Chef-d'oeuvre d’un inconnu , t. II, p
4. Voici un echantillon de cette triste plaisanterie : c’est l’entrevue de Priam et d’Achille apres la.mort d’Hector.
Or ca , reprit le roi de Troie ,
Tenez , voila de la monnoie ,
Et rendez-moi raon fils Hector Que je n’ose dire §tre mort.
Tel que me voit 14 votre Altesse ,
Si je vous parle avec bassesse,
La faute en est au seul destin Qui me laisse a peine du pain.
Je n’eusse , avant votre arrivee ,
Jamais fait pareille corvee , etc.
des angiens ET DES MODERNES. 429
Hom6re livre, sur les scenes subalternes , aux pantalonnades de Trivelin et d’Arlequin. Au theatre de la foire, Arlequin se d6guisait en savant et chantait ce couplet :
On me nomine Bouquinides ;
Je suis le defenseur d’Homere;
J’eus pour pere Charitides,
Et la langue grecque est ma m&re.
Avec l’appui de ses sieves, Parisiton et Tape-moclernes , il forgait les passants a crier : Yivent les Grecs ! et se moquait de Mrae Dacier. Hornere presidait au mariage d'Angdlique et de Leandre, qui terminait la piece, et Arlequin, portant respectueusement Ylliade dans ses mains, la faisait baiser k tous les acteurs de la comddie1.
Sur une scene plus elevde, Trivelin racontait qu’apres mille accidents, il dtait devenu laquais d’un honnete particulier qui passait sa vie a etudier des langues mortes. — « Gela me convenait assez, disait Trivelin, car j’ai de l’dtude. Je restai done chez lui. La je n’entendis parler que de sciences, et je remarquai que mon maitre 6tait epris de passion pour certains quidams qu’il appelait des anciens, et qu’il avait une souveraine antipathic pour d’autres qu’il appelait des modernes.
FRONTIN
Et que veulent dire les modernes?
TRIVELIN
Les modernes, e’est comme qui dirait toi, par example.
FRONTIN
Ho! ho! je suis un moderne, moi?
1. Thddtre de la foire , t. II. Arlequin ddfenseur d’Homere , par Fuzelier. — Voir aussi la I" scene du II' acte d’ Arlequin traitant , par Dorneval.
TRIVELIN
Oui, vraiment, tu es un moderne, et des plus modernes; il n’y a que l’enfant qui vient de naitre qui Test plus que toi, car il ne fait que d’arriver.
FRONTIN
Et pourquoi toil maitre nous ha'issait-il?
TRIVELIN
Parce qu’il voulait qu’on etit quatre mille ans sur la tOte pour valoir quelque chose. Oh! moi ! pour gagner son amitie, je me mis & admirer tout ce qui me paraissait ancien. J’aimais les vieux meubles, je louais les vieilles modes, les vieilles especes, les mMailles, les lunettes;' je me coiffais chez les crieuses de vieux chapeaux; je n’avais commerce qu’avec des vieillards. Il etait charmd de mes inclinations. J’avais la clef de la cave ou logeait un certain vin vieux, qu’il appelait son vin grec. Il m’en donnait quelquefois, et j’en detournais aussi quelques bouteilles, par amour louable pour tout ce qui etait vieux ; non que je negligeasse le vin nouveau, je n’en demandais pas d’autre a sa femme, qui, vraiment, eslimait bien autrementles modernes que les anciens; et par complaisance pour son gout, j’en emplissais aussi quelques bouteilles pour lui faire ma cour.
FRONTIN
A merveille.
TRIVELIN
Qui n’aurait pas cru que cette conduite aurait dh me concilier ces deux esprits? Point du tout. Ils s’apergurent du management judicieux que j’avais pour chacun d’eux : ils m’en firent un crime. Le mari crutles anciens insultes par la quantity de vin nouveau que j’avais bu : il m’en fit mauvaise mine. La femme me chicana sur le vin vieux. J’eus beau
m’excuser, les gens de parti n’entendent point raison; il fallut les quitter, pour avoir voulu me partager entre les anciens et les modernes. Avais-je tort1? »
Trivelin n’avait pas tort d’aimer 6galement le vin vieux et le vin nouveau, si l’un et l’autre dtaient bons. Nous sommes tous de son avis. Nous buvons 6galement a la coupe de l’antiquitd et a celle de la litterature moderne, pourvu que la liqueur soit saine et genereuse. Mais il y a plus de cent ans que la querelle est finie, et il nous est facile d’etre mod£res, tandis que Trivelin, pris entre son maitre et sa maitresse, n’avait pas la liberte d’etre neutre. Dans ce conflit des adversaires et des partisans d’Homere, les moderes recevaient le feu croisd des deux camps, et Boivin qui voulut, a la suite de Fenelon, s’interposer entre Mme Dacier et La Motte, sortit de la mediation sans succes et quelque peu meurtri.