‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 172 sur 180 · Le premier volume parut en · texte numérisé non relu

Le premier volume parut en

ce qui lui parait excellent et approprie a sa nature, l’Angleterre en use avec 1 'anti quite plutot corame avec une amie de bon conseil, que comme avec une nourrice et une maitresse. Aussi quand certains ecrivains anglais, plus epris que leur pays de l’antiquite, ont essaye de pousser jusqu’a la soumission ces bons sentiments pour les anciens, que l’Angleterre veut retenir dans les bornes de la deference, la froideur et la resistance du gout public les a vite avertis qu’ils faisaienl fausse route. En 1762, a peine age de vingt-deux ans el echauffe par une lecture serieuse des chefs-d’oeuvre de l’antiquite, poursuivie pendant pres d’une annee sur les bords dulac de Geneve, Gibbon avait entrepris d’arracher son si6cle a sa tiedeur pour les anciens, et de rallumer en Europe la tlamme sacr6e. Plein de la ferveur et de l’inexperience de la jeunesse, il accusait YEncyclopedie d’avoir donne l’assaut a l'an tiquite, et l’Academie des inscriptions d’avoir mal defendu la citadelle ; il reprenait vaillamment des mains de Rapin, de Bossu et de Boileau, qu’il mettait sur le m6me rang, la tradition classique, et r6clamait pour les anciens le droit exclusif de former l’esprit moderne1 2. « Dans ma vanite, ecrit-il, je voulais justifler et louer fobjet de mes etudes favorites.... J’avais l’ambition de prouver, par mon exemple et par mes preceptes, que l’antiquite peut suffire pour developper toutes les facultes de l’esprit humain. » Gibbon soutenait sa these avec une erudition superficielle, et dans un style dont la concision sentencieuse visait a Timilation de Montesquieu. Le livre du jeune defenseur, compose d’abord en francais, regut en France, de quelques amis, un accueil favorable; transcrit plus tard en anglais par Gibbon, il ful neglige, c’est Gibbon qui nous l’apprend, par le public de son pays, et n’altira Fatten tion quelongtemps apres, quand Fbistoire de la decadence de l’empire romain cut popularise le nom de son auteur 1.

1. Essay on study of literature , p. 321. Paris, Galignani, 1840.

2. Gibbon. Memoirs of my life and writings, p. 86. Paris, Galignani,

Cette ind6pendance a Tigard de l’antiquite, cette preference sensible pour les modernes, accompagn£e de respect pour les anciens, voila la tradition veritable du gout anglais; nous l’avons remarque au debut m6me de la querelle, en voyant le plus grand 6rudit de 1’Angleterre, Bentley, defendre le champion le plus decide des modernes, Wotton, et les defenseurs les plus vifs de Temple, Swift et Pope, manager l’antiquite avec un scrupule ignore de La Motte et de Perrault. Cette tradition, nee du fond meme du caraclere anglais, a persiste jusqu’a nos jours. Cette annee meme, un ecrivain, dont le talent et la haute situation dans l’Eglise catholique d’Angleterre recommandent a Fatten tion publique les travaux litteraires, le cardinal Wiseman, a fait a Londres une lecture tres-applaudie sur l’amour de la nature chez les anciens et chez les modernes. Jusqu’ici les partisans les plus vifs du progres n’avaient pas ose contester aux anciens une superiority que leur qualite meme d’anciens semble expliquer naturellement. Places plus pres que nous de la nature, et venus plus tot dans le monde, on comprend sans peine que, dans cette jeunesse de l’univers et de rimagination hutnaine, ils' aient senti plus vivement que nous et mieux peint cette nature dont les mceurs de la societe primitive ne les eloignaient pas, et qui n’avaient pas yty cent fois decrite avant eux. On avait pu refuser a Ylliade l’honneur d’etre le plus beau poeme, mais non pas a Homere celui d’etre le plus grand peintre de la nature. C’est precisyment cette superiority d’amour pour la nature, et de talent pour la peindre, que le cardinal Wiseman a revendiquye pour les modernes. II admire beaucoup les anciens et vante leur genie; mais selon lui, Chaucer, Spencer, Milton et Shakspeare ont mieux aime et mieux exprime la nature que les plus grands poetes de l’antiquite , parce que le monde s’est agrandi depuis Homere et Yirgile par les dycouvertes des voyageurs; parce que cclles des savants nous ont ryvyie dans i’univers de nouvelles merveilles; parce que

l’Orient a pr6te a la poesie ses couleurs incomparables ; parce que l’Ecrilure sainle a initie l’homme au sentiment plus profond et plus vrai des beautes de la creation Le cardinal Wiseman va loin, on le voit, plus loin que ses devanciers; mais il ne s’ecarte pas de la tradition de la critique anglaise. L’Angleterre a ete moderne meme en admirant, en etudiant et en defendant les anciens; elle a et6 moderne par temperament, par gout, par fierte nationale, et par habitude de la liberty.

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