Science nouvelle , liv. II : De la sagesse poetique
le nom de Jupiter Ce sont eux qui inventerent ce que nous appelons la fable, c’est-a-dire le recit des premiers rapports des dieux entre eux et avec les homines; etles peuples furent subjugues par la crainte des divinites que leur imagination avait cr6ees, et dont elle inventait l’histoire :
Primus in orbe Deos fecit timor....
Tels sont les caracleres du premier age : la force creatrice de l’imagination, et la crainte des dieux. Au second age, les homines, accoutum6s a preter a toutes cboses une origine divine, se considerent en meme temps comme les enfants des dieux , comme des lieros , participant de leur droit et de leur puissance, et se montrent moins pieux a leur egard depuis qu’ils les regardent comme leurs peres et non plus comme leurs inaitres : c’est l’age de la force et de la violence des passions. L’homme est moins religieux ; mais dans son abandon aux penchants effren6s de son ame, il deploie une puissance d’expansion longtemps coinprimee par la crainte religieuse, et qui marque un progres de l’humanite. Alors aux poetes inventeurs de la fable succedent les poetes inventeurs de la mythologie, qui, d’apres son etymologie, est la raison et l’explication de la fable. L’allegorie commence , c’est-a-dire que sous un terme particular, sous un nom individuel l’intelligence humairie renferme des types collectifs et des idees generates 2. Partant de ce principe, Vico entreprend une explication des mythes anciens, qui nous semble strange, m6me aujourd’bui que l’Allemagnc nous a accoutum^s aux interpretations iinpr6vues des fables paiennes, et que M. Ballanche a essaye d’acclimater en France quelques-unes des interpretations de la Science nouvelle. Dans le chapitre intitule : Canons mythologiques , Vico regarde Vulcain jete du haut du ciel par Jupiter, et Mars
1. Science nouvelle; mdtaphys. podt. — 2. Ibid. , Sagesse poetique; Carol laires.
blesse a la tete par une pierre lancee de la main de Mi nerve, comme les types des pl6beiens qui servaient les heros dans la guerre. Les homines arintis qui naissent des dents de dragon semees par Cadmus, ce sonl les heros qui se revoltent contre l’elablissement de la premiere loi agraire. On est surpris que Vico ait congu de telles iddes ; on Test encore davantage de les voir prelees par lui aux poetes de l’age heroique, mythologues bien audacieux pour leur temps. Mais continuous. Un troisieme age succede a lage heroique, Page humain : 1’esprit de l’homme s’esl etendu et fortifie ; la passion fait place a la reflexion. Deja sur le declin de Page heroique, c’etait Ulysse qui reinplagait Achille : avec l’age humain la raison prdvaut dans les conseils de l’humanitd, et la douceur dans ses mceurs. Ce n’est plus I’&ge de la terreur superstitieuse, ni Page de la force; c’esl Page de la religion, l’age de la loi, nouveau progres de l’humanite, dernier terme de cette serie devolutions qui s’accomplit dans l’histoire de tous les peuples eclaires par la vraie loi religieuse , et qui les conduit a l’avenement de ce gouvernement naturel, oil tous les homines, egaux devant la loi civile, vivent en paix a l’ombre d’une monarchie ferme et paternelle, image de la royaute de la Providence : c’est Page de la civilisation chretienne. Homere, poete du second age, poete historien , est done l’image meme de la civilisation heroique; et pour qu’il en soit le parfait representant, il importe qu’Homere, au lieu d’etre un individu, e’est-a-dire un accident sur lequel on ne pourrait fonder de jugement general, soit une collection, un ensemble d’idees et de sentiments qui permette de juger toute une epoque. C’est ainsi que le considere Yico. Non-seulement il y a eu selon lui plusieurs Homeres, mais il va meme jusqu’a pretendre qu’il y a eu des peuples entiers d’Homeres, des nations de citoyens-poetes, qui tous chantaient des aventures heroiques, et qui se sont peu a peu absorbes dans une personne imaginaire et immortelle. Homere ainsi considere, c’est la Grece
tout entiere , la Gr6ce d’une epoque intermediate entre la premiere et la derniere pdriode de la vie humaine , entre l’antique barbarie et la moderne civilisation : cet Homere collectif est le resume d’un des ages , et le symbole d’un des progres de l’humanite.
J’ai beaucoup affaibli, dans cette courte analyse d’un long ouvrage, Fargumentation de Yico, qui affecte les formes de la deduction mathematique, qui prodigue les axiomes et les norollaires, et qui s’appuie sur un echafaudage fragile et complique d’ erudition, avec un dtalage d’etymologies paradoxales qu’envierait M. de Maistre. J’ai du moins tente de l’eclaircir, et de faire ressortir surtout le lien de la question des anciens et des modernes avec la doctrine philosophique du progres, tel qu’il se montre dans les oeuvres de Vico , et le passage de la discussion iitteraire a la theorie philosophique, bien plus visible encore que dans l’abbe Terrasson. Nous voila parvenus au moment ou la querelle des anciens et des modernes, jusque-la simple controverse de critique et de gout, se change en un des plus grands problemes historiques et philosophiques que Fesprit humain puisse se poser. Je voudrais poursuivre ce travail ; mais aller plus loin , ce serait franchir les bornes de mon sujet. Je Fabandonne a regret, au moment ou le sentier dtroit et sinueux dont j’ai suivi les detours s’elargit entin, et laisse apercevoir un plus vaste horizon. Cette elude ressemble a une excursion dans les pays de monlagnes : de temps en temps, au tournant du chemin, par quelque ecliappde entre deux collines , on croit apercevoir le but pres de soi , on dirait qu’on le touche, et pourtant il est encore bien loin. Ainsi plus d’une fois, en voyant au milieu de la querelle Iitteraire intervenir Fid6e du progres, il semblait que nous allions aborder un terrain philosophique et saisir enfin un plus digne objet de la discussion ; mais cette terre d6slr6e fuyail devant nous, et nous restions enfermds encore dans les bornes de la critique. Et quand nous arrivons entin a
l’extr6mite da d6bat litt6raire, quand nous touchons a la question philosophique , il faut nous arrOter. C’cst mon devoir, mais c’est aussi mon regret. Aussi je me propose de reprendre cette etude, au point m6me ou je la laisse aujourd’hui, et dans un nouveau travail, dont celui-ci n’est que l’introduction, j’ai dessein d’exposer et de discuter la theorie moderne du progres depuis Cliastellux, Condorcet, Turgot, Herder et Mme de Stael, jusqu’a nos jours. Ce travail commences naturellement avec la premiere theorie du progres proprement dite, et la premiere theorie du progres commence, comme on vient de voir, ou finil la querelle des anciens et des modernes. Ce livre n’est done a proprement parler que la preface d’un autre, dont le sujet est plus interessant et plus Oleve. II est temps de le clore, en essayanl d’en indiquer les conclusions.