‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 175 sur 180 · La Science nouvelle date de 1725 a · texte numérisé non relu

La Science nouvelle date de 1725 a

Descartes a celle de Boyle, de Bacon & Fontenelle, et comparant dans ses etudes vagabondes les connaissances des anciens avec celles des modernes, il concevait deja l’id6e qui devint Tun des principes fondamentaux de sa philosophic, des deux savoirs, ou, comme il l’a dit lui-meme, l’id6e des deux sagesses sucessives de rhumanitG. En 1708, charge par l’Universite de prononcer un discours solennel dans une seance oil le vice-roi devait assister, il reprit a son tour, devant les professeurs et les 6coles de Naples, ce parallele des anciens et des modernes qui occupait encore, apres plus de trente ans, le public lettr6 de France et d’Angleterre. Cette comparaison le conduisit a une idee qu’il developpa plus tard dans la Science nouvelle , a savoir qu’il y a dans l’histoire de l’humanitd plusieurs epoques aussi fatales que sont dans l’homine l’enfance, la virility, la vieillesse, et que cette histoire se divise en trois periodes, la periode divine, la periode heroique et la periode humaine. Sans Staler aucun d6dain pour 1’antiquite, dont il v6n6rait plusieurs grands ecrivains comme ses maitres, Yico la regardait avec Perrault et Fontenelle comme l’enfance du monde; il s’£tonnait de l’excessif respect vou6 par les homines a la tradition, et il exprimait des doutes hardis sur la certitude des temoignages de l’histoire, sur l’authenticitd de la plus ancienne poesie. Bientot, s’affermissant de plus en plus dans son independance, il prit Homere comme le representant de la sagesse antique, lui imposa l’epreuve pdrilleuse de son systeme precongu. C’est la pour nous la partie la plus interessante et la plus curieuse de 1’ oeuvre de Vico. Il appartient a notre sujet de voir comment la question d’Homere, debattue par Desmarefs, Perrault, Boileau, Fontenelle, Mine Dacier, La Motte , l’abbe d’Aubignac , Pope et tant d’autres encore, sans sortir des limites de la critique litteraire, se transforme, entre les mains de Yico, en une question d’erudition et d’histoire, et devient une introduction m£thodique au systeme de la perfectibilite.

Les anciens, dit Yico, regardaient Homere non-seulement comnie le premier des poetes, mais comme le premier des sages, et les modernes, sur la foi des anciens, font remonter jusqu’a lui l’origine de la civilisation. Homere est-il un sage, un civilisateur ? Homere est-il un grand poate? — Homere n’est pas un civilisateur : la podsie civilisatrice devrait se proposer d’adoucir les moeurs ; celles dont Homere nous offre le modele , sont l’image de la rudesse et de la grossierete. Ses lidros sont orgueilleux, violents, feroces ; ses dieux, inconstants, emportes et faibles comme des homines. Homere n’est done ni un philosophe, ni un sage, ni un civilisateur. Mais Homere est un grand poate. On ne peut nier son genie ; il faut seulement le bien coinprendre et le bien definir. En quoi consiste le genie poatique d’Homere ? Horace nous met sur la voie de la vraie r6ponse , en nous disant qu’apres Homere on ne saurait trouver de nouveaux caracteres tragiques. C’est en effet a representer de tels caracteres qu’Hoinere a excelle. Or, la nature de la tragadie est de mettre en scene des passions violentes, des haines, des sentiments de colere et de vengeance que les homines 6prouvent surtout a l’age haro'ique , le second des ages humains 1. Si done Homere a porte dans ses peintures une telle perfection, c’est qu’il a recueilli de la po6sie anterieure les traditions relatives a cet age. Mais il n’en a pas ate le temoin, car les caracteres qu’il trace ne sont pas des caracteres indiyiduels, ce sont des caracteres g£n6raux : Achille est le resumd de toutes les qualites qui constituent la vertu h6roique ; Ulysse, le resume de celles qui constituent la sagesse hdro'ique. Or, les caracteres ganeraux dtant des caracteres individuels raunis et fondus ensemble par l’effort de I’abstraction , ils ne peuvent 6tre tracaspar les premiers poates, qui peignent seulement les caractares individuels qu’ils ont sous les yeux;

1. Le premier est I’&ge divin. Vico adopte ce qu’il appelle la division egyptienne : l’&ge des dieux , lAge des heros , l’age des hommes.

ils sont P oeuvre de pofites ult6rieurs, qui travaillent sur les donnees de l’ancienne poesie.

