CHAPITRE VI
fitat de 1’opinion : l’Academie, les journaux, le theatre.
Examinons maintenant l’6tat de l’opinion publique. Comme au temps de Perrault et de Boileau, un petit nombre d’esprits d’ elite se declara pour les anciens. Les plaintes de Mme Dacier et les repliques triomphanles de La Motte pronvent assez qu’Homere n’avait pas la majorite dans l’Academie francaise. L’Acad6mie , que Mme Dacier sommait de s6vir contre La Motte, laissa La Motte traduire impunement Ylliade, et fit bien; toutefois son respect louable pour la liberty de ses membres ne la forfait pas d’applaudir, en seance publique, sept chants d’une pareille traduction. Mais l’Acad^mie 6tait brouill^e avec Homere. Brossette ecrivait, en avril 1715, a J. B. Rousseau . « M. de La Monnoye me mande que la jeuncsse est d6clar6e contre le divin poete, et que si l’Academie frangaise prenait quelque parti, la plurality serait certainemenl
pour M. de La Motte contre Mine Dacier1. » C’est en pleine Academie que Fontenelle,recevant le successeur deLa Motte, avait dit : « On lit les anciens par devoir, on lit les modernes par plaisir. » Commeau temps deBoileau, les jesuites se rangerent du cdte des modernes : l’Universite tenait pour les anciens. Le P. Sanadon et le P. Poree accablaient La Motte de louanges. Dix ans plus tard (1725), Rollin consacrait un des plus beaux chapitres du Traite des etudes a l’apologie d’Homere, de ses beros, de sa morale et m6me de ses dieux, telle qu’un chretien aussi parfait la pouvait entreprendre. II opposait aux vers de La Motte la prose plus hom6rique de Mme Dacier, et suppliait avec une naivete touchante les jeunes gens de son temps de ne pas se prononcer d’un air de suffisance sur les grands ecrivains de l’antiquite, et d’attendre la decision de leurs maitres, « en imitant le jeuneTelemaque qui, pres d’arriver chez Nestor, demande a Mentor, son gouverneur, comment il doit s’y conduire2. »
Quoique en robe , on I'ecoutait, a dit Voltaire de Rollin. On ne I’ecoutait gubre cependant, quand il demandait aux jeunes gens le respect pour les vieux poetes. Les jeunes gens, comme s’en plaint Mme Dacier, « etaient tout enliers aux cafes et aux operas. » Autour d’eux, tout les confirmait dans leur dedain pour l’antiquite. Ils n’avaient pas a se montrer plus homeristes (c’est le mot du temps) que l’Acad6mie. La soci6t6 polie des salons, qui commengait a se piquer de philosophic, trouvait de bel air de se moquer de Ylliade. On considhrait, a dit Terrasson, la cause de La Motte comme celle de I’affrancbissement de l’esprit humain3. Les femmes, et, a leur t6te, l’amie intime de La Motte, la marquise de Lambert, qui avait invents
1. Lettre k J.B. Rousseau, 24avril 1715. Brossette y rapporteun distique qui courait sur Mme Dacier, et dont il ne designe pas l’auteur :
In vetulum pugnat juvenis non unus Homerum ;
Una tot in juvenes pro sene pugnat anus,
Voy. oeuv. de J. B. Rousseau, dd. Lefevre, t. V, p. 1 13.)
2. Traite des Etudes , t. I, liv. II, chap. ior, — 3. Philosophie applicable,
pour lui le liom bizarre d'dme de genie , faisaient des cabales contre Homere. Les journaux frangais et strangers, surtout ceux de Hollande, restaient fideles a leur opposition contre les anciens. Les Peres de Tr6voux justifiaient a grand renfort d’arguments la pretention de La Motte, de juger Homere sans savoir le grec, cel&braient en lui l’auteur d’une lliade plus parfaite que celle d’Homere, et releguaient Mrae Dacier au nombre de « ces scoliastes sans genie, qui usurpent l’empire de la republique des lettres1. » Le Mercure galant , dirige, depuis 1713, par Le Fevre, etait aussi moderne que du temps de de Vize2. Dans le Journal litteraire de la Haye, Sallengre et Van-Effen continuaient a guerroyer contre les anciens. Le gouverriement frangais lui-meme s’etait, a ce qu’il parait, declare contre Homere : dans line lettre ecrite a M. de La Roque, sons le nom de Mathanasius , Saint-Hyacinthe designe Philippe d’Orleans comme l’un des patrons des modernes 3. La literature legere s’etait emparee des anciens pour les tourner en ridicule. Marivaux, a ses debuts, travestissait F lliade dans une parodie qui n’a pas, comme celle de YEneide, par Scarron, l’excuse de la verve et de Fesprit4. Le theatre, a son tour, mit aux prises les anciens, et l’on vit le pauvre
1. Mem. pour l’hist. des sc. et des beaux-arts, avril 1714, p. 565. — Voy. Camusat, Hist. crit. des journaux , t. II, p. 217.
2. Voy. les prdliminaires de paix entre I’empereux de la poesie etla ripublique des modernes. Voy. aussi I'Apologie pour les savants. Mercure d’avril et de mai 1717.