‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 163 sur 180 · l.a Fausse suivanle , par Marivaux · texte numérisé non relu

l.a Fausse suivanle , par Marivaux

vin le cadet, raconte que Boivin l’aine enfermait son disciple dans un galetas, avec un Homere tout grec, un dictionnaire, une grammaire , et ne lui rendait la liberty que lorsqu’il le trouvait en etat d’expliquer en frangais et en latin le nombre de vers dont ils dtaient convenus. Apr6s trois ans de ce regime, Boivin le jeune, au sortir de son grenier, savaitle grec aussi bien qu’homme de France1.

Jean Boivin fut si reconnaissant envers son aine de sa sollicitude que, lorsqu’il fut nomm6 professeur en langue grecque au College royal, il ecrivit au ministre pour demander l’autorisation de se demettre de sa chaire en faveur de Louis2. Mais le ministre, ecoutant plutot les voeux du public que ceux de cet excellent frere, le maintint dans ses fonctions, et c’est en professant sur Homere qu’il se prepara a le defendre. Deja il avait compose une Apologie en reponse a La Motte; mais, discret et modeste, il avait laisse Mine Dacier prendre les devants, et s’6tait interdit de combattre, par respect « pour un si illustre combattant. » Quand ilvit La Motte refuser de rendre les armes a son adversaire, et publier la premiere partie des Reflexions sur la critique, Boivin se presen ta, mais plutot comme un mediateur que comme un athlete, pour pacifier, non pour vaincre. Dans sa preface, pleine d’urbanite, il demande grace a un homme du m6rite de M. de La Motte pour quelques termes peu mesurds qui pourront lui echapper dans son livre (le doux Boivin se calomniait, ils ne lui echapperent pas); et il rdclama d’avance l’honneur de son amitid , une fois le combat fini. Un duel qui commence par la demande d’un embrassement mutuel ne peut pas elre bien sanglant. Boivin, dans ses objections contre La Motte, se rencontre souvent avec Mme Dacier ; aussi ne m’arreterai-je pas longtemps a son livre qui n’offre pas beaucoup de nouveaute. Mais a cote de Mme Dacier, quelle amenite et quelle mansuetude! Boivin,

1. Mdm. de l’ Acad, des inscrip. , t. VII, p. 377. — 2. Ibid. , p. 382.

paramour de la paix, prodigue des concessions que Mme Dacier lui reproche et dont La Motte le remercie; et Boivin se trouve doublement compromis, par le mecontentement de son allide et par la reconnaissance de son adversaire. La partie la plus neuve de V Apologie d'Homere est le morceau intitule : le Bouclier d' Achille. Desmarets, Perrault et La Motte avaient attaque cette admirable fiction d’Homere , alleguant qu’un bouclier ne pouvait etre assez grand pour contenir une telle suite de tableaux , que ces tableaux dtaient mal choisis et sans rapport avec le poeme , que des personnages sculp tes ne pouvaient ni danser ni lenir des discours. Boivin ddmontre que le choix des images guerrieres ou pacifiques du bouclier est parfaitement approprie au poeme, que les paroles et les mouvements pretds par le podte a ses personnages sont admis sans effort par l’imagination du lecteur, enfin que tous les tableaux peuvent etre contenus sur le bouclier, sans qu’il excede quatre pieds de diametre. La demonstration de Boivin, forlifiee par un plan qui represente exactemenl les divisions du bouclier, est une refutation sans rdplique des critiques de La Motte, de Perrault et de Desmarets. Mais plus elle est decisive, plus on s’etonne qu’elle ait eld necessaire, et que des homines d’esprit en soient venus a prendre un compas pour mesurer le bouclier d’Acbille. Gr4ce a Dieu personne, au xixc siecle, en lisant le poeme de M. de Lamartine : la Mort de Socrate, n’a recrimine, au nom de la vraisemblance , contre l’admirable description de la coupe ou le prisonnier boit la cigue, et oil la main d’un artiste a ciseld l’histoire de X Amour et de Psyche. La critique frangaise, devenue moins tracassiere, n’intente plus de ces petits proces — Ge que j’aime le mieux dans le volume de Boivin, e’est une fable en prose qu’il dit avoir tirde d’un manuscrit de la bibliothdque royale, et qui est intitulde : le Dataller et la Courge. C’est une logon de modeslie donnde aux modernes. Une courge avail suspendu ses jeuncs rameaux aux branches d’un vieux « datillier. » I/arbre qu’clle enlagait

lui demandait gr&ce ; mais la courge lui r6pondait avec insolence, et menacait de F6touffer sous le poids toujours croissant de ses feuilles et de ses fruits. « Quant lv Datilliers vit que la paix ne trouveroit avec elle, sy lui dist bien humblement : Je vous prie, belle Dame Courge, pour ce que je ne ouys oncques parler de vous, et sy ay tant d’aage, que vous me dittes combien il a que vous estes venue cy. — Certes, Datillier, disl-elle, il y a bien deux mois et demi. — Adonc ly Datilliers commenca a rire tant grandement que ce fut merveilles, et se commenga a mocquer, truffer et rigoler de Dame Courge, et de faire lui grimaces et grant despit. — Sy lui dist Dame Courge, Datillier, de quoy vous ryez vous? Ne menez tel joye. — Par ma foy, Dame Courge, ce dist ly Datilliers, vous m’avez fait tant grant peur que bien pensoye estre perdu. Car oncques ne vis monter chose tant hault en si pou de terns, ne venir en tant grant estat. Mais quant vous dittes qu’en pou de terns estes venue, je ne vous craing, ne riens ne vous prise, et sy m’en ris. Car aussi en un bien pou de terns vous vous en yrez1. »

La courge ne s’en alia pas si vite que le pr6disait le datillier; et Farbre venerable de l’antiquit6 continua de ployer sous l’effort des modernes , qui, comme La Motte, se moquaient de sa vieillesse et cherchaient a lui derober ses fruits, on, comme l’abb6 Terrasson, meprisaient les fruits avec Farbre. La Motte venait de publier la deuxieme partie de ses Reflexions , l’abbe Terrasson travaillait a sa Dissertation sur Vlliade , quand un autre moderateur s’entremit pour rdconcilier les anciens et les modernes. C’6tait un ami de Mine de Lambert, un jesuite, un homme aimable et circonspect qui savait se menager, et qui ne s’inquietait pas trop d’avoir une opinion arr^tee, pourvu qu’il n’offensdt personne; en un mot, un digne successeur du P. Bouhours, le P. Buffier. La marquise de Lambert l’invitait a s’entremettre

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