Si Homere a v6cu, il lie peut done avoir v6cu qu’a la fin de l’dge hero'ique, et l’epoque la plus eloignee ou Ton puisse placer sa vie ne doit pas remonter au dcla de quatre cent soixante-cinq ans apres la guerre de Troie, a peu pres vers le temps du roi Numa. Nous Irouvons dans Homere lui-m6me, sur l’6tat du commerce, des arts, des sciences, en un mot de la civilisation de son temps, d’innombrables t^moignages qui confirment tous la date qu’on vient de lui assigner. Mais Homere a-t-il vecu? La tradition qui l’affirme ne nous revele ni la date de sa vie, ni le lieude sa naissance ; mais elle nous enseigne que des chanteurs, appeles rhapsodes, recitaient de ville en ville des fragments des podmes que l’opinion attribue a Homere. Homere ne les a pas Merits; il ne parait meme pas soupgonner l’existence de l’6criture. De plus, pendant longtemps ces poemes homeriques furent plutdt une succession d’episodes isoles que des pofimes v6ritables, puisque les Pisistratides ordonnerent qu’ils fussent rassembles et divis6s en deux podmes sous le nom d 'Iliade et d 'Odyssee. Entin entre ces deux poemes attribu6s au m6ine auteur, ily a de telles differences d’idees et de style, que Longin conjecture qu’Homere a du composer l’un dans sa premiere jeunesse, et l’autre dans sa vieillesse la plus avanc6e. Toutes ces presomptions n’enhardissent-elles pas apenser que des fragments poetiques, d’origine et d’epoques diverses, ont ele reunis sous le nom d’Homere ; et que e’elaient d’anciens chants, transmis aux rhapsodes par d’autres chanteurs nomades qui les avaient composes sur les traditions de la Grece, et qu’Homere est la personnification de ces premiers chanteurs? Homere est un caractere heroique, comme Achille et Ulysse : e’est le type des anciens Grecs qui parcouraient leurs pays en ehantanl les aventures desheros ; ce n’est pas une personne. A l’aide de cette supposition, tout s’explique : les diversites des opinions sur l’6poque

de sa vie, parce qu’il ne v£cut jamais que dans la pens£e et dans les recils des Grecs ; les disputes pr£tendues des villes de la Grece au sujet de sa naissance, parce qu’il y avait dans toutes les villes des chanteurs qui avaient recite les poemes attribues depuis a Homere ; la pauvrete du pobte, parce que ces chanteurs qu’Homere personnifie ytaient errants et miserables; la difference profonde d’idees el de style qui s6pare Ylliade et YOdyssee, parce que les Homeres qui ont chante Ylliade , racontaient la jeunesse de la Grece, dominee par les passions ardentes que represente Achille, le heros de la force; et que les Homeres qui ont chante YOdyssee , racontaient la vieillesse de la Grece h6roique , maitrisee et refroidie par la reflexion, que represente Ulysse, le heros de la sagesse. Les poemes homeriques renferment done la peinture de 1’age heroique de la Grece, depuis sa naissance jusqu’a son declin ; ils forment l’histoire de la seconde epoque de rhumanite; ils sont pour la Grece ce que la loi des Douze Tables est pour Rome : la peinture de ses premieres coutumes, et son code de droit naturel ; car, dans l’age heroique du monde, les poStes ont 6te les premiers historiens , coinme dans le premier age , Ftige divin , les poetes ont ete les premiers theologiens de rhumanite.

Tel est, degagd d’un appareil d’erudition confuse, le fond de la polemique de Yico contre Homere, poldmique bien plus menagante que celle de La Motte et de Perrault ‘, bien plus systematique et plus complete que celle de l’abb6 d’Aubignac. Qu’aurait dit Boileau d’une telle discussion, lui qui, lorsque Perrault annonce que I’Allemagne prepare des memoires contre l’authenticitd des poemes d’Hom^re, refuse de croire a la possibility d’une si grande folie ? Qu’auraient dit Perrault et La Motte, qui parlent bien vaguement de l’impersonnality d’Homere, mais comme d’un reve de la

1. Elle est contenue dans le livre III de la Science nouvelle , intitule : De la decouverte du veritable Homere.

science etrangere, ou mAme comine d’une erreur dont ils repudient ynergiquement la complicity J? Qu’aurait dit d’Aubignac lui-meme en voyant la philosophic de l’histoire s’emparer de ses conjectures, et raltacher l’impersonnalile d’Homere a 1’ explication des destinees du genre humain?

Yico sans doute est en avance sur son temps ; mais si son livre peut donner une idee juste de l’opinion litteraire de ses contemporains , il nous fait pressentir 1’ emancipation prochaine, et caracterise avec justesse le mouvement qui s’accomplit du xvir au xvme siecle. La grande £cole classique du xvne siecle n’est plus : un Age nouveau commence, encore classique, j’y consens, mais classique avec plus de hardiesse, et qui, a l’egard de l’antiquite, ne va pas au dela de l’admiration; Voltaire admire encore l’antiquitA; mais qui, au xvii* siecle, aurait ecrit la preface de son OEdipe?

La comparaison du savoir ancien et du savoir moderne n’a pas seulement affranchi Vico du joug de 1’ antiquity ; elle a eveiliy en lui la premiere idee de sa doctrine, et la nygation de la personne d’HomAre se lie dans sa pensee ala theorie du progres de l’humanity. Void le lien de ces deux idees en apparence si eloignees l’une de l’autre. Homere, dans son unity nominale, represente la collection des poetes de l’age heroique. Ces poetes, comme on l’a vu, sont de vrais peintres de moeurs , de vyritables historiens, comme les poetes de l’age des dieux sont des theologiens. Dans l’age divin ou dominait la nature poetique, c’est-a-dire creatrice, les poetes exprimerent Fidee que les premiers peuples se faisaient des dieux, idye terrible, car l’imagination des peuples poetes, qui sont les enfants du genre humain, comme les peuples philosophes sont les vieillards des nations1 2, agrandit toules choses et surtout les choses surnaturelles. C’est ainsi que le ciel, avec ses eclairs et sa foudre, regut des premiers poetes

1. Voir La Motte, Reflex, sur la critique , partie II®, p. 93.

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