1 pendant la premiere moitie du moyen age, nous y trouverions la preuve que la tradition classique, affaiblie par le temps, a demieffacee par les invasions, ne fut jamais entierement perdue. Quand les premieres lueurs de l’antiquitd semblaient 6vanouies, il existait encore, dans quelques monasteres privileges des livres pour former les homines et des hommes pour les 6tudier, comme il exista toujours dans l’lilglise de sages et gcnereux esprits pour encourager et benir ces 6tudes. Non, la Renaissance n’a pas ete un accident historique, une deviation, un egarement, mais le developpement rdgulier et legitime de l’esprit humain, le couronnement d’une lente et laborieuse carriere, en un mot, la plenitude de force qui suit la jeunesse et l’enfance, la diffusion de luinidre qui succ^de au matin et au crepuscule, sans qu’on puisse marquer avec precision le moment ou disparait l’aube el ou commence l’eclat dujour.

Ne soyons done pas surpris, si, dans les premiers ouvrages qu’on appelle des fruits spontan6s de Fesprit frangais, l’anti-

1. Voy. sur les dcoles du christianisme un ouvrage rempli de faits interessants : les Becherches historiques de M. I’abb6 Landriot, evStiue de la Rocbelle.

quit6 tientd6ja une telle place ! Le plus gaulois de nos poetes, Marot, 6tudiait l’antiquitfj, ddja popularise en France par les guerres d’ltalie.

J’ai lu aussi le roman de la Rose Maitre en amour, et Valere, et Orose Contant les faits des antiques Romains.

II pouvait ajouter : j’ai traduit une eglogue de Yirgile, je connais mon Catulle et mon Martial, etje justifie au besoin Christine la bergerette avec une citation de YArt d' aimer. Car, « j’ai contrefait la veine du noble poete Ovide; j’ai voulufaire savoir a ceux qui n’ont pas la langue latine de quelle sorte Ovide ecrivait, et quelle difference peut etre entreles anciens et les modernes. » Marot, le gaulois Marot, faisait d6ja des dtudes de literature compare !

Mais considerons la Renaissance dans les deux ecrivains qu’elle a le plus fortement touches, du Bellay et Ronsard. DuBellay, dans son manifeste, ne cherchait qu’une rdforme et non pas une revolution. II demandait, non pas qu’on latinisat ou qu’on grecisftt la France, mais qu’en imitant les auteurs anciens ou, comme il parle, en les d6vorant, on les digerat el on les transformat en sang et en nourriture. C’est la vraie theorie de l’imitation. Quand il vit regner le plagiat brutal, il protesta au moins par des epigrammes :

Docte, doctieur, et doctime Baif.

Ronsard, qui poussa la reforme jusqu’a la revolution, et mit la contrefacon de l’anti quite k la place de l’imitation, a port6 la peine de son imprudence par la longue disgrace ou la posterity l’a laiss6. Je ne le defends pas, quoiqu’il soit juste de lui pardonner, en faveur de son admirable talent, une ivresse que partageaient tant d’esprits excellents. Mais je separe la cause de Ronsard de celle de la Renaissance. Lafolie dupoete n’a pas serieusement compromis l’an ti quite.

La Renaissance a fait son oeuvre ; l’esprit francais a pen a peu d£tache les bandelettes antiques dont Ronsard l’avait envelopp£ , et au xvir siecle il a marche sur les traces des anciens, danstoute sa liberte et dans toute sa force. Meme auxvie, l’eloquence nationale, qu’on nous dit opprimee par F erudition, se deploie avec un prodigieux eclat, et les plus eloquents d’alors, ce ne sont pas les erud its, dansleursbibliotMques: c’est le railleur des erudits, si savant lui-meme, c’est Rabelais pretant a un roi, a un pere, les plus graves conseils ; ce sont les hommes qui, doues de grands talents, ont et6 meies a de grandes affaires, emus par de grandes passions, un Montaigne pleurant un ami perdu , un L’Hopital prechant da tolerance, un Pithou fletrissant la Ligue et pleurant les malheurs de la France, un Montluc racontant ses batailles, un d’Aubigne suppliant Henri IV de ne pas abjurer, un Henri IY parlant a ses sujets. Les anciens n’ont done pas etouffd F eloquence francaise. Muret, Turn^be, Bude, Gasaubon, tous ces grands 6rudits qui ont enseigne l’etude a la France , et qui lui ont donn6 le savoir , ne Font emp6ch6e ni de bien penser ni de bien parler dans sa langue. En lui apprenant le latin el le grec, ils n’ont pas gat6 son frangais. L’antiquit6 a 6le notre nourrice ; elle nous a donne un lait vigoureux et nourrissant ; de l’enfant que nous etions elle a fait un homme. Laissons dire les ingrats, et ne battons pas le sein ou nous avons bu la force et la vie.

Les modernes du xvn* siecle se sont r6volt£s contre le paganisme litt6raire de la Renaissance , mais non pas contre une pretendue deviation de Fesprit frangais qu’ils ne paraissent pas soupgonner ; et la preuve , c’est que l’adversaire de Perrault, Boileau, a 6te pr6cis6ment le plus grand ennemi de Ronsard. Rabelais, qui parodie si gaiement le jargon p6dantesque de son temps, dans le discours de Janotus de Bragmardo, grand excoriateur de la langue latiale , Rabelais 6tait un fils de la Renaissance, et dans la resurrection des anciens il trouvait l’augure de tous les progres ft venir. Gar-

gantua, ecrivant a son fils Pantagruel, 1’ encourage au travail par la comparison des 6tudes modernesaveccellesd’autrefois-

« Comme tu peux bien entendre, le terns n’etait tant idoine ne commode 6s lettres comme est de present, et n’avais copie de tels pr6cepteurs comme tu as eu. Le terns etait encore t£n£breux, et sentant l’infelicite et calamite des Goths , qui avaient mis a destruction toute bonne litterature. Mais, par la bonte divine , la lumiere et dignite a 6t6 de mon age rendue es lettres et y vois tel amendement , que , de present , a difficulte serais-je recu en la premiere classe des petits grimauds, qui en mon age viril etais (non a tort) repute le plus savant dudit siecle.... Tout le monde est plein de gens savants, de precepteurs tres-doctes, de librairies tres-amples, et m’est avis que ni au temps de Platon, ni de Giceron, ni de Papinien, n’etait telle commodity d’etude qu’on y voit maintenant. Et ne se faudra plus dorenavant trouver en place ni en compagnie , qui ne sera bien expoli en l’officine de Minerve. Je vois les brigands, les bourreaux, les avenluriers, les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et pr6cheurs de mon temps1. »

Qu’arrivait-il done? C’est que les anciens, comme de bons maitres qu’ils etaient, provoquaient leurs disciples a les egaler, a les surpasser meine ; en communiquant la science , ils 6veillaient l’idee du progres. L’idee de Rabelais nous conduit naturellementa celle de Bacon , reprise depuis par Pascal et par Fontenelle, que l’antiquite est la jeunesse de 1’univers , et que Page moderne en est la maturite. Je ne m’etonne pas que cette pensee appartienne au siecle des plus belles decouvertes scientifiques et au grand homme qui , apportant aux sciences une methode nouvelle, avait le droit de proclamer le progres de l’esprit humain, de meme qu’au xvir siecle la protestation contre l’antiquite devait naitre du spectacle des chefs-d’oeuvre contemporains. Quand Bacon ecri-

